Luis MIZON

Luis MIZON



Luis Mizón, né le 22 janvier 1942 à Valparaíso, est le fils d’un marin et d’une enseignante. Le collège de Viña del Mar, où il étudia lui laisse un souvenir partagé : « Professeurs et élèves s’y affrontaient comme des ennemis. Les meilleurs éléments étaient de monstrueux autodidactes qui discutaient philosophie pendant les récréations. Des années durant, nous avons parlé du néant et de la mort. J’ai d’abord été athée, puis mystique. Ces préoccupations remplaçaient le sport que je ne pratiquais pas. »

Luis Mizón passe ses vacances chez une tante, mariée à un riche propriétaire, à quatre cents km au Sud de la capitale, à Chillán, la ville de Volodia Teitelboim et de Gonzalo Rojas. Il découvre alors ce Sud aux paysages grandioses qui vont l’émerveiller et venir habiter sa poésie, même y compris et peut-être surtout dans l’exil futur : La lumière de la mer – a écaillé les portes et les murs – la peinture des wagons – les couleurs de la terre prochaine. Ou encore : La perspective montre – le voisinage de l’étonnement – la céramique antique des coteaux – les chemins mal tracés – et par-delà le rire – du semeur de mouettes – et l’éclat des vagues d’obsidienne : - la parole défaite – et le geste fugace.

Luis Mizón publie son premier livre de poèmes en 1961 : Chambre illuminée, puis Territoire des merveilles, en 1965 et Les mots sur la table en 1971. D’étudiant en droit et en histoire (son Mémoire de maîtrise porte en 1965 sur « Histoire et Poésie chez Saint-John Perse »), Luis Mizón devient professeur d’histoire du droit à la faculté de Valparaiso. Le lendemain du coup d’État militaire du 11 septembre 1973, Luis Mizón est expulsé de l’université : « Ma famille et moi, nous dûmes vivre de cadeaux de mariage ! Éléphants de porcelaine, petites tasses chinoises, cuillères d’argent, lampes imitées du XIXe… Nous partîmes pour la France grâce à une bourse du gouvernement français et à la Fondation Ford. En France, je n’ai pas accepté le statut de réfugié politique, ce qui m’a éloigné du milieu littéraire de l’exil politique et m’a laissé, pour longtemps, dans une situation inconfortable mais claire : celle de penser sans censure. » L’exil commence : Nous suspendrons aux branches – notre costume de gens pauvres. – Émigrants – nous n’avons presque pas de souvenirs, - seulement un héritage lointain – d’objets qui ne servent à personne – rescapés d’un naufrage de choses infimes – manteaux qui s’envolent comme des cerfs-volants – chaussures fatiguées chemises de couleur.

À Paris, grâce à Gaëtan Picon, dont il est l’élève, Luis Mizón rencontre Roger Caillois : « Il était grand, lourd, émotif, en manches de chemise. Il ressemblait à un garde du corps de la poésie. Nous parlâmes de tout, sauf du mémoire que je faisais sur lui. Peu après cette rencontre, je me suis décidé à lui montrer mes poèmes. La semaine suivante, il m’a dit qu’il les trouvait bons et voulait les traduire. Il le fit. »  Roger Caillois fait publier les poèmes de Luis en 1977 dans La Nouvelle Revue Française, comme en témoigne Claude Couffon : « Il aimait les premiers poèmes de Luis Mizón et il les traduisit. Caillois, explorateur du mystère caché sous les apparences et défenseur des jeux secrets de la vie, avait dû apprécier l’originalité de ce fils spirituel. » Et c’est ainsi que cette grande œuvre put prendre son essor ; une œuvre dont Claude Couffon, qui en fut l’excellent traducteur, après Caillois, dira encore très justement « qu’elle aime par tempérament le côté caché, l’aspect voilé, replié des choses. L’envers plutôt que l’endroit. Luis Mizón marche au milieu des siens comme à travers une forêt d’ombres dont il cherche la motivation secrète, le mobile inconscient, l’essence profonde sous les actes et les effets, les folies, les résignations. La poésie est pour lui une façon de lever délicatement les masques, d’interroger les labyrinthes creusés sous les apparences, de deviner les signes muets et les appels étouffés, de pressentir la transcendance sous la banalité, de débusquer l’imaginaire derrière l’écorce rationnelle du réel. »

Citons encore, après mon cher et regretté pays normand, Claude Couffon, André Pieyre de Mandiargues : « Je crois avoir été rarement autant ému par une première lecture de poèmes que par celle de L’arbre, de Poème du Sud, de Vent du Sud, de Fantômes, de Retour, ces ouvrages de Mizón qui se présentent sous la forme d’une suite de courts fragments numérotés dont chacun a la valeur d’un épisode poétique cristallisé et clos mais qui s’enchaînent cependant, se répondent et se prolongent en se faisant écho depuis le premier jusqu’au dernier. »

