J. G. GWEZENNEG

J. G. GWEZENNEG



J. G. Gwezenneg est l’un des plus singuliers artistes de notre époque (de la Normandie, cela ne fait aucun doute), venu des profondeurs et à l’épreuve du temps qui joue aux osselets. Normand, Gwezenneg ? D’adoption et de tempérament, de profondeur et de cœur, de tripe et d’os, de tout bois et de silex, de poésie et d’embruns, depuis 1957 (installation avec sa mère à Cherbourg) et davantage encore depuis sa rencontre en 1959 avec Jocelyne, sa femme, cherbourgeoise, professeur de danse classique, et la naissance de leurs enfants Vinca en 1965 et Gwenaël en 1967 (année de la réinstallation dans le Cotentin, à La Hague), à Cherbourg.

La Normandie (plus précisément le Cotentin, encore plus précisément, La Hague) pèse lourd dans la vie et le travail de Gwezenneg. Mais il faut avouer que le plus grand peintre normand est en fait… breton, né à Rennes en 1941, comme son nom l’indique. Bien que viscéralement chevillé au Cotentin, Gwezenneg est demeuré attaché à la culture celte, présente dans son œuvre. Une photo, prise dans son atelier, laisse apercevoir la pochette d’un disque du barde breton Émile Le Scanve alias Glenmor. Et ce n’est pas par hasard. Avec Glenmor, Gwezenneg a bien des choses en commun, à commencer par l’ortie brûlante au seuil de la Bretagne, une révolte viscérale contre l’injustice (« Princes, entendez bien. La roture dressée que vous teniez à l’attelle a rompu les sangles de l’attelage », chante Glenmor) et une passion pour la nature, la liberté et les forces telluriques. Bien sûr, Gwezenneg va beaucoup plus loin, profond dans l’entaille, le fatum. Et c’est là, tout l’enjeu de son imaginaire et de sa création.

(..) Notre, libre, indépendant et original, est irrécupérable, y compris par n’importe quel mouvement artistique. Gwezenneg fait du Gwezenneg et rien d’autre ! Et c’est bien en cela, qu’il est grand. Autodidacte, il a tôt mis fin à sa scolarité, pour devenir « élève exploitation » à la SNCF. C’est au sein de la section peinture du Cercle des Cheminots, qu’il apprend les bases, les techniques fondamentales de la peinture et du dessin. La SNCF n’a en définitive, non pas formé un cheminot, à Cherbourg, mais… un peintre, en 1960 ! Puis, Jocelyne et Gwezenneg viennent à Paris, à Goussainville, dans le Val d’Oise... Gwezenneg peint le jour et travaille comme standardiste, la nuit. Il peint, en réaction au projet de construction d’une centrale nucléaire à La Hague, son premier grand tableau sur bois (1,62 x 1,41 m), La Hague meurtrie ou l’insecte de l’Apocalypse (1966). (..)

(..) Le surréalisme est l’influence ou plutôt l’allié majeur durant une dizaine d’années. Mais l’art de Gwezenneg aspire à aller plus loin encore et toujours dans une voie personnelle, afin de renouveler la vie, dont les yeux nagent dans les entrailles de la falaise. Il lui faut la creuser, cette falaise, à Gwezenneg ; la creuser comme on boxe la mort avec les gants du rêve.

Attiré par les vestiges, les débris, les ossements, les épaves (mot éminemment baudelairien), qu’il commence à collecter en 1965 ; Gwezenneg invente le terme de « secrètion », qui va prendre une grande importance dans l’œuvre à venir et pas seulement dans les titres. La « secrètion » renvoie à ce qui est caché, à l’organique, l’inconscient, et dont Gwezenneg fait un paysage aux branches de voyages. D’autres néologismes apparaissent : les Lutoms (les mulots), Arac’h (arachnée), Albias (balai)… Cette œuvre n’est jamais repos, apaisante, dans ses matières, ses thèmes ou ses formes : la douceur dispute à la violence, la forme arrondie à la pointe saillante, la vie à la mort, la matière au squelette. À la révélation de la « secrètion », s’ajoute celle du « gravage »....

(..) Morbide, Gwezenneg ? Rien de morbide. Tout l’inverse. Gwezenneg travaille à redonner vie, à ce qui est sur le point de disparaître. Et cette vie émerge de toutes les profondeurs de son imaginaire puissant et vaste, comme la lame de fond d’une paupière, qui recouvre la nuit entière. On remarque qu’il n’y a pas, dans l’œuvre, à l’instar de l’univers personnel et grandiose d’Yves Tanguy, la moindre présence humaine. Et pourtant, comme ces deux œuvres nous sont proches et nous touchent intimement. Non, il n’y a aucune apologie de la morbidité chez Gwezenneg... ce n’est que du vrai, du rêve, un poème d’os et de bois, peint dans l’antre de la falaise, sur la peau de la Manche ; et le vrai est toujours beau et sublime !

Du gravage, Gwezenneg, grâce à l’obtention d’une presse, s’exerce à la gravure, l’eau-forte, la pointe sèche, en 1976. Cette technique met particulièrement en relief et en valeur le grand dessinateur qu’il est. Le résultat est somptueux. Le langage écrit et dessiné de Gwezenneg fertilise le métal. Le plein grouillant et pléthorique, l’angoisse, côtoient l’épurement et la sérénité. Le dessin intervient d’ailleurs sur tous les supports, à l’encre de chine : papier, bois, gravages.

