Jean JAUSION

Jean JAUSION



La vie de Jean Jausion fut brève, aussi exaltée que dramatique en un temps qui ne l’était pas moins. Jean Jausion est né en 1917, à Paris, au sein d’une famille bourgeoise. Son père, le professeur Jausion, est un éminent médecin.

Féru d’art et de poésie, alors qu’il est encore étudiant, Jean Jausion, comme nombre de ses amis (dont la majorité sont des étudiants des lycées Louis-le-Grand et Henri IV), rejoint, en 1938, le groupe néo-dadaïste Les Réverbères, que viennent de fonder Michel Tapié, Jacques Bureau, Pierre Minne, Henri Bernard et le peintre Jean Marembert. Parmi cette jeune garde, on retrouve : Jean-François Chabrun, Marc Patin, Jean Hoyaux, Noël Arnaud, Gérard de Sède, Francis Crémieux, Nadine Lefébure, Jean-Claude Diamant-Berger, Georges Herment, Michel Perrin ou Aline Gagnaire.

Fort d’une trentaine de membres, le groupe des Réverbères s’organise et sort en avril 1938 le premier numéro de sa revue (il y aura cinq livraisons entre 1938 et 1939). Le numéro s’ouvre par une « Lettre ouverte à André Breton » : « Nous n’avons pas craint de nous lancer à âme perdue, quitte à ne plus jamais en voir la lisière, dans la plus lumineuse forêt de prismes qu’assez audacieusement vous avez mise à notre disposition dès 1920. Ils sont encore quelques-uns dont il peut nous être permis de ne pas désespérer. Mais à vous, Breton, nous ne passerons rien… » Jean Jausion est l’un des membres les plus actifs du groupe. Il participera à toutes les manifestations et donnera des poèmes dans tous les numéros de la revue : "Une flèche lancée par l'ermite aux yeux larvés traversa une à une les viscères sidérales pour s'en aller se perdre dans le roulement à bille des souvenirs. Les trois conspirateurs leur coup fait iront s'enivrer du produit stellaire d'une carotide horriblement mutilée dont les segments cachés derrière chaque buisson s'enroulent traîtreusement autour du cou des voyageurs égarés à la recherche de l'entité matrice et motrice : La montagne Pelée ", (extrait du poème en prose "Les Amours de la Montagne Pelée", in Les Reverbères n°3, 1938).

Dès le second numéro, en juin 1938, la revue atteint un tirage record pour l’époque, de 1500 exemplaires. Ce deuxième numéro de la revue Les Réverbères, s’ouvre d’emblée sur un manifeste : « Démobilisation de la poésie », signé par seize collaborateurs, dont Jean Jausion et Marc Patin : « La honte est réservée aux singes et aux autruches, qui continuent à jouer à la révolution  après la bataille. La Révolution surréaliste est faite. Nous démobilisons la poésie. Nous rejetons les uniformes, les frocs, les étiquettes. Nous nous installons dans le merveilleux avec nos propres formes, sans angoisse et sans inquiétude. La poésie est libre, immorale, gratuite et le jeu commence. Nous négligeons le reproche de monter à la tour d’ivoire ou de faire la grève. Nous promenons notre pancarte : LA POESIE EST PARTOUT. » Ce numéro est aussi le prélude à une grande exposition de peintures, dessins et sculptures, que le groupe organise du 25 juin au 10 juillet 1938, ainsi qu’à l’édition d’une anthologie. « Les Réverbères illuminent », écrit le critique Gaston Diehl. Le groupe des Réverbères rassemble un grand nombre de jeunes artistes et ne souhaite aucunement restreindre son action à la publication d’une revue, puisqu’il organise, dans un climat de réelle effervescence, des soirées théâtrales (on jouera Tzara, Ribemont-Dessaignes ou Apollinaire), ainsi que des concerts de jazz. Le groupe possède son propre orchestre auquel se joint volontiers, entre autres, Django Reinhardt. À l’édition de la revue s’ajoute la publication de recueils et cahiers de Tristan Tzara,  Jean Cocteau, Jean Jausion…, ainsi que des enregistrements phonographiques, dont les Mélodies et La Mort de Socrate, d’Erik Satie.