Que pourrait-on ajouter à cela ? Mais, que nous n’en étions qu’au début de la poétique mizónienne, et qu’après un premier livre retentissant chez Gallimard, il n’y en aura plus un seul chez cet éditeur, mais une trentaine suivront, tous édités par des éditeurs de poésie contemporaine. Poète des grands espaces et des embruns oniriques, des éléments, des étoiles et de l’arbre, des forces telluriques du fond de la mer et de la nuit ; Mizón est aussi un poète de la fissure et peut-être surtout de l’amour, car sensuel et charnel, tendre et/ou incisif, caressant et/ou coupant, comme peuvent l’être ses images, ses poèmes sont les flammes de la vie. Et Mizón nous dit : « Ce qui est propre à la poésie, c’est de donner matière à l’invisible, d’incarner l’âme étrangère du langage, de se laisser habiter dans la lecture par l’âme d’autrui. Ce que l’esprit exige, c’est le corps. Le langage passe de corps à corps et ainsi se remplit de sens caché, de manières de dire la même chose, et plus encore, de sens sans direction précise, de dessins, de schémas, de paroles qui touchent au plus secret et au plus intime du cœur. » Luis Mizón est une grande voix du Chili et de la poésie contemporaine.

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sasn Epaules).

À lire, poésie : Lejos de aquí/Loin d’ici, édition bilingue qui reprend Le bateau de terre cuite, Soudeur de murmures, Pluie de poèmes parapluies de silence (Al Fragor Ediciones, Chili, 2017), Le bateau de terre cuite (Al Manar, 2017), Mata Ki Te Rangi, L’ile dont les yeux regardent le ciel, Île de Pâques (Méridiannes, 2016), Murmures du Sud (Laure Matarasso, 2014), Corps du délit où se cache le temps (Æncrages, 2014), Chants à la nourrice folle (Al Manar, 2013), Valparaiso, port des murmures (Méridianes, 2013), Dans le grand silence indigo (Folle Avoine, 2012), Marée Basse suivi de Six arbres (Æncrages, 2012), Le Soudeur de murmures (éd. Écarts, 2010. Rééd. Folle Avoine, 2017), L’oreiller d’argile (Al Manar, 2010), La maison des sirènes (Al Manar, 2010), Le Comptoir des papillons jaunes (Æncrages, 2010), La Maison du souffle (La Vita Felice, 2008), Poèmes 1986-1991, réédition bilingue de Passage des nuages, L’Éclipse et Chronique du blanc (Rhubarbe, 2010), Pêcheur de lune (Al Manar, 2009), Ammonites (Folle Avoine, 2008), Le naufragé de Valparaiso (Æncrages, 2008), Poème d'eau et de lumière (Al Manar, 2008), l'eSCargot (Æncrages, 2006), La rumeur des îles blanches (La Dragonne, 2005), Les jambes de l’abîme (Dumerchez, 2005), Le papillon déguisé (Dumerchez, 2005), Le songe du figuier en flamme (Folle Avoine, 1999), L'Eucalyptus (Rougerie, 1998), Barbes du vent (Æncrages, 1997), Ombres (André Biren, 1994), Jardin de ruines (Obsidiane, 1992), Le Manuscrit du Minotaure (Brandes, 1992), Chevalier transparent (La Palimpseste, 1991), Le Jardin du Luxembourg (Matarasso, 1991), Amazones (L'équipement de la pensée, 1991), Voyages et retour (Obsidiane, 1989. Réédition Rhubarbe, 2008), Noces (Brandes, 1988), Province perdue (Cahiers de Royaumont, 1988), Chronique du blanc (Unes, 1991), L’éclipse (Unes, 1988), Passage des nuages (Unes, 1986), Bassin de pluie (André Biren, 1985), Le rêve d'Adriana (André Biren, 1985), Terre brûlée (Le Calligraphe, 1984), Poème du Sud (Gallimard, 1982).

Proses : Jacques Lacarrière, essai, (Jean Michel Place, 2004), La Mort de l'Inca, roman (Le Seuil, 1992), L’Indien, témoignage d’une fascination, essai (La Différence, 1992), Passion de l’Île de Pâques (La Manufacture, 1988).

Anthologie : El Dorado, anthologie de la poésie précolombienne, avec Zeno Bianu, (Le Seuil, 2000).

 



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules



 
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