Joseph QUESNEL

Joseph QUESNEL



Peintre, dessinateur, graveur, poète, romancier, autodidacte, Joseph Quesnel est un artiste complet et accompli, lié à la famille de Remy de Gourmont, Max Jacob, Pierre Mac Orlan, Marie Laurencin ou à Robert Desnos. Il est né à Coutances (Manche), le 19 avril 1897.

Quesnel est connu pour être le fondateur, avec les peintres et graveurs, Jean Thézeloup et René Jouenne, du Pou Qui Grimpe, un groupe artistique et littéraire (rejoint par Guy Arnoux, Arlette Bouvier, Gérard Cochet, Georges Laisney ou Edmond-Marie Poullain), qui a sévi à Coutances de 1915 à 1923, année de la mort de René Jouenne, à l’âge de vingt-six ans, de la tuberculose. Joseph Quesnel décède en 1931 et Jean Thézeloup, le survivant du groupe, en 1968.

L’une des caractéristiques du groupe, adepte de l’ironie et de l’humour (ils inventent une fête canularesque en l’honneur de saint Pinxit, saint imaginaire protecteur des peintres), est la diversité des œuvres produites : peintures, gravures, livres illustrés, galas, expositions, représentations théâtrales (dont une mémorable, semble-t-il mise en scène du roman de Barbey, L’Ensorcelée), poésie, chansons, etc. Les artistes du P. Q. G. se proposent de « rénover l’art populaire et de faire connaître et aimer la petite ville non seulement en Normandie, mais encore dans tous les milieux de lettrés et d'artistes du pays », comme en témoigne le peintre, poète et écrivain Georges Laisney.

Les artistes du Pou Qui Grimpe conjuguent l’histoire, la culture et les traditions locales avec un art nouveau, moderniste et populaire, à la fois. Le but est de favoriser l’accès à la culture pour le plus grand nombre, en faisant le choix, comme l’écrit Emmanuelle Amsellem, de l’art populaire (imagerie, petite édition) contre les Beaux-Arts, de la province créative contre Paris, en s’ouvrant à la modernité tout en valorisant leurs racines. Le ton est donné dès l’avertissement à « l’Ami lecteur » du premier numéro de l’Almanach de la destinée la rose au bois : « Nous parlons le même langage enrichi d’un patois que les académies et leurs employés n’arriveront jamais à tuer. Nous avons les mêmes coutumes, nous vénérons le même art, art si simple et si grand qui fit chanter le coq sur tes soupières et tes assiettes, qui posa des corbeilles de fleurs et de fruits sur les panneaux de tes armoires, qui enjoliva le cadran de tes horloges. » Emmanuelle Amsellem nous dit encore : « La ville de Coutances est la source d’inspiration essentielle de leurs créations. Il n’est qu’à parcourir le Livre du Pou, leur chef-d’œuvre, pour le comprendre. Page après page, c’est la ville, ses habitants, les objets du quotidien qui se croisent et révèlent l’infinie tendresse des trois auteurs pour leur « pays ».

À y regarder de près, on y retrouve les influences de la presse satirique parisienne, sous la plume de Jouenne, des affichistes de l’Art nouveau sous les enluminures de Thézeloup et de Montmartre avec les dessins de Quesnel. Aucune volonté de scandale chez ces trois trublions, qui n’aspirent qu’à réveiller joyeusement la ville endormie ! » On doit au Pou Qui Grimpe l’édition de l’Almanach des saisons (1920-1921), qui accueille les textes ou les dessins de Desnos, Dubus, Bachelin, Harel, Fontainas, Carco, Raynaud, Mac Orlan, Barbey d’Aurevilly ou Adolphe Willette... À l’Almanach des saisons succède l’Almanach de la Destinée la Rose au Bois (1922-1924). Le Pou Qui Grimpe organise encore les Journées Remy de Gourmont, à l’occasion de l’inauguration de son buste.