Le quatrième numéro de la revue (mars 1939) va entraîner une scission entre les éléments politisés, emmenés par Jean-François Chabrun  (« Le poète doit tout oublier de ce qui n’est pas révolution intellectuelle et sociale, et ne jamais abandonner son activité politique pour des jeux poétiques qui ne sont que l’aspect intellectuel de la lâcheté égoïste des bourgeois… vous refusez de nous laisser crier dans votre revue, veuillez accepter notre démission » ; et les éléments demeurant passionnés avant tout par la dimension artistique (autour de Jean Marembert). Tout comme seize autres signataires – dont Marc Patin – Jean Jausion, bien que très à gauche politiquement, refuse que la revue devienne une tribune politique et se range du côté des seconds : « Nous ne pouvons que souhaiter à nos amis toutes les chances de s’exprimer pleinement dans une feuille politique. Notre manifeste est clair. Que chacun, hors de l’atelier, fasse la politique qu’il croit pouvoir défendre. Le poète n’est pas au service de la révolution et la révolution n’est pas au service du poète. Lui, accomplit sa révolution perpétuelle, comme le soleil. » En juillet 1939, paraît le cinquième et dernier numéro des Réverbères. Au sommaire : pas moins de six manifestes sur la peinture, sur le théâtre, sur le jazz, ou sur la poésie : « Les Réverbères se fichent de la nouveauté pour la nouveauté comme de l’an 40. La poésie n’est pas dans la nouveauté. C’est elle qui est toujours nouvelle. »

La Deuxième Guerre mondiale éclate, sans pour autant surprendre Jean Jausion. Au milieu de ce désastre sans précédent, et à la veille de la bataille de France, qui se déclenchera en mai 1940, Jausion rencontre le grand amour à Paris. Il s’agit d’Annette Zelman (née à Nancy le 6 octobre 1921), qui vit depuis 1938, rue des Sœurs-Macarons, à Nancy. Annette est née dans une famille juive polonaise de cinq enfants, venue en France au début des années 1920. Le père, Mocek, originaire d'Alexandrow en Pologne, est un modeste tailleur d'habits, travaillant rue de la Hache à Nancy. Annette, jeune fille vive et gaie, est montée à Paris pour faire des études aux Beaux-Arts. Elle a très vite rencontré Jean Jausion, jeune poète qui a déjà publié deux plaquettes : Dégradé (1938) et Polyphème ou l'Escadron bleu (1939). Du poète Jausion, Jacques Bureau a écrit (in Les Réverbères) : "On découvre dans sa poésie les ressources diverses d'une tendance unique: la tendance au TANGIBLE ! Il ne saurait pour lui, exception faite pour les archaïsmes et les préciosités des premiers poèmes, être question de brouillard. Aussi bien, ne croit-il qu'à ce qu'il voit, qu'à ce qu'il touche, qu'à ce qui le touche." Annette ne tarde pas à adopter et à être adoptée par le petit monde des créateurs de Saint-Germain-des-Prés, que Jausion lui présente (ce que relate Simone de Beauvoir dans La Force de l’âge), ainsi que ses amis, lesquels, pour une part (dont Jean Hoyaux et surtout Marc Patin et Jean-François Chabrun), à la fin de l’aventure néo-dadaïste des Réverbères, ont formé le groupe de La Main à plume (dont le nom se réfère à Arthur Rimbaud), un collectif constitué par d’anciens membres, et du groupe surréaliste, et des Réverbères, et qui comprend une vingtaine d’artistes et d’intellectuels.

