Iossif BRODSKI

Iossif BRODSKI



En 1964, un jeune homme de vingt-quatre ans est traduit en justice pour « parasitisme social » devant un tribunal de Leningrad, en URSS. « Quel est votre métier ? », lui demande le juge. « Poète », répond-il. « Quelle est votre occupation permanente ? », corrige le juge, excédé. « Je croyais que c'était une occupation permanente », répond le jeune homme, qui sera condamné à cinq ans de déportation dans le grand nord pour avoir notamment exercé le métier de poète « sans les qualifications nécessaires ». Après une campagne de protestations internationales en faveur de sa libération, il en reviendra finalement au bout de dix-huit mois. Brodski a exercé jusqu’au bout le métier pour lequel il n’avait pas les « qualifications nécessaires », mais qui lui valut le prix Nobel de littérature en 1987. Il est mort dans sa maison de Brooklyn, à New York, d’une crise cardiaque le 28 janvier 1995, à l’âge de cinquante-cinq ans. Depuis son arrivée aux États-Unis, en 1972, il s’était mis à écrire en anglais la plupart des essais qui lui étaient commandés, mais c’est en russe uniquement qu’il écrivait sa poésie.

Iossif Aleksandrovitch Brodski, né en 1940, est issu d’une famille juive modeste de Leningrad : son père est marin. Il quitte tôt l’école à l’âge de quinze ans et exerce divers travaux manuels, notamment assistant pour les autopsies à la morgue de Leningrad. C’est en tant qu’autodidacte qu’il va se forger, apprendre le polonais pour pouvoir lire Czeslaw Milocz et l’anglais pour comprendre John Donne. Il entre en poésie et se fait traducteur de la poésie anglaise et polonaise. Il publie ses premiers poèmes à l’âge de quinze ans.

Remarqué par Anna Akhmatova, il fait partie du petit groupe de jeunes poètes qu’elle appelle son « chœur magique ». Saint-Pétersbourg  occupe une place dominante dans non œuvre, dont quelques-uns des thèmes phares sont la solitude, la séparation, l’exil, le départ. Devenu symbole inévitablement politique de la dissidence littéraire, Brodski ne fut cependant jamais un poète « politique ». Ses démêlés avec les autorités soviétiques de l’époque viennent de sa vision fondamentale du poète qui revendique la liberté pour elle-même. C’est en cela qu’il représentait d’une certaine manière la pure essence de la dissidence : le poète contre le Tsar, moins par ses idées ou par ce qu’il écrit que par son existence même. C’est pour la même raison que Brodski, après son exil, avait toujours refusé de se poser en martyr de la raison d’Etat ou du régime soviétique. Il avait ainsi vigoureusement protesté contre la publication, à l’Ouest et en Russie, de la sténographie de son fameux procès de 1964 ­ qui avait été à l’époque un des best-sellers du samizdat, tout comme sa lettre à Leonid Brejnev, protestant contre sa déportation : « Cessant d’être un citoyen de l’URSS, je ne cesse pas d’être un poète russe. Je sais que je reviendrai. Les poètes reviennent toujours. En personne ou sur le papier. » Littérairement, et dans ce rapport dédaigneux avec le pouvoir et la raison d’État, il était par bien des côtés l’anti-Soljenitsyne.

Depuis l’effondrement de l’URSS, Brodski put revenir au pays, mais seulement sur le papier. Brodski avait choisi de ne pas retourner physiquement en Russie ou à Saint-Pétersbourg ; tout d’abord en raison d’une santé fragile (trois crises cardiaques et deux opérations à cœur ouvert), ensuite parce qu’il ne voulait pas se sentir comme un « touriste » dans la ville qui avait été la sienne et qu’il avait de fait, emportée avec lui en 1972. Les 200.000 exemplaires de la première édition russe officielle de ses poèmes, en 1990, se vendirent en quelques jours. Depuis son exil, les autorités soviétiques avaient refusé tout visa à ses parents, qu’il n'avait pu revoir avant leur mort.

Karel HADEK

(Revue Les Hommes sans Epaules).

À lire, en français : Colline et autres poèmes (Seuil, 1966), Poèmes 1961-1987 (Gallimard, 1987), Loin de Byzance (Fayard, 1988), La Mer de jouvence, avec Andréi Platonov (Albin Michel, 1988), Leningrad (Autrement, 1988), Acqua alta (Gallimard, 1993), Verumne et autres poèmes (Gallimard, 1993), Marbre, Pièce en trois actes (Gallimard, 2005), Vingt sonnets à Marie Stuart (Les Doigts dans la prose, 2014).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : Nikolaï PROROKOV & les poètes russes du Dégel n° 44