Monté à Paris, Quesnel fonde une Société d’amateurs de gravures originales et la revue Le Chien de pique, où se côtoient : Chas Raoul Dufy, André Derain, Othon Friesz, Marie Laurencin, Pierre Mac Orlan, Jules Pascin, Georges Rouault, Fernand Fleuret ou Max Jacob. Il illustre de bois gravés le Joujou et trois autres essais de Remy de Gourmont aux Éditions de la Belle Page, alors qu’il loge dans l’appartement de Remy de Gourmont et travaille à la réorganisation de l’Imprimerie gourmontienne, le bulletin trimestriel qui recueille la correspondance et publie les inédits de l’auteur des Livre des masques. Marcel Lebarbier ajoute : « Logis du Pou qui grimpe ! Je sais : il y avait de quoi effaroucher les gens-bien ; faire faire la moue à ceux qui trouvaient que cela sentait le rapin fin-de-siècle à cheveux longs et pantalon de charpentier.

Quesnel lui-même n’avait pas adopté de prime abord cette enseigne à épater le bourgeois : la plaque en forme de palette au-dessus du marteau de porte de son atelier ne portait que les initiales mystérieuses C. D. S. Plus tard, quand le foyer d’art devint foyer d’édition, le titre effarouchant fut pudiquement abrégé en éditions du P. Q. G., et cela depuis la première publication, l’album de bois gravés de la Cathédrale de Coutances, jusqu’à la dernière, les Églogues de Jean Giono. Aux jeunes vendeurs de la librairie Crès, qui demandaient à Quesnel : « Mais, qu'est-ce que cela veut dire, P. Q. G. ? », il répondait : « Cela veut dire Petit Quartier Général ». Des milliers d’enveloppes ont porté la suscription : « M. Joseph Quesnel, logis du Pou qui Grimpe, Coutances, Manche », et non 13, boulevard de l’Ouest.

Au surplus, pendant la guerre de 14-18 qui vit leurs débuts, les trois amis fondateurs du vivant loyer d’art et de poésie, Joseph Quesnel, Jean Thézeloup, René Jouenne, avaient-ils besoin de secouer la curiosité du public bas-normand, peu porté par tempérament à s’intéresser à des formes neuves qui n’étaient pas encore baptisées « Art vivant ». À cause de cela une enseigne insolite n'était pas inutile. Comme dans ma première lettre, en mai 1918, je lui avais fait part de l’irritation que me causait, de la part de nos compatriotes, une curiosité intellectuelle trop exclusivement tournée vers le passé, Quesnel me répondait : « Et pourtant quand on leur présente du nouveau, ils viennent en curieux, mais viennent. Avec nos amis en 1915 nous avions organisé une exposition d’art, chose sans précédent à Coutances. Tout le monde criait folie au, projet de trois gosses. Après quinze jours de durée (au lieu de trois comme nous l’avions pensé, nous versions aux hôpitaux plus de 1.200 francs et tous applaudissaient. » Le Pou avait remporté sa première victoire coutançaise. Il devait en remporter d’autres. Ce fut un spectacle réconfortant que de voir des commerçants de la ville travailler de bon cœur au succès de l’Assemblée Saint-Pinxit, un saint de fantaisie (on s’en doute !) bombardé par nos amis patron des artistes peintres et fêté les 17 et 18 septembre 1921. Un an plus tard, en septembre 1922, l’Union des Commerçants mettait sur pied une participation locale fort jolie à l’inauguration du buste de Remy de Gourmont, et y attirait les foules ! Quesnel était devenu un personnage, sans cesser — heureusement ! — d’être un enfant terrible. » Jean Follain ajoute : « Les poèmes et dessins de Quesnel manifestent une fantaisie ornée et sensible, une tendresse gouailleuse et futée. »

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

 

Œuvres : Cathédrale de Coutances, dix images dessinées et coloriées par l’auteur, taillées dans le bois par Jean Thézeloup (éditions du Pou qui grimpe, 1919), Les mystiques litanies de Jeanne d’Arc (éditions du Pou qui grimpe, 1920),  Bricabrac ou le voyage de la chambre autour de moi, suivi du Quinze août rotatoire, avec des bois gravés et coloriés par l’auteur (La Chimère, 1922), Petit alphabet galant à l’usage des femmes d’esprit, orné de bois gravés par l’auteur (éditions du Pou qui grimpe, 1927), Café, Sacristie (L’Amitié par le livre, 1945), roman qui a reparu sous le titre, Tirelire (J. Susse, 1945), Le Livre du pou, avec René Jouenne Jean et Jean Thézeloup (Les Cahiers du temps, 2002).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : Poètes normands pour une falaise du cri n° 52