Erri DE LUCA

Erri DE LUCA



Erri De Luca est né le 20 mai 1950 à Naples. Ruinée par la guerre, sa famille, qui vit isolée et ressent sa nouvelle situation comme une déchéance sociale, habite dans un logement de fortune du quartier populaire et surpeuplé de Montedidio. L’éducation des parents est sévère. De son père, Erri De Luca hérite tôt la passion des livres et de la lecture : « Je n’avais pas de chambre d’enfant : j’étais l’hôte des livres de mon père ». Le travail acharné du père permet à la famille d’emménager sur la colline qui domine Mergellina, où « nul ne disait d’où il venait, ils semblaient tous avoir poussé en ce lieu en même temps que les maisons ».

L’enfance d’Erri De Luca n'est pas une époque heureuse à l’exception des vacances passées sur l’île d’Ischia : « Nous y possédions un cabanon sans eau courante et ma mère nous laissait en totale liberté. Pieds nus, comme des sauvageons, en intimité avec la nature, qui elle-même n’était pas tendre : elle brûlait, piquait. Il fallait s’en défendre. J’ai donc su tout de suite que la beauté avait un prix. Elle n’était ni gratuite, ni donnée. Pour moi, le bonheur est cette possibilité d’arracher à la vie un petit butin. »

L’adolescence de Erri De Luca n’est pas plus heureuse : « Dans la maison de la ruelle, nous mangions sur le marbre de la table de cuisine, assis sur des chaises paillées comme des chaises d’église. Il fallait saisir les choses doucement, les accompagner pour éviter les chocs. L’espace était réduit, le moindre geste faisait du bruit. Dans la maison suivante, à table, il y avait des nappes, des chaises rembourrées et on parlait, on se taisait aussi, d’une autre façon : on racontait les choses de l’école et l’air s’assombrissait car, bien que travaillant, nous rapportions des notes insuffisantes. Les reproches s’étendaient à tout le reste, coupaient l’appétit. »

À seize ans, Erri De Luca se révolte contre les injustices sociales et se déclare communiste. Dans Tu, moi, il fera dire à son jeune héros, lequel s’adresse à son père : « Je vois notre ville tenue en main par des gens qui l’ont vendue à l’armée américaine.… Je vois que personne ne s’en soucie, personne ne s’en indigne, n’en a honte. Je vois que la guerre nous a humiliés. Ailleurs, elle est finie depuis longtemps, chez nous, elle continue… Je sais qu’un impérieux besoin de répondre est en train de s’imposer physiquement à moi. ».

En 1968, ses études secondaires terminées, De Luca, marquée, notamment, par la lecture de l’Hommage à la Catalogne de George Orwell, quitte sa famille pour Rome où il s’engage dans l’action politique révolutionnaire.

En 1969, il rejoint Lotta Continua, une formation politique communiste et révolutionnaire, née à l’automne 1969, dont il devient responsable du service d’ordre, jusqu’à sa dissolution à l’été 1977. Refusant, contrairement à certains de ses amis, la clandestinité et la lutte armée, Erri De luca, en 1978, embauche chez Fiat, où il participe aux luttes ouvrières, durant deux ans ; jusqu’à l’échec des mouvements sociaux de l’automne 1980 et les licenciements massifs.

Rappelons que c’est durant cette période dite des « années de plomb » italiennes, que se déchainent, dans toute la Péninsule, l’action des terroristes « noirs » et des terroristes « rouges » : ceux d’extrême-droite et ceux d’extrême-gauche. Ces dix longues années entre le 12 décembre 1969 (attentats dans des banques à Milan et Rome, 17 morts) et le 2 août 1980 (attentat de la gare de Bologne, 85 victimes) en passant par l’assassinat de l’ancien président du conseil Aldo Moro, le 9 mai 1978, ont marqué l’Italie d’une trace sanglante : 12.690 attentats, provoquant la mort de 362 personnes, ont été recensés au cours de cette période. Durant ces années, la répression de l’Etat, de la justice et de la police, comme l’écrit l’historien Marc Lazar (in L’Italie des années de plomb, Autrement, 2010), s’est concentrée particulièrement sur les membres des mouvements d’extrême gauche, épargnant souvent les activistes de l’extrême droite.

C’est à cette époque que prennent fin ses douze années de lutte politique. Erri De Luca mène alors, jusqu’en 1995, une rude vie d’ouvrier solitaire et itinérant, sans qualification. Manœuvre à Naples, après le tremblement de terre de novembre 1980, De Luca fuit les lois spéciales de son pays, trouve refuge en France, en 1982, et travaille sur des chantiers dans la banlieue parisienne.

Durant toute cette période, qui durera dix-huit ans, Erri De Luca se lève à cinq heures du matin pour se plonger dans un dictionnaire et un livre de grammaire d’hébreu, afin de traduire les Écritures. Pas de méprise toutefois : agnostique, Erri De Luca étudie les textes bibliques en lecteur : « Je ne puis admettre qu’une divinité se mêle de mes affaires et qu’elle s’occupe de moi » Cette lecture matinale lui donne l’énergie nécessaire pour affronter une journée de travail qui le vide de ses forces. Les heures libres du soir sont consacrées à l’écriture personnelle.

En 1983, Erri De Luca s’engage comme bénévole dans l’action humanitaire en Tanzanie, afin d’installer des éoliennes et d’améliorer l’approvisionnement en eau des villages dans la brousse. Souffrant de malaria et de dysenterie, il doit être rapatrié au bout d’un mois. En Italie, il reprend sa vie d’ouvrier, poursuit l’étude des textes sacrés, et se passionne pour l’alpinisme. Le poète revient à l’humanitaire durant la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995), comme chauffeur de camion, afin de ravitailler la population bosniaque. Son engagement le porte aujourd’hui vers le mouvement altermondialiste. Solidaire du mouvement No Tav, opposé à la construction de la ligne grande vitesse Lyon-Turin ; il est accusé, à travers ses écrits et déclarations, d’incitation au sabotage par la société Lyon Turin Ferroviaire.

Le procès s’ouvre à Turin le 28 janvier 2015, et est reporté au 16 mars. Le verdict est prononcé le 19 octobre 2015 : le parquet demande huit mois de prison ferme, mais l’écrivain est relaxé : « Je suis témoin d’une volonté de censure de ma parole et de la parole contraire de mon pays. Je suis un témoin actif qui fait valoir ses raisons contre une accusation qui vient d’une entreprise privée et qui a été acceptée par le tribunal de Turin. J’ai écrit ce texte, La parole contraire, parce que je suis incriminé pour des mots : j’ai dit dans une interview que cette ligne devait être sabotée, mais ils prétendent qu’il s’agit d’un sabotage matériel, ce qui est faux. Comme ouvrier, j’ai participé à beaucoup de grèves, qui sont un sabotage de la production. À l’origine, le mot sabotage est français, vous l’avez offert au vocabulaire du monde, il vient du sabot qu’on jetait dans les premières machines textiles qui provoquaient l’expulsion de la force ouvrière. Mais c’était un acte juste, même s’il causait des dégâts matériels. »

Erri De Luca a écrit ses premiers textes sans intention de publication. C’est la maladie de son père, qui l’a décidé à s’adresser à un éditeur. Il aura tout juste le temps de mettre son premier livre entre les mains de son père. « Quand j’écris, je chuchote parce que je pense qu’il est resté aveugle même là où il est, et qu’il n’arrive pas à lire la page derrière mon épaule. Il aimait les histoires et je suis encore là pour les lui raconter… J’ai commencé à écrire des histoires très jeune, pour me tenir compagnie. Quand je suis devenu un écrivain publié j’ai ressenti cette nécessité de citoyen d’offrir ma petite audience à des gens sans voix. » Non ora, non, paraît en Italie en 1989 et, en France, sous le titre Une fois, un jour, en 1992, puis sous le titre Pas ici, pas maintenant en 1994.

Dans ce premier livre autobiographique, le narrateur se remémore ses années d’enfance dans un petit appartement, situé dans une ruelle obscure de Naples, dans lequel il devait jouer sans faire de bruit et obéir à l’injonction maternelle : pas ici, pas maintenant. Après ce premier livre, paraissent ensuite les romans : Acide, arc-en-ciel (1994), Tu, mio (1998), Trois chevaux (2000) et les nouvelles d’En haut à gauche (1996). Erri De Luca a « fui » Naples à l’âge de dix-huit ans, mais sa ville natale demeure la toile de fond de nombre de ses livres, lesquels relèvent tous du vécu de l’auteur, à l’instar de Tu, moi (1998) ou de Montedidio, qui reçoit le prix Femina étranger en 2002 et, plus tard : Le Jour avant le bonheur.

Quelques années plus tard, après un recueil de nouvelles, Le Contraire de un (2003), Le Jour avant le bonheur (2010) réunit les grands thèmes des romans précédents d’Erri De Luca : l’enfance livrée à elle-même et le difficile apprentissage de la vie, les ruelles de Naples et l’âpre beauté de la nature qui l’entoure, l’amour sublimé et meurtri, l’exil enfin. Le narrateur, un jeune orphelin, vit seul dans un simple réduit. Sa solitude est adoucie par la présence protectrice de don Gaetano, le concierge de l’immeuble qui s’est pris d’affection pour l’enfant : « Ce soir-là dura plus longtemps que les autres. Don Gaetano me passait le relais d’une histoire. C’était un héritage. Ses récits devenaient mes souvenirs. Je reconnaissais d'où je venais, je n'étais pas le fils d’un immeuble, mais d’une ville. Je n’étais pas un orphelin de père et de mère, mais le membre d’un peuple ». Don Gaetano initiera son jeune ami aux travaux manuels, à l’électricité et à la plomberie et même à la sexualité en lui demandant de le remplacer auprès de la veuve du deuxième étage, « une belle femme brune comme les mûres de septembre. » Ce roman est une œuvre de transmission et d’héritage comme l’étaient déjà Tu, Mio et Montedidio.

« Mes romans, écrit Erri De Luca, se ressemblent parce que le personnage principal en est la ville de Naples : C’est une ville différente du reste de l’Italie et du reste du monde. Naples est une ville qui accueille tous les hommes, peu importe la couleur de leur peau. Naples a été élevée par les Grecs, son nom vient de Neapolis, la ville nouvelle, la ville où les règles se réinventent chaque jour. » Tous les autres protagonistes sont des fourmis, installées sur les pentes du volcan. ».

Quant à la langue italienne, il s’agit, pour De Luca, d’une seconde langue. Il a toujours, en effet, parlé le napolitain avec sa mère et ce, jusqu’à sa mort en 2009, tandis que son père tenait à ce que sa sœur et lui parlassent un italien parfait. Le père du jeune héros de Montedidio, dit à son fils : « Nous vivons en Italie... mais nous ne sommes pas Italiens. Pour parler la langue nous devons l’étudier, c’est comme à l’étranger, comme en Amérique, mais sans s’en aller... C’est une langue difficile... mais tu l’apprendras et tu seras Italien ». Parler l’italien était après-guerre un signe de promotion sociale et a servi à la famille De Luca à marquer ses distances avec son quartier de Montedidio : « Nous ne parlions pas napolitain. Nos parents se défendaient de la pauvreté et du milieu avec l’italien. ». Erri De Luca qui voit l’italien « comme une étoffe, un vêtement sur le corps nu du dialecte, un dialecte très à l’aise dans l’insolence » utilisera le caractère imagé et savoureux du napolitain dans ses romans et le mettra dans la bouche de ses personnages.

Le style limpide et poétique de son écriture, allié à ses phrases altières, sèches et épurées, font de lui l’un des grands écrivains contemporains. Erri De Luca parsème ses récits de pensées, de métaphores, d’aphorismes et crée une atmosphère de fable, de parabole, qui les nimbe de poésie et leur donne cette touche de merveilleux si caractéristique de son écriture : « La vie est un long trait continu et mourir, c’est aller à la ligne sans le corps. Je vois les piqués des oiseaux dans le creux des vagues, et même le poisson qui a toute la mer pour se cacher ne peut se sauver. Et les oiseaux qui volent au-dessus : chacun est seul et sans alliance avec l’autre. L’air est leur famille, pas les ailes des autres. Chaque nouvel œuf déposé est une solitude. Et moi, dans l’obscurité des braises, je fais une omelette de solitude pour me rassasier. »

L’écriture, pour Erri de Luca, représente le contraire même du travail : « C’est un moment festif qui m’a tenu compagnie toute la vie… Celui qui écrit a la possibilité de rassembler les gens autour de lui, de leur donner rendez-vous dans la page, dans l’écriture, dans sa tête. On devient un lieu, un lieu de rencontre pour les autres. Pour moi ce sont des personnes, pour le lecteur ce sont des personnages imaginaires qui appartiennent au roman. Mais moi, je suis le lieu où se retrouvent des êtres. Il faut certes des mots. Mais les mots dépendent moins de l’habileté de l'écrivain que de sa capacité d’écoute. J’écoute les mots des autres qui sont de retour. J’entends leur voix. Et ça m’est facile. Pour moi écrire n'est pas un travail, c’est une façon d’être en compagnie et de rassembler des absents. »

Les forces catastrophiques, mais humaines cette fois, ce sont bien elles que nous retrouvons dans La nature exposée (Gallimard, 2017), dont l’action se déroule dans un village italien au bas d’une montagne : un homme, grand connaisseur des routes qui permettent de franchir la frontière, ajoute une activité de passeur pour les clandestins à son métier de sculpteur ; c’est ainsi qu’il attire l’attention des médias. Il décide alors de quitter le village. Désormais installé au bord de la mer, il se voit proposer une tâche bien particulière : restaurer une croix de marbre, un Christ vêtu d’un pagne.

Réflexion sur le sacré et le profane, sur la place de la religion dans nos sociétés, La nature exposée est un roman dense et puissant, dans lequel Erri De Luca souligne plus que jamais le besoin universel de solidarité et de compassion et ajoute : « Il est clair que certains veulent spéculer sur les sentiments de haine. Nous, notre tâche, c’est de ne pas les « bonifier », mais au contraire de les rendre honteux, de faire que celui qui les éprouve ait honte de les manifester. Je crois qu’au rez-de-chaussée de la société, se réalisent constamment la rencontre et l’intégration. Les flux migratoires, si on ne les accueille pas, ne vont pas refluer, stagner, et dépérir dans une forêt ! Ils bougent, se déplacent, vont là où ils peuvent être absorbés, et si ça ne marche pas, ils attendent que s’ouvrent des possibilités d’accueil, car ils sont informés, connaissent ceux qui ont été intégrés. J’entends les fanfares et les discours qui le nient : mais ce sont des discours de propagande, tout à fait inefficaces quant à la régulation des flux migratoires. Ça fait vingt ans qu’il y a le problème en Italie, exactement depuis le 28 mars 1997, quand le navire militaire italien Sibilla, pour faire respecter le blocus naval, a coulé le « tacot » albanais Kater I Rades dans le canal d’Otrante, en noyant plus de cent personnes. Depuis, on tente de toutes les façons possibles, folles, inconsidérées, de réagir devant l’afflux des migrants et des réfugiés, mais aucun gouvernement, de droite ou de gauche, n’est arrivé à quoi que ce soit. Parce qu’on ne peut pas y arriver. Le flux migratoire advient, et c’est tout. Bien sûr, contemporains de ces événements, nous sommes blessés d’assister au plus long naufrage de l’histoire de l’humanité, de voir le pire transport maritime de tous les temps continuer, au bénéfice des trafiquants. Il y a peu, on a ramené dans le port de Trapani 540 personnes pêchées dans l’eau ! Tel est notre ordre du jour, mais qu’on puisse faire obstacle et arrêter ça de manière « allergique » est impossible. »

Karel HADEK

(Revue Les Hommes sasn Epaules).

 

Œuvres (traduites en français) d’Erri de Luca :

Poésie : Œuvre sur l'eau (Seghers, 2002), Aller simple (Gallimard, 2012).

Théâtre : Le dernier voyage de Sindbad (Gallimard, 2016).

Essais : Un nuage comme tapis, Réflexions sur la Bible (Rivages, 1994), Rez-de-chaussée, chroniques (Rivages, 1996),Alzaia, chroniques (Rivages, 1998), Première heure, réflexions inspirées par la Bible (Rivages, 2000), Essais de réponses (Gallimard, 2005), Noyau d'olive, vingt-six réflexions sur l’Ancien et le Nouveau Testament (Gallimard, 2004), Comme une langue au palais (Gallimard, 2006),Les Saintes du scandale, (Mercure de France, 2013), La parole contraire (Gallimard, 2015), Le Plus et le Moins (Gallimard, 2015), Le cas du hasard, un écrivain et un biologiste, avec Paolo Sassone-Corsi (Gallimard, 2016).

Romans, nouvelles : Une fois, un jour (Verdier, 1992),  Acide, Arc-en-ciel (Rivages, 1994), Les coups des sens (Payot, 1998),  En haut à gauche, nouvelles (Rivages, 2012),  Tu, mio (Rivages, 1998), Trois chevaux (Gallimard, 2001), Montedidio (Gallimard , 2002), Le Contraire de un, nouvelles (Gallimard, 2003), Sur la trace de Nives (Gallimard,  2006), Au nom de la mère (Gallimard, 2006), Le Jour avant le bonheur (Gallimard, 2010), Le Poids du papillon (Gallimard 2011), Pas ici, pas maintenant (Gallimard, 2011), Et il dit (Gallimard, 2012), Les poissons ne ferment pas les yeux (Gallimard, 2013), Le Tort du soldat (Gallimard, 2014), Histoire d'Irène (Gallimard, 2013), La nature exposée (Gallimard, 2017).

 



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : Bernard HREGLICH, un réalisme incandescent n° 46