Alaa AL-QATRAOUI

Alaa AL-QATRAOUI



Le 13 décembre 2023, la guerre dure depuis deux mois et, déjà, on dénombre 17 000 morts palestiniens et 1 400 morts israéliens. L’ex-mari de Alaa al-Qatraoui, pour fuir l’avancée des troupes israéliennes, s’est réfugié à Khan Younès, dans le sud de l’enclave, avec ses enfants, persuadé qu’ils y sont plus en sécurité. Mais voilà, le 13 décembre 2023, le quartier, et donc la maison dans laquelle s’est réfugié le père avec ses quatre enfants, se retrouve encerclé par des chars israéliens. Dans le quartier, les combats sont intenses.

Alaa al-Qatraoui communique avec ses enfants par le téléphone. « Maman, fais-moi sortir d’ici ! », la supplie son fils Yamen. « Oui, mon amour, la Croix-Rouge va te sortir de là, je suis en contact avec eux », lui répond-elle. Alaa fait de son mieux pour masquer son angoisse et rassurer ses enfants, comme elle l’explique à la journaliste québécoise Isabelle Hachey (in La Presse, 29 septembre 2024) : « Je leur ai demandé de rester calmes, leur disant que tout irait bien ». Le lendemain, le 14 décembre, Alaa al-Qatraoui perd le contact avec ses enfants. Personne ne répond plus au téléphone, ni même la Croix-Rouge, pour la rassurer. L’angoisse laisse place à la terreur et au désespoir : « Imaginez ce que ressent une mère sachant que ses quatre enfants sont encerclés par des chars, ne recevant aucune nouvelle d’eux, alors que personne ne peut les sauver de cet enfer. Je mourais à chaque seconde. »

À Khan Younès, dans le quartier où sont réfugiés son ex-mari et ses enfants, les soldats israéliens abattent ceux qui tentent de s’approcher du secteur. Alaa Al-Qatraoui témoigne : « Ils ont fait exploser les réservoirs d’eau et les bonbonnes de gaz. La grand-mère de mes enfants leur a demandé de leur permettre de quitter la maison, mais ils ont refusé. Ils ont ordonné à tout le monde de rester à l’intérieur, sous peine de mort. Quelques jours plus tard, ils ont bombardé la maison et tué tout le monde à l’intérieur. »

Alaa Al-Qatraoui apprend, à l’âge de 33 ans, que ses quatre enfants et son ex-mari ont été tués. Elle n’apprendra les détails que trois mois plus tard. En mars, après le retrait des troupes israéliennes du secteur, son beau-frère se rend sur place. La « maison-refuge » est devant lui, un champ de ruines, d’où se dégage une odeur de corps en décomposition. Alaa, elle, se remémore ses derniers mots adressés à ses enfants : « Les promesses que je leur avais faites, en leur disant qu’ils seraient en sécurité, sont restées comme une blessure dans mon cœur, une blessure qui saigne encore aujourd’hui. »

Par la suite, Alaa al-Qatraoui doit fuir sa maison à sept reprises. Comment peut-on survivre à ça ? À tout ça ? Je l’ignore, nous l’ignorons.

La poète gazaouie Hind Joudeh écrit : Que peut bien vouloir dire être en sécurité - en temps de guerre ? - Cela veut dire avoir honte - de ton sourire - d’être au chaud, - de tes habits propres – de tes heures d’ennui – de tes bâillements – de ta tasse de café – de tes aimés encore vivants – de ton peuple – de l’eau disponible – de l’eau potable - de pouvoir prendre un bain - et de te rendre compte que tu es encore vivant !

Alaa al-Qatraoui dit, et je l’entends parfaitement : « La poésie m’aide à respirer ». La poésie l’aide à survivre, à vivre et à sauver son humanité : « Je suis humaine et je peux écrire des poèmes. Je peux ressentir l’air du matin et mon cœur peut frémir quand la pluie tombe. Je ne veux pas mourir de cette manière atroce. Si tu choisis, soldat, comment je dois mourir, tu ne pourras pas m’empêcher d’écrire mon dernier poème. Je continuerai à écrire jusqu’à la fin. Et si je ne survis pas, mes poèmes survivront, et je serai heureuse après ma mort que quelque chose de beau en moi, que j’aime, ait survécu. »

Elle dit encore : « Si nous avons encore des rêves, nous ne pouvons pas y penser sous les bombes et les obus. Nous souhaitons simplement pouvoir dormir en sécurité ou pouvoir nous tenir à la fenêtre sans avoir peur… Ces jours sont si lourds à porter. Cela fait un an que nous sommes massacrés, et personne n’a mis fin à ces tueries quotidiennes. La vie d’un Palestinien a-t-elle si peu de valeur ?... Chaque fois que je passe près d’une école, je ferme les yeux pour ne pas rouvrir mes blessures. »

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossiers : Alain SIMON poète insulaire / La poésie palestinienne à Paris n° 61