Alain JÉGOU

Alain JÉGOU



Alain Jégou, né le 7 octobre 1948 à Larmor-Plage (Morbihan) est décédé le 6 mai 2013. Ancien marin pêcheur à Lorient, il traquait autant les poissons que les mots. Proche des poètes de la Beat Generation et des Amérindiens, sa poésie fleure les vents du large et les chairs salées des territoires affranchis.

« C'est vrai que je me suis beaucoup cherché », raconte Alain Jégou. En 1968, l'ancien adolescent rebelle a 20 ans et une passion dévorante pour la littérature: Artaud, Rimbaud, Kerouac... Dans une France à fleur de peau, à l'heure du grand soir, le jeune homme se sent pousser des ailes. À 17 ans, et après un bac philo raté, au lycée Dupuy-de-Lôme à Lorient, pour une copie blanche en maths, il avait déjà tracé la route comme le lui avait intimé l'icône de la Beat generation. Quelques mois à travers l'Europe, sac à dos. « Pour voir le monde ». C'est l'heure des premiers poèmes. « Au départ, c'était surtout pour plaire aux filles. Poète, cela donnait une contenance », dit-il, malicieux. Le jeune homme découvre les vertus de l'écriture. Il couche sur le papier ce qu'il n'ose dire tout haut. Son mal-être trouve refuge dans la prose. En 1972, il convainc un éditeur et publie son premier recueil, « Vivisection ».

Alain Jégou a 28 ans quand il embarque à Doëlan, le port de Clohars-Carnoët (29). Après cinq ans sur les routes au volant d'un 38 tonnes, cet épris de liberté vient à nouveau respirer l'air de la marée. Pour se faire un peu d'argent, l'adolescent s'était déjà, en effet, mêlé aux dockers lorientais, débordés dans les années 60 par l'abondance d'un port de pêche saturé de bateaux. À bord du caseyeur, il découvre un autre monde, celui de la mer, « un élément fort et fascinant », un univers enfin à sa mesure qui l'éloigne de ses tourments, loin des turpitudes terrestres. « Je n'allais pas bien à l'époque. La mer m'a sauvé ». Alain Jégou met les deux pieds dans le métier, devient patron pêcheur d'un caseyeur -le Skrilh' mor- mais ne jette pas par-dessus bord sa passion pour les mots. Au nez et à la barbe des pêcheurs lorientais qu'il représente avec conviction au comité local des pêches, Alain continue d'écrire des vers iodés et de publier. Au total, près d'une trentaine d'ouvrages, traduits en Angleterre, en Italie et en Allemagne. « Sur les quais, personne ne connaissait cette passion. J'avais vraiment le sentiment de vivre quelque chose d'extraordinaire. Ce face-à-face avec la mer m'a subjugué ». Avec conviction, Alain est devenu le porte-plume de ces hommes qui, à la barre des bateaux, se demandaient souvent ce qu'ils faisaient dans cette galère. Cet attachement au métier lui a valu d'éviter les sarcasmes des pêcheurs lorsqu'ils ont découvert la sensibilité de ce barbu aux yeux couleur océan. « Je me suis fait chambrer. On m'appelait le poète. Un jour, un collègue à la VHF a dit qu'il fallait être fier que l'on parle de nous de cette manière ». Depuis, des patrons pêcheurs lui ont dit toute leur gratitude. Au lycée maritime d'Etel, on aime bien le faire venir pour « parler du métier ».

En 2004, Alain Jégou a rangé les casiers. La reconnaissance est venue quatre ans plus tard avec les prix Xavier-Grall et Henri-Queffélec pour « Passe Ouest suivi de Ikaria LO68070 ». Dans la maison familiale de Fort-Bloqué, face à l'océan, de l'eau de mer continue de couler dans ses veines. « Je me suis mis au polar. Je trouve le genre proche du poème », dit-il. Guidé par ses souvenirs, l'auteur a installé l'intrigue sur le port lorientais des années 70 où surgissent, tour à tour, des quais bondés, des bistrots malfamés et des pêcheurs burinés. Toute une époque. Celle du patronpêcheur qui aimait tant les mots.

Régis NESCOP

("Le pêcheur n'a pas levé l'encre", in Le Télégramme, 2012).

 

À lire : Une meurtrière dans l'éternité suivi de Boucaille, éditions Gros Textes, 2012. Ne laisse pas la mer t'avaler, polar, éditions des Ragosses, Noire, (Apogée), 2011. Papy Beat Generation, en compagnie de Jean Azarel et Lucien Suel, éd.Hors Sujet, 2010. Fatal Ressac, polar, en compagnie de Joëlle Quatresous, éd.Les Chemins Bleus, 2010. Une meurtrière dans l'éternité, éd. Estuaires, 2009.  Cash suivi de Dérives & Ombres furtives, bilingue français-anglais, éd. L'Autre Rive, 2007.  Passe Ouest suivi de Ikaria LO 686070, éditions Apogée, 2007. O Felo., éd. AMASTRA-N-GALLAR, 2007.  Qui contrôle la situation?, La Digitale, 2005.  Juste de passage (paso por aqui), éd. Citadel Road, 2005.  Symphonie érotique, éd. Fibres Libres & L'Autre Rive, 2005.  Ikaria LO 686070, carnet de bord, éd. Blanc Silex, 2004. Gracias a la vida, Éd. Le chat qui tousse, 2004. Flüchtige Schatten - Ombres furtives, ed. AVA, 2003. Jack Kerouac et la Bretagne, éd. Blanc Silex, 2002. Chair de Sienne, éd. Cadex, 2002.  Cocktail barbare (CD), éd. Archives Sonores Blockhaus, 2001. Avis de tempête et de fort coup de dent dans la baraque des temps, éd. La Digitale, 2001. La piste des larmes, éd. Blanc Silex, 2000.  Kerouac city blues, collectif, éd. La Digitale, 1999. May Day, éd. Gros Textes, 1999. Ikaria LO 686070, éd. Travers, 1998. La grande table, ouvrage collectif, éd. La Digitale, 1998. Afflux, éd. Atelier Landsable, 1998. Paroles de sable, balade en territoire Navajo, ed. La Digitale, 1997. Visage sans tain, éd. L'Atelier, 1997. À l'éperdu des songes, éd. L'Atelier, 1996. Abtrift/Dérive, éd. AVA, 1996. Comme du vivant d'écume, éd. La Digitale, 1996. Flanchent aussi les nuits, éd. Barrio Chino, 1995. Fionie folie, éd. Alcatraz Presse, 1995. Comme du vivant d'écume, éd. La Digitale, 1995. Cocktail barbare, éd. Alcatraz Presse, 1994. Numa Naha, Wigwam éditions, 1993. Couleurs d'étreintes, 1991. Totems d'ailleurs, Le Dé Bleu, 1991. Partance, avec gravures de Jean-Claude Le Floch, éd. Landsable, 1989. Amers, avec gravures de Jean-Claude Le Floch, éd. Landsable, 1988. Jusqu'à l'aube par effraction, avec gravure de Georges Le Bayon, éd. Hôtel Continental,1983. Opaque, éd.Vrac, Samuel Tastet éditions, 1981. La suie-robe des sentiers suicidaires, éd. Samipec, 1978. Vivisection, éd.Millas-Martin, 1973.



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules



 
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