Malik OUSSEKINE

Malik OUSSEKINE



En novembre et décembre 1986, un important mouvement étudiant et lycéen (plus de un million trois cents mille personnes) secoue la France en s’opposant au gouvernement de droite et au projet de loi dit « projet Devaquet », qui prévoit notamment la sélection des étudiants et la mise en concurrence les universités.

Dans toute la France, les lycéens et les étudiants sont largement engagés dans la protestation, alors que dans Le Figaro Magazine, Louis Pauwels va jusqu’à écrire que les jeunes mobilisés, et donc manipulés, souffrent de « sida mental ». Nationalement, une coordination est mise en place. Elle regroupe des représentants des universités et lycées grévistes. Mais elle est aussi un lieu où s’affrontent les différents courants du mouvement. Tout cela évidemment avec beaucoup d’enthousiasme, de ferveur, de détermination, dans une ambiance solidaire et fraternel.

Sous la supervision de Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur, à l’origine de lois anti-immigrés, la répression est brutale. De violents affrontements entre jeunes et forces de l’ordre émaillent quotidiennement les manifestations.

Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, à Paris, au terme d’une manifestation, les Voltigeurs sont lâchés dans les rues du Quartier latin pour une « chasse aux jeunes ». Il s'agit de policiers français montés à deux sur une moto tout-terrain. L’un conduit, l’autre est armé d’une matraque, dite le « bidule ». Ils ont pour mission de « nettoyer » les rues après les manifestations. Cette brigade, créée après Mai 68 par Raymond Marcellin, ministre de l’Intérieur, sera dissoute après les événements de l’hiver 86.

À minuit, Malik Oussekine, vingt-deux ans, étudiant sans histoire à l'École supérieure des professions immobilières (ESPI), et de santé fragile à cause de déficiences rénales (il devait être dialysé trois fois par semaine), Malik Oussekine, qui s'était tenu à l'écart du mouvement étudiant, sort d’une boîte de jazz lorsqu’il est repéré par deux Voltigeurs.

Pourchassé, il se réfugie dans le hall d’un immeuble, où, mis à terre, il est frappé à mort par les deux policiers. Seul témoin du drame, Paul Bayzelon, fonctionnaire au ministère des Finances, habitant l'immeuble du 20, rue Monsieur-le-Prince (Paris), a raconté : « Je rentrais chez moi. Au moment de refermer la porte après avoir composé le code, je vois le visage affolé d'un jeune homme. Je le fais passer et je veux refermer la porte… Deux policiers s'engouffrent dans le hall, se précipitent sur le type réfugié au fond et le frappent avec une violence incroyable. Il est tombé, ils ont continué à frapper à coups de pieds dans le ventre et de matraque dans le dos. La victime se contentait de crier: « je n'ai rien fait, je n'ai rien fait ».

Paul Bayzelon dit avoir voulu s'interposer mais s'être fait lui-même matraquer, jusqu'au moment où il a sorti sa carte de fonctionnaire. Les policiers, présents dans le quartier pour disperser la manifestation, sont alors partis, mais Malik Oussekine était mort.

Le décès de Malik Oussekine et les importantes manifestations provoquent, le lendemain, la démission d’Alain Devaquet, le ministre délégué chargé de la recherche et de l'enseignement supérieur. Le Premier ministre, Jacques Chirac, retire le « projet Devaquet », le 8 décembre.

Le 10 décembre, quatre cent mille personnes manifestent en silence, à Paris, en portant des pancartes : « Ils ont tué Malik ». Plus d’un million de personnes rendront hommage à Malik Oussekine, dans toute la France, ce jour-là.

Christophe Dauphin, alors âgé de dix-huit ans, a vécu ces évènements y compris la nuit du 5 au 6 décembre 1986, puisqu’il se trouvait déjà ce soir là, à quelques centaine mètres du lieu du drame, rue Racine ; deux ans avant sa rencontre avec Jean Breton, Alain Breton et Guy Chambelland. Christophe Dauphin a écrit un poème sur le vif, qui a été publié aujourd’hui pour la première fois, dans la revue Les Hommes sans Epaules n°31 (2011).

Les deux « voltigeurs » responsables de la mort de Malik Oussekine : le brigadier Jean Schmitt, 53 ans à l'époque des faits, et le gardien de la paix Christophe Garcia, 26 ans, passeront trois ans plus tard devant la Cour d'Assises de Paris pour… « coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Ils seront condamnés en janvier 1990 à… 5 ans et… 2 ans de prison… avec sursis.

Le 6 décembre 2006, une plaque commémorative a été inaugurée en présence de la famille de Malik Oussekine et du maire de Paris, Bertrand Delanoë. Des critiques seront émises en raison du texte, qui ne précise pas que la mort de Malik est due à des policiers, et de l'emplacement de cette plaque, placée au sol et non sur le mur du 20, rue Monsieur-le-Prince, Paris, à quelques mètres de la Librairie-Galerie Racine.

Karel HADEK

(Revue Les Hommes sans Epaules).