En pleine tourmente nazie, La Main à plume rassemble les forces vives (demeurées en France) du surréalisme et poursuit l’action intransigeante et critique de ce mouvement, en ces temps du terrible et de l'assassinat collectif. Jausion a toujours penché davantage pour Dada que pour le surréalisme, ainsi qu’il l’avait rappelé lui-même (in Les Réverbères n°4, 1939) : « Je vais vous faire un scandalisant aveu. Je préfère souvent Péret, oui, Péret, à Éluard, parfaitement Éluard. Dans tous les cas, je préfère la dialectique appétissante de Dali à la grandiloquence de Breton. » Jean Jausion et Annette Zelman annoncent qu’ils vont se marier. Épouser une jeune femme juive en 1942 ! Le père de Jausion (par peur ou par choix idéologique ?) s’oppose à ce mariage. Tout bascule le 23 mai 1942. La police française, suite à une dénonciation, procède à l’arrestation d’Annette, pour le « motif » (indiqué sur sa fiche administrative, conservée au centre de documentation juive contemporaine, à Paris) : « Projet de mariage avec un aryen ». Le capitaine SS Theodor Dannecker, en charge de la « question juive » en France, vient d'élaborer un programme de trois mois visant à arrêter et à déporter 39.000 juifs, dont 15.000, pour la seule région parisienne », comme l’écrit Serge Klarsfeld (in Le calendrier de la persécution des juifs en France). « Pour avoir eu ce projet de mariage, ma sœur a été prise dans la nasse, internée pendant quelques semaines, d'abord au dépôt de la préfecture de police, puis au camp des Tourelles, entre le 10 et le 21 juin », a témoigné Charles, le frère cadet d’Annette. Annette est écrouée au dépôt de la Préfecture de police du 23 mai au 10 juin, puis transférée au camp des Tourelles, où elle restera jusqu'au 21 juin 1942. Dannecker a programmé un convoi pour le 22. Il se rend personnellement au camp des Tourelles, fait rassembler les 165 femmes qui s'y trouvent et en désigne 66. Parmi elles, figure Annette Zelman. Le groupe est transféré immédiatement à Drancy pour compléter l'effectif du convoi numéro 3, où prendront place 934 hommes et les 66 femmes. Pour atteindre ce chiffre fixé par Dannecker, le commandant de Drancy fait désigner 150 anciens combattants juifs, « les moins intéressants », selon ses propres termes, « dont quatorze ayant fait la guerre de 14-18, un portant la Légion d'honneur. » Le train de la mort parviendra à Auschwitz, le 24 juin 1942. 80% de l'effectif seront immédiatement assassinés dans les trois semaines suivantes. À la Libération du camp, il ne restera que trente-quatre survivants de ce convoi, dont cinq femmes. Mais pas Annette Zelman, déclarée morte, selon son état-civil, trois jours après son arrivée à Auschwitz. Aux yeux des autorités d'occupation, elle était « coupable, non seulement d'être juive, mais d'avoir osé aimer et être aimée par un Français non juif. »

Jean Jausion, pour sa part, s’engagera dans la Résistance, participera à la libération de la capitale et sera tué dans les combats contre les nazis, en Allemagne (son véhicule sera mitraillé par les Allemands, alors qu'il accompagnait, en tant que reporter de guerre, une colonne de l'armée américaine), en 1944, comme l’écrit Henri Amouroux, dans son livre, La vie des Français sous l'occupation (1961). C’est au sein de ce livre, que l’historien, dix-neuf ans après les faits, révèlera que la personne qui avait dénoncé Annette Zelman (la condamnant ainsi, que cela soit le but poursuivi ou non, à la mort), n’était autre que… le propre père de Jean Jausion, qui venait de mourir.

À lire : Dégradé suivi de Théâtre des Marionnettes, illustration de Jean Marembert, Éditions des Réverbères, 1938. Polyphème ou l'Escadron bleu, dessins de Michel Tapié, Éditions des Réverbères, 1939, L'Oiseleur du silence, Cahiers d'art, 1940. Le Brise-Lame, (H.C., 1940), Un Homme marche dans la ville, Gallimard, 1945, roman adapté au cinéma, par Marcello Pagliero, en 1949. Dans le chapitre 22 de son livre, Dora Bruder (Gallimard, 1997), Patrick Modiano évoque Annette Zelman et Jean Jausion. Dora Bruder fut déportée le 18 septembre 1942, trois mois après Annette Zelman, de Drancy à Auschwitz.

Légende de la photo: Dessin à l'encre de Jean Marembert (in Jean Jausion, Dégradé suivi de Théâtre des Marionnettes, Éditions des Réverbères, 1938).

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Épaules).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : MARC PATIN et le surréalisme n° 17