Charles BAUDELAIRE

Charles BAUDELAIRE



La vie de Charles Baudelaire (1821-1867) est parcourue par le fil brûlant qui sépare le bonheur de la détresse, la réussite de l’échec, l’enthousiasme du désespoir, la grandeur de la faiblesse. Baudelaire, c’est la souffrance de l’enfant orphelin de son père à six ans, la longue haine de l’adolescent pour sa mère Caroline, remariée au fantasque et détesté commandant Aupick ; la solitude de l’écolier de Lyon et de Paris, la dépravation du bohême syphilitique de 1840, l’infortune de l’amant aussi volage que trompé, l’amertume de l’écrivain traîné en justice, le supplice du malade muré dans le silence de sa paralysie, et qui regarde passer « les têtes de mort » en attendant d’accomplir dans la solitude, son dernier voyage.

Mais pourtant, sur cette vie s’épand la lumière d’une volonté et d’une ressource peu communes. Ce sont celles du dandy élégant qui croit au défi de Rastignac, du voyageur impromptu, du critique audacieux, du poète visionnaire ; celles de l’homme, grand devant la souffrance et la mort, seul et incompris. Si Baudelaire a tant voulu se démarquer de ses aînés romantiques, comme de ses contemporains parnassiens, c’est bien sur le plan de l’approche de la nature et du naturel. Dénonçant aussi bien la « bonne nature », figée dans les poses ou les tableaux éternels des tenants de « l’art pour l’art », le poète impose au contraire l’image d’une nature humaine lépreuse, viciée, coupable, lieu ou cause d’une perdition certaine. Peignant des charognes, des cerveaux gangrenés et des fontaines de sang là où d’autres voyaient des trésors de fraîcheur, d’innocence et de grâce, Baudelaire orchestre le cruel ballet de tous les monstres du naturel. Son obsession de se perdre, de se dissoudre, n’est pas moins que la hantise balzacienne de la dépense du plaisir. Ni sa sensibilité, qui le prévient contre le vampirisme du naturel, ni son intelligence critique, qui lui désigne partout la corruption, ni sa foi, qui lui dénonce le mal et le crime « originellement naturel, dont l’animal humain a puisé le goût dans le ventre de sa mère », ne lui autorisent la moindre compromission.

Trois ans avant la parution des « Paradis artificiels », Baudelaire n’hésite donc pas à réaliser dans la poésie des « Fleurs du mal », les leçons ambiguës de Thomas de Quincey, en cherchant à combler son « goût de l’infini » par le recours aux artifices les plus divers. Toutefois, Baudelaire ne se méprend pas ; il sait par expérience, que cette artificialité est aussi dangereuse que provisoire. Tout au plus est-elle la métaphore du désir d’élévation ou de dépaysement que l’être oppose à l’opacité sclérosante du réel. Baudelaire, qui ne fut vraiment ni alcoolique ni toxicomane, est bien davantage lui-même quand il s’abandonne à ces autres artifices que sont les raffinements sophistiqués de certaines sensations ou rêveries : l’envoûtement du « parfum exotique », la tiédeur engourdie des soirées au « balcon », la mollesse magnétique des chats, le vertige langoureux d’une harmonie du soir, l’inconsistante divagation d’une invitation au voyage. Les vraies drogues, et les plus efficaces des « Fleurs du mal », sont en réalité celles du langage, quand le poète arrive à fixer dans la nébuleuse de ses mots et de ses vers, ses pulsions, ses sens, et les fantasmes de l’imaginaire. Baudelaire perçoit les insuffisances du réel, que seule l’imagination pourra transgresser et métamorphoser.

Loin de se dérober à la vision du monde naturel délabré, le poète impose à l’image, la mission d’exorciser cette ruine. La démarche poétique doit être un « effort exalté pour atteindre la beauté supérieure. » Quelle que soit la corruption du réel, il existe « ailleurs », un espace sanctifié vers lequel il faut faire mouvement « d’élévation », tant par la méditation de l’âme que par les tensions conjointes du langage et de l’imaginaire. La fameuse « Théorie des Correspondances » n’est rien d’autre que la mise en œuvre poétique de ce présupposé. Classique par conscience et par formation ; moderne par tempérament et par conviction, Baudelaire sera le précurseur du symbolisme et du surréalisme.

« Qu’est ce que l’art pur ? » interrogeait Baudelaire en 1859, c’est « créer une magie suggestive contenant à la fois l’objet et le sujet, le monde extérieur à l’artiste et l’artiste lui-même. » Les femmes de Baudelaire : loin d’apporter à l’être déchiré le réconfort d’une présence unique et généreuse, les femmes de Baudelaire ne font qu’exacerber le supplice de sa dualité en n’étant elles-mêmes que douleurs derrière leurs sourires. Chacune des trois grandes figures féminines des « Fleurs du mal », sera une variation sur le thème de la « grandeur artificielle » : Jeanne Duval, « la Vénus noire », rencontrée dès 1842, et qui, malgré ses caprices et ses infidélités, hantera encore les cauchemars du malade de 1866 ; Marie Daubrun, « la femme aux yeux verts » qui, entrée dans la vie du poète vers 1846 (avant de devenir la maîtresse de Banville), lui apportera les plaisirs les plus subtils et les plus équivoques de l’innocence perverse ; Apollonie Sabatier enfin, « la Présidente », adulée platoniquement et anonymement de 1852 à 1857, et qui aura régné sur l’âme du poète de toutes les grâces éthérées de son profil angélique et apollinien, qui contraste dans les contrepoints de l’écriture du recueil, avec celui de Jeanne, satanique et dionysiaque.

L’amour, « fleur du mal » par excellence, état mental et poétique imposé par les nécessités de la vie et de l’écriture, est ainsi de tous les artifices baudelairiens, le plus raffiné et le plus cruel. Artifice puisqu’il exclut par essence, l’équilibre apaisant de la vertu et de l’authenticité ; cruauté puisque son jeu constamment faussé ravive les hantises de l’aliénation et de la dépossession de soi en un « autre » aussi mutilant que fascinant. Cet « autre », n’est-il pas « qu’une des formes séduisantes du Diable ? »

Le conflit baudelairien entre satanisme et mysticisme paraît prendre la relève de celui du spleen et de l’idéal, quand l’écriture se fait plus grave, plus désespérée. Il y a bien, tout au long des « Fleurs du mal », un débat majeur entre le divin et le diabolique ; débat qui englobe et excède à la fois, tous les conflits du recueil (nature corrompue, paradis artificiel, femme impossible…). À vrai dire, Baudelaire ne porte son choix ni sur Dieu, ni sur Satan. Il renvoie l’un à l’autre, dos à dos, leur préférant le « nouveau » et « l’inconnu ».

À lire : Œuvres complètes, collection Bouquins, Robert Laffont, 2011.

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Épaules).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : DIVERS ÉTATS DU LOINTAIN n° 34