Malik Oussekine, 6 décembre 1986 | Archive INA

*

MALIK OUSSEKINE

 

Les dés sont jetés dans les entrailles du paysage

La révolte n’avale pas sa colère

Ni la cendre son feu

 

Assemblée générale

Grève

Occupation des locaux

 

La rage n’avale pas son fer à souder

Ni la pierre son rêve de rivière

 

Première manif

tracts

banderoles

et pancartes

 

Hiver 86

La pluie crache l’ancre d’un soleil noir

Et serre les poings au fond d’une impasse

Fleurie d’oiseaux-cicatrices

 

Grève reconductible

Jusqu’au retrait du projet de loi Devaquet

 

Dans le cortège

Tes yeux sont un bûcher public

Qui embrase les boulevards de Paris

 

La joie est blonde comme un couteau

Entre les doigts d’ortie de la certitude

  

Génération

Ma foule ma multitude

J’entends battre ton sang

Dans les oreilles sourdes du monde

Mon je mon nous

Tu n’es pas la génération bof atteinte de sida mental

Dont parle Louis Pauwels  

 

Tu es celle que l’on n’attendait pas

Tes yeux sont décorés par l’amour

Le ciel dans la gorge comme un cri

 

La rue nous appartient enfin

Et déborde des trottoirs de la Seine

Pour raser la fausse barbe de la vie

 

Barricade en haut du boulevard Saint-Michel

Évacuation       les C.R.S.

La Sorbonne

Est prise la tête dans le sac

 

Repli sur le Quartier latin

Avec la haute mer

Dans un bocal d’arracheurs de dents

 

Le sang creuse l’œil dans l’oreille

Le temps dort debout en cale sèche

 

Paris ignore encore

Ce que sera cette nuitdu 5 au 6 décembre 1986

 

Matraques sur les vertèbres des étoiles

Le poumon vomit son goudron

 

Les chiens sont lâchés 

La nuit est armée

Quarante-huit motos de trial rouge vif

 

Sirènes hurlantes

Vrombissements

Les motos giclent d’une rue à l’autre

Et zigzaguent sur nos vertèbres

 

Sur chaque moto          deux flics

L’un conduit    l’autre joue de la matraque

Du « bidule »

Avec la corde de ses nerfs

 

Matraques !

 

Nous courons comme des crachats

Des slogans

Des mots

Des émotions

 

Nous courons comme des Maghrébins

Des Juifs

Des communistes

Des jeunes de 18 ans

Le gibier du soir

 

Nous courons jusqu’au naufrage du souffle

Insectes du sang

 

Ils matraquent le ciel

Qui tombe en bas de l’escalier

 

Ils piétinent les yeux du désir

 

Nous titubons dans les caves du tympan

Qu’ils viennent de crever

 

Ils lacrymogènent les arbres

Ils savatent la pluie

L’air se déchire

 

Matraques

À marée haute

À marée basse

Une comète s’écrase

Derrière la scie des toits

 

Matraques du monde

Les chiens sont à nouveau lâchés

La nuit est toujours armée

 

Un cocktail Molotov sort d’un platane

Une moto embrasse le bitume

Deux chiens à terre

Pavés dans leurs gueules !

 

Matraques de Paris

de Berlin

de Rome

de Moscou

de Varsovie

de Santiago

de Soweto

et d’ailleurs

 

Matraques

Nous valons bien nos frères

Que vous vous avez si bien schlagués hier

 

Tir tendu

Énucléation de l’œil

Fracas de la face

 

La pluie lèche les fleurs noires de leurs plaies

Qui sont aussi les nôtres

 

Fracture de la base du crâne

Enfoncement orbitaire

Amputation d’un membre

 

Malik !

 

Les matraques peuplent notre nuit

Jusque dans les halls des immeubles

 

Matraques

Dans le hall du 20 rue Monsieur-le-Prince

Sur le jeune homme à terre

Sur Malik Oussekine 

Les yeux révulsés

Le visage tuméfié

 

Matraques

Qui tapent avec délice

Qui écrasent avec haine

Qui cassent  jusqu’à l’orgasme

 

Matraques sur moi

Sur nous

Sur lui

 

Matraques

Deux matraques

Qui cognent

Qui cognent jusqu’à la mort

La mort de Malik

De Malik Oussekine

 

Malik Oussekine

Vingt-deux ans

Et les yeux morts de la Méditerranée

Pour tout sourire

 

Malik Oussekine a été assassiné cette nuit

 

Au matin du 6 décembre 1986

Place Saint-Michel

La vie nous tombe des mains

Comme un pavé

Qui roule dans les faubourgs noirs de la rage

 

Malik Oussekine a été assassiné cette nuit

 

Le jour se démantèle dans les os

D’un petit matin de brouillard

Que je n’oublierai pas

 

Malik Oussekine est mort hier soir

Assassiné comme les yeux bleus de la Méditerranée.

*

Christophe DAUPHIN

Paris, décembre 1986

(Poème extrait de L'ombre que les loups emportent, poèmes 1985-2000, Les Hommes sans Epaules éditions, 2012).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : HORIZONS POÉTIQUES DE LA MORT n° 31