James NOËL
James Noël est né le 17 mars 1978, à Hinche (Haïti). Durant son enfance, il connait de nombreux déplacements en raison du travail de sa mère, éducatrice et femme d’affaires. Il connaît ainsi une quinzaine d’établissements scolaires élémentaires et secondaires, avant de suivre des cours d’ethnologie et d’étudier les arts dramatiques au Petit Conservatoire, avec le comédien Daniel Marcelin. Il conforte sa formation en suivant des cours d’histoire de l’art à l’Institut français d’Haïti. Avec la peintre Pascale Monnin, James Noël fonde et dirige IntranQu’îllités, « revue de haute tension créatrice avec des pages qui vibrent et évoluent dans l’union libre des genres (prose, poésie, photographie, peinture, musique, cinéma, etc.). Le préfixe « In » dans IntranQu’îllités pourrait même renvoyer à la négation de l’insularité. Ce titre est une manière, une astuce pour apostropher tous les imaginaires, pour pénétrer les interstices et naviguer dans l’air/ère d’une île-monde. » James Noël, qui écrit en créole de la main gauche et en français de la main droite : « Être poète à deux mains, pouvoir rêver dans deux langues, me rend poreux et attentif aux accents des autres langues. » L’amour et la mort sont des thèmes omniprésents : « Il y a dans ma création un corps-à-corps entre les deux thèmes. Je viens d’un pays où la mort est hyperactive et vivante. J’ai déjà entendu des gens se demander : « Est-ce que tel défunt est toujours mort ? » Le phénomène des zombies alimente sûrement ce va-et-vient entre les deux mondes… En dehors du couple infernal amour-mort, j’ai d’autres obsessions : le feu, le sang, la vie, l’éros, les ouragans, les visages, les chiens, les pays. Je me laisse aussi téléguider par les événements, d’où mon roman Belle Merveille (sur un séisme), sans parler de ma sortie sur le Brexit. Je suis un auto-stoppeur des événements, je saute dans le premier train qui déraille vers l’inconnu. »
De Haïti et de ses malheurs, James nous dit : « En 2010, quand le séisme a frappé et coûté la vie de 300 000 personnes, une mobilisation spontanée à l’échelle mondiale s’est manifestée en vue d’aider, de porter secours, bref de répondre aux urgences. Une solidarité sans précédent, suivie de la grande dérive dont on connaît maintenant l’étendue : Dilapidation de l’aide humanitaire par des ONG sans scrupules et notre État corrompu jusqu’à l’os. Il s’agit là d’un autre débat que j’ai développé dans le roman, Belle merveille. Contrairement au séisme de 2010, celui du 14 août 2021, le Goudou-Sud, n’a pas provoqué de mobilisation à la hauteur du désastre. Il faut dire que ces derniers mois n’ont pas été glamour, surtout pour un pays qui se dit « Open for business. » Des tirs nourris au quotidien dans les rues de Port-au-Prince. Des massacres en veux-tu en voilà par des gangs de mèche avec le pouvoir en place dans le but d’installer la terreur et trafiquer les élections. Et pour finir, le 7 juillet dernier, le pays s’est réveillé avec le corps du président Jovnel Moïse criblé de balles jusqu’aux yeux. Même dans les guerres, il y a trêve. Notre fou pays, hélas, n’en connaît aucune ! Le détournement de l’aide de 2010 et la carnavalisation de la corruption, ne doivent pas nous conduire à porter un regard blasé sur le Gros Cas haïtien. Grande est la tentation de tourner le dos, de se laver les mains comme Ponce Pilate face à un pays crucifié. Mais le problème, c’est qu’Haïti respire encore, et transpire l’insolence avec de beaux restes. Avec une nouvelle génération très consciente des enjeux qui ne rêve qu’à la dignité, à l’égalité des chances, au mieux-être et au changement profond du système, sonne l’heure inespérée d’un « Reset » et d’un rebrassage des cartes. Cet espoir-là mérite d’être soutenu et chéri. C’est l’espoir transatlantique du monde de demain. Le monde a besoin d’espoir pour faire monde ! »
