Marie-Christine BRIERE

Marie-Christine BRIERE



Marie-Christine Brière est née à Albi en 1941, dans le Tarn, pays de la « révolte des Purs », en albigeois, où on brûle, brûlait, écrit la poétesse. On a appelé Albigeois, aux XIe et XIIe siècles, pas seulement les habitant d’Albi et de son pays, mais aussi les Cathares (les Purs) et dans une acception plus large, tous ceux et toutes celles qui, prêchant la liberté de conscience, s’écartaient des canons de l’Église et refusaient de reconnaître l'autorité des papes. Durant vingt ans, les Cathares furent impitoyablement combattus et massacrés jusqu’en 1242, avec la chute de Monségur, où deux-cents Parfaits réfugiés dans le château, refusant d’abjurer leur foi, furent brûlés.

C’est toujours sur cette terre, qu’est né Jean Jaurès, qui, avant d’être assassiné le 31 juillet 1914, trois jours avant que n’éclate la Boucherie de 14-18, a rêvé de « rallumer tous les soleils » : « Aucun homme n’est l’instrument de Dieu, aucun homme n’est l’instrument d’un autre homme. Il n’y a pas de maître au-dessus de l’humanité ; il n’y a pas de maître dans l’humanité. Ni roi, ni capitaliste. Les hommes ne veulent plus travailler et souffrir pour une dynastie. Ils ne veulent plus travailler et souffrir pour une classe. Mais pour qu’aucun individu ne soit à la merci d’une force extérieure, pour que chaque homme soit autonome pleinement, il faut assurer à tous les moyens de liberté et d’action. Il faut donner à tous le plus de science possible et le plus de pensée, afin qu’affranchis des superstitions héréditaires et des passivités traditionnelles, ils marchent fièrement sous le soleil. Il faut donner à tous une égale part de droit politique, de puissance politique, afin que dans la Cité aucun homme ne soit l’ombre d’un autre homme, afin que la volonté de chacun concoure à la direction de l’ensemble et que, dans les mouvements les plus vastes des sociétés, l’individu humain retrouve sa liberté. »

Il me plaît et ne me surprend pas de savoir que Marie-Christine Brière est née sur cette terre de luttes. Faut-il y voir d’emblée un signe de la révoltée qu’elle deviendra ?  Toujours est-il que l’albigeoise, jeune professeur de Lettres, situe sa deuxième naissance en Mai 68, alors qu’elle rejoint avec enthousiasme le combat révolutionnaire et féministe. Marie-Christine Brière avait fait sienne cette sentence de Friedrich Engels : « La première opposition de classe qui se manifeste dans l’Histoire coïncide avec le développement de l’antagonisme entre l’homme et la femme dans le mariage conjugal et la première oppression de classe avec l’oppression du sexe féminin par le sexe masculin. »  

Deux ans plus tard, en mai 1970, Marie-Christine est du groupe, du mouvement, qui rédige le manifeste de ce que l’on nommera plus tard le Mouvement de libération des femmes (MLF), « Combat pour la libération des femmes », cosigné par Monique et Gille Wittig, Marcia Rothenberg et Margaret Stephenson, et qui paraît dans le journal L’idiot International n°6, en mai 1970 : « Nous, depuis ce temps immémorial, vivons comme un peuple colonisé dans le peuple, si bien domestiqués que nous avons oublié que cette situation de dépendance ne va pas de soi. C’est pour l’homme que nous sommes nourries et élevées, c’est pour l’homme que nous vivons. Il peut acheter notre corps et quand il est rassasié, il peut s‘en débarrasser… Nous sommes la classe la plus anciennement opprimée. En tant que telle, nous voulons commencer la lutte contre le pouvoir qui maintient cette oppression. Sexe opprimé, nous sommes les seuls humains à n’être que sexe, le sexe, « la proie et la servante de la volupté collective », dit Marx. »

Le premier meeting public a lieu à l’université de Vincennes, au printemps 1970. La première sortie médiatique du mouvement a lieu le 26 août 1970, jour symbolique aux Etats-Unis, du 50e anniversaire du droit de vote des femmes ; les new-yorkaises descendent dans la rue revendiquer l’égalité entre hommes et femmes et manifester contre le « devoir conjugal ». Le même jour en France, en soutien à cette manifestation du Women’s Liberation Movement américain, une dizaine de femmes, proches de Marie-Christine Brière, déposent sous l’Arc de triomphe, à Paris, une gerbe de fleurs « à la femme du soldat inconnu ». Sur leurs banderoles on peut lire : « Il y a plus inconnu que le soldat inconnu, sa femme » ou encore « Un homme sur deux est une femme. » Dès le lendemain, les journaux titrent la naissance du Mouvement de Libération des femmes. Marie-Christine est l’auteure de slogans fameux des luttes féministes de l’époque ; slogans qui n’ont rien perdus de leur actualité : « Viol de nuit, terre des hommes », « Notre continent émerge » ou encore « Quand les femmes s’aiment les hommes ne récoltent pas ».

Au-delà de ses grandes orientations, de la psychanalyse (« Psychanalyse et action » autour d’Antoinette Fouque) au marxisme (« Féminisme, Marxisme, Action » autour d’Anne Zelensky-Tristan, Jacqueline Feldman et Christine Delphy) et davantage qu’une plateforme commune, le MLF est davantage un bouillonnement de groupes qui se sont opposés dans la vivacité des débats, mais aussi rejoints autour du caractère subversif d’actions collectives, de la liberté de pensée, de la libération de la parole sur divers sujets, de la contraception à l’homosexualité, et des grandes revendications : l’accès libre et gratuit à l’avortement, la lutte contre les violences faites aux femmes et le viol notamment, la liberté des femmes à disposer de leur corps, l’égalité hommes-femmes dans le travail et les tâches domestiques.

Sur le chemin de Marie-Christine Brière, les sœurs Wittig, Monique, l’aînée, née en 1935, théoricienne et militante féministe, dont l’œuvre marque en profondeur le mouvement. Son premier roman, L’Opoponax (éditions de Minuit), Prix Médicis en 1964, est un texte d’avant-garde sur les questions du genre. Marguerite Duras écrit : « C’est à peu près sûrement le premier livre moderne qui ait été fait sur l’enfance... C’est un livre à la fois admirable et très important parce qu’il est régi par une règle de fer, celle de n