Allain LEPREST

Allain LEPREST



« Le plus connu des inconnus de la chanson française ! » C’est ainsi qu’Allain Leprest se situait avec son humour particulier, malgré le fait d’avoir été tôt salué comme un très grand, par ses pairs et les professionnels de son métier ; ce que résuma avec finesse un Claude Nougaro : « C’est bien simple, je considère Allain Leprest comme un des plus foudroyants auteurs de chansons que j’ai entendus au ciel de la langue française. Quand, mince, brûlant, brûlé, il vous balance ses strophes d’une fraîcheur parfois incendiaire, où le sens charnel des mots, la fulgurante image, le rebondissement inattendu, la simplicité savante vous comblent, on sait ce que c’est qu’un artiste au travail : enfanter, même au prix des douleurs, un peu de beauté humaine. »

Allain Leprest naît à Lestre, un petit village du Cotentin, le 3 juin 1954. Un an plus tard, la famille déménage au Mont-Saint-Aignan, non loin de Rouen. C’est dans cette région de Normandie, que s’ancre l’univers affectif et créatif du normand. Il y gardera, à jamais, ses attaches, même s’il s’en éloigne en 1982, pour s’installer à Paris.

L’ambiance familiale baigne dans l’univers de la chanson. À défaut de téléviseur, radio et tourne-disque font s’envoler les voix de Piaf, Aznavour, Mouloudji, Montand ou Francis Lemarque. À l’école, on remarque Leprest davantage pour son impertinence et sa capacité à s’ennuyer que pour son assiduité. Ennui qu’il trompe en crayonnant des dessins. Mais il compose aussi des poèmes romantiques teintés de tragédie : « pour que la vie ait un intérêt, elle ne peut être que désespérée ». Rimbaud et Verlaine sont au rendez-vous.

Leprest est conscient de son tempérament passionné. Il est toujours à fleur de peau et se définit comme « un garçon fille » tant il mesure l’importance, à côté de son horloge virile, de sa sensibilité féminine. Par ailleurs, il cultive un goût de la solitude noyé jusqu’à plus d’heures dans des marathons particuliers : la lecture, l’écriture, l’usage des crayons et de la peinture.

Finalement, Leprest obtient son C.A.P. de peintre en bâtiment. Un métier que, bien sûr, il n’exercera pratiquement pas ! Les petits boulots se succèdent. Il travaille un temps avec son père comme homme à tout faire à la faculté des lettres de Rouen.

Des enseignants ou étudiants avec lesquels il sympathise lui prêtent des livres. Mais il se sent quelque peu en porte-à-faux avec ce milieu. Alors, il change d’activité, devient éducateur des rues dans une association, ou encore veilleur de nuit pour pouvoir lire et profiter de ses journées. C’est sans doute le cadeau reçu d’une guitare offerte pour ses seize ans qui déclenche l’envie d’écrire des textes destinés à devenir des chansons : «… J’ai réconcilié en moi l’amour de l’écriture, de la versification, avec le langage parlé » Et la dimension orale de la chanson rencontre son plaisir à être avec les autres, à partager et échanger.

Avec son ami Fabrice Plaquevent, comédien et chanteur, vient l’expérience de la scène. Très vite, Les deux complices réalisent avec d’autres paroliers et compositeurs croisés dans la région que la chanson française y est mal connue. Ils créent à Rouen « le collectif chanson 76... : allier dans la chanson la pure tradition à la recherche harmonique et textuelle »… et la différencier de la chanson de variétés.

Dès ses débuts, Allain Leprest a conscience qu’il ne sera pas compositeur. Néanmoins, quelques partitions sont à mettre à son actif. Il se situe et se projette en tant que parolier pour d’autres artistes. Il écrira notamment pour Isabelle Aubret, Francesca Solleville, Enzo Enzo, Romain Didier, Jehan. Ainsi se constitue un CD, « Chanson du temps qu’il fait », avec Fabrice Plaquevent à la composition et Lucien Heurtebise comme interprète (pseudonyme de F. P.) ; CD fortement teinté de révolte et d’humeurs libertaires — autant de perspectives qui reviendront avec insistance tout au long de son écriture.

Cependant, sur la lancée de ses écritures déferlantes, de « ses brouillons d’âme » et de sa fréquentation des milieux de la scène, il lui vient l’envie d’interpréter lui-même ses textes. En 1987, il fait la première partie du spectacle d’Isabelle Aubret à l’Olympia. Puis, Les Francofolies, de La Rochelle, en 1993, le consacrent. On l’entendra chanter dans d’autres festivals. Cependant, il gardera toujours une affection marquée pour les scènes de proximité, où rencontres et échanges, qu’il revendique avec son public, sont favorisés. Le Limonaire, à Paris, sera un de ses favoris.

C’est à la fête de l’Huma qu’Allain rencontre Sally qui restera sa compagne durant plus de vingt ans et dont il aura deux enfants Mathieu et Fantine, qui le rejoindra dans le milieu de la chanson. Sally le soutient et l’encourage à quitter la Normandie pour s’installer à Paris, un choix qui suppose de s’engager exclusivement dans une carrière de parolier et d’interprète, avec son lot de difficultés matérielles, les angoisses et les humeurs complexes d’un artiste en proie à ses démons. Le mariage a lieu après dix ans de vie commune et la porte de leur maison restera toujours ouverte aux amis.

Le rapport à l’alcool surgit par fragments dans le déroulé d’un texte, ou en totalité — « Chiens d’ivrogne », « Où va le vin quand il est bu » —, souvent à la première personne  — « Quand j’ai  vu je bois double », «  J’enterre ma vie d’glaçons », et (sans doute la plus touchante) «  Le temps de finir la bouteille ».

Il serait néanmoins réducteur d’imaginer Allain Leprest en désespéré permanent. Sur un fond d’âme torturée certes, jaillit un sérieux appétit de vivre. Il est capable de grands moments de gaieté en famille et lors de réunions ou de fêtes entre amis.

Jean Ferrat n’intéresse pas, à ses débuts, les professionnels du disque. Excepté Gérard Meyes, séduit d’emblée par sa personne et son talent, qui décide de le produire. C’est ce même Meyes, qui propose à Leprest de faire un premier CD en 86, puis un second, en 88. Par son intermédiaire, la rencontre se fait entre les deux artistes. Une sympathie immédiate s’installe entre eux. Ils se reconnaissent sur le plan humain autant que sur le terrain de la chanson. Antraigues-sur-Volane, le village ardéchois, où vit Jean Ferrat, deviendra, au fil des ans, le village d’adoption d’Allain, qui y fera des séjours réguliers. Est-ce une coïncidence, que ce dernier décide de mettre fin à ses jours, là-bas, en 2011, un an après la disparition de son aîné ?

Ils mettent leur talent en commun l’espace de huit chansons. La première sera interprétée par Juliette Gréco, « Le pull-over ». Puis, dans un texte écrit et composé par le tandem, nous identifions une projection des angoisses profondes de Leprest, « J’ai peur ». À leur actif, citons encore « On n’était pas riche », en écho au vécu de Leprest et « Donnez-moi la phrase ». Par ailleurs, en hommage à Ferrat, Leprest écrira, sur une musique de Romain Didier, « Sa Montagne », qui sera interprétée par Isabelle Aubret.

Au-delà de son engagement politique, il ne cesse de dénoncer tant dans son quotidien que dans ses textes de chansons les inégalités l’injustice et la souffrance. « À tu à toi », « Elle dit », « SDF », « Je ne te salue pas ». Et notamment dans tout ce qui se rapporte à la cause des enfants. (« Nu », « J’étais un gamin laid », « C’est peut-être », « Les p’tits enfants de verre », « Dis maman »).

Quant à la notoriété, c’est une autre question. En suivant cette perspective, si Leprest a été « le plus connu des inconnus », ne risque-t-il pas, hélas, de demeurer totalement méconnu pour les générations à venir ?

Ève MORENO

(Revue Les Hommes sans Epaules).

 

Discographie : Mec (1986, Meyes/Pathé Marconi), Allain Leprest, 2 (1988, Meyes/EMI), Allain Leprest 1986-88, compilation (1988, Meyes/EMI), Sacré Coco, La retraite (1989, 45 tours, Meyes, hors commerce), Voce a Mano (1992, Saravah), Allain Leprest 4 (1994, Saravah), Ton cul est rond, compilation (1995, Meyes), Il pleut sur la mer, compilation (1995, Samarkand), Allain Leprest et Romain Didier, Pantin Pantine (1998, Eden Rock/Melithée), Nu (1998, Night and Day), Je viens vous voir, Allain Leprest en public (2002, Jean Davoust éditions/Night and Day), Donne-moi de mes nouvelles (2005, Tacet/Mosaic Music). Allain Leprest et ses ami(e)s, Chez Leprest 1, (2007, Tacet). Quand auront fondu les banquises (2008, Tacet/Mahaut Music), Allain leprest et François Lemonnier, Parol’ de manchot, (Tacet), Cantate pour un cœur bleu (2009, Tacet), Allain Leprest et ses ami(e)s, Chez Leprest 2 (2009, Tacet.), Allain Leprest symphonique (2011, Tacet), Connaît-on encore Leprest (2012, coffret CD/DVD, livret, Tacet), Nu comme la vérité, Où vont les chevaux quand ils dorment (2014, Tacet).

À lire (sur Allain Leprest) : Rémi Le Bret, Allain Leprest, Un chemin de tempête (2015, éditions Anovi-Joe), Marc Legras, Allain Leprest, Dernier Domicile connu (2014, éditions de l’Archipel), Michel Trihoreau, La Chanson de proximité, préface d’Allain Leprest (2010, L’Harmattan), Véronique Sauger, Francesca Solleville / Allain Leprest, portraits croisés (2011, éditions Les points sur les i).

Site internet : Allain Leprest, Paroles, la bonne chanson française.



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : Poètes à TAHITI n° 47