Dans sa Lettre à Donald, Bébé-cyclope de l’Amérique (in Médiapart, 20 janvier 2018), James réagit à des propos insultants de Donald Trump (qui sera élu pour le pire, président des USA, le 5 novembre 2024), qualifiant Haïti de « pays de merde » : « Qu’est-ce qu’un poète a à dire à un milliardaire misérable prêt à décharger son revolver sur l’arc-en-ciel qui souffrirait selon son prisme d’un problème de couleur ? Beaucoup de gens pensent que vous ne pensez pas, et préfèrent se taire en attendant que passe le cauchemar que vous incarnez. Le problème, c’est que vous pensez, mais votre pensée sent mauvais. Vous avez réussi l'exploit de rendre irrespirable l’environnement à coups de tweets, de la pensée minute. Vous avez cette manie de vous agiter, de vous emporter et surtout de vous contredire. Avec vous, un jour la Terre est ronde, le jour suivant, elle est plate et penchée comme un terrain de golf. Vous regardez le monde d’un seul œil parce que vous croyez viser le trou. Ensuite, vous ne ratez pas une seule occasion pour vous réfugier dans les trous de mémoire, en prétextant que vous n’aviez pas dit ceci, pas dit cela. Vous jouez à la roulette russe depuis votre arrivée au pouvoir, votre nouvelle insulte n’est pas une atteinte aux peuples, vous avez commis un attentat contre vous-même. Pour brasser davantage la substance qui vous travaille, vous qualifiez « pays trou de merde » tout ce qui parait noir, bleu, arabe à votre « œil ». Vous êtes ce qu’on appelle en Haïti une Belle merveille, une catastrophe monsieur le président. Entre approximation et coup de gueule, vous avez réussi à vous faire élire président des Etats-Unis d’Amérique en racontant des bobards, en proférant des bombes sans trop y croire, « bulshit » comme on dit chez vous. Vous entendre dire « pays trou de merde », ne devrait étonner personne, parce que vous pataugez dans l’univers scatologique en permanence. C'est votre passion, la merde, on dirait votre potion magique. You are in your plate. »
J’ai rencontré James Noël en 2006, par le biais de notre ami commun Jacques Taurand, qui venait de préfacer son deuxième livre de poèmes. Depuis, auteur prodigue, James a réalisé une longue route, mais, toujours, se dégage de son écriture ce qu’il nomme « la métaphore assassine », soit une poésie oscillant entre hymne engagé à l’amour et colère orageuse. James Noël ne s’est-il pas présenté en poète-sismographe, captant les ondes et vibrations de son île-monde ? « J’écris pour avoir de mes nouvelles », nous dit-il.
Christophe DAUPHIN
(Revue Les Hommes sans Epaules).
À lire:
Poésie : Poèmes à double tranchant / Seul le baiser pour muselière (Farandole, 2005. Rééd. Le Chasseur Abstrait, 2009), Le Sang visible du vitrier. Préface de Jacques Taurand (Farandole, 2006. Rééd. Vents d’Ailleurs, 2009), Bon Nouvèl (Kopivit-L’Action Sociale, 2009), Kabòn 47 (Kopivit-L’Action Sociale, 2009), Quelques poèmes et des poussières (Albertine, 2009), Des poings chauffés à blanc (Bruno Doucey / Noroît, 2010), La fleur de Guernica, livre jeunesse, avec des illustrations de Pascale Monnin (Vents d’Ailleurs, 2010), Kana Sutra (Vents d’Ailleurs, 2011), La migration des murs / La migrazione dei muri. Livre d’artiste conçu par Fanette Mellier (Villa Médicis, 2012), Le Pyromane adolescent (Mémoire d’encrier, 2013), Cheval de feu (Le Temps des Cerises, 2014), Le pyromane adolescent suivi de Le sang du vitrier (Points, 2015), La Migration des murs, pamphlet poétique (Galaade, 2016), Majigridji (Legs, 2017), Brexit, suivi de La Migration des murs (Au Diable Vauvert, 2020), Paons (Au Diable Vauvert, 2026).
Roman : Belle merveille (Zulma, 2017).
Anthologie : Anthologie de la poésie haïtienne (Points, 2015).
Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules
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| Dossiers : Alain SIMON poète insulaire / La poésie palestinienne à Paris n° 61 | ||