Une fois de plus, Gwezenneg est en prise avec la matière, la plaque de métal : il incise, il taille, il grave, il caresse, il violente la matière, la fait mordre dans un bain d’acide. Il fait les poches du réel et lui fait cracher sa part d’angoisse, de Merveilleux et de « secrétions », en noir et blanc, toujours. Les formes s’imbriquent, s’assemblent, se désassemblent, éructent ; la mort côtoie le vivant, le temps est comme suspendu ; émerge un monde dont chaque série de gravures est le témoin.

Une fois de plus, un travail d’une précision stupéfiante et quel imaginaire ! Sommes-nous sur terre, sous la mer ? Dans le chaos d’un rêve ou d’un cauchemar ? Ajoutons que ce peintre-poète-alchimiste fabrique lui-même ses couleurs avec des liants, et ses pigments à partir d’argile, de terre, de moules et de pierre bleue du Cotentin. Il broie et pétrit, fabrique aussi sa colle, ses résines ou ses outils, pour créer des œuvres dont le bois vous ronge et les os vous frappent les muscles. Tout en se renouvelant et en évitant la répétition. Chaque œuvre est unique, même si les techniques et matériaux peuvent être identiques. Dans la valise de la nuit, le voyage sera toujours différent, à fleur d’os.

Il n’y a donc rien d’étonnant à apprendre que le grand décorateur Alexandre Trauner et son ami Jacques Prévert (installé dans le Cotentin, à Omonville-la-Petite, en 1970), furent non seulement des amis de Gwezenneg, mais aussi des admirateurs, ainsi que Pierre Prévert et Jean Aurenche, de ses œuvres. Pour Jacques Prévert, ce grand poète, hélas toujours ignoré, méprisé (jalousé ?) par les poètes, la rue est un réservoir d’images et de caractères prodigieux, jusque dans les usines en colère et les caries du vent.

Comment n’aurait-il pas salué en Gwezenneg cet autre grand arpenteur au regard aiguisé, son alter-ego de l’estran onirique et des grèves de vagues noyées ? Jacques Prévert écrit (in « Lanterne magique de Picasso ») : (..) Les idées calcinées escamotées volatilisées désidéalisées - Les idées pétrifiées devant la merveilleuse indifférence d’un monde passionné – D’un monde retrouvé – D’un monde indiscutable et inexpliqué – D’un monde sans savoir-vivre mais plein de joie de vivre – D’un monde sobre et ivre – D’un monde triste et gai - Tendre et cruel - Réel et surréel - Terrifiant et marrant - Nocturne et diurne - Solite et insolite - Beau comme tout. Beau comme tout, est le tableau de Gwezenneg et toi aussi Jacques Prévert. Toi qui as toujours tué le con en l’homme.

Jacques Prévert, mon frère, mon camarade, toi qui épluches l’écorce du ciel comme celle de la rue aux caniveaux de douleur. Jacques Prévert, tu ne passes jamais par l’avenue de l’Opéra, mais toujours par le chemin des étoiles de mer. Tu fais rouler l’orange de ton rire explosant comme une grenade dans la vie, cet arbre qui pousse en toi. Et j’irai encore à Saint Germain-des-Vaux dans le magnifique jardin de Gérard Fusberti saluer la Gunnera et ses feuilles de lèvres, le baiser de l’algue à la roche. J’irai saluer mon pays qui est toi et qui marche en moi comme un poème, une falaise, un oiseau de Gwezenneg, en qui je salue l’homme des traces et des vestiges de l’hôtel des épaves, qui a rendu son squelette au soleil et ses rayons à l’oiseau ; le naturaliste de la vague-fossile ; celui qui amasse la bonne santé des pierres et secoue le tapis du varech de l’Ankou ; celui qui vide les poches de l’angoisse et coiffe le ciel de La Hague, avec le peigne du Merveilleux des secrètions.

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

HAGUE

 

à J. G. Gwezenneg

 

Ici c’est le pays des sécrétions

Dans le port de Goury qui est comme un nid d’ossements et de bois flottés

passe et repasse la barque des morts

Si enragé d’être dans La Hague

Après l’écume la chute dans la cendre des bûchers

Flots flammes glaives des falaises de Gréville

Gémissements des dunes de Biville

Pas un seul linceul Baie d’Écalgrain aux étraves broyées

ni derrière le Nez de Jobourg trop érodé pour y dresser nos totems

Ici c’est le royaume de la grande faucheuse mais ce qui manque surtout

c’est la gaité des étoiles

Les chouettes ont la colère des noyés

Une voix récitait ce vers de Dylan Thomas

« N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit »

et c’était toi

Ensemble nous avons tremblé et nous restions parfois des heures

à prendre le pouls des marées

Sept heures du soir

On n’entend plus s’échouer le pilleur d’épaves

Viens vite

Dans la tour nos tambours résonnent et si l’océan ressuscite ses ouragans

nous lui dirons

« Est-ce ainsi que tu trouves l’apaisement ? »

Rien n’est plus obscur au monde que la blessure de ces rochers

Aujourd’hui je ne pense plus guère à ce pays que comme un astre

à la chute du soir.

Bruno SOURDIN (in revue Les Hommes sans Epaules n°52, 2021).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : Poètes normands pour une falaise du cri n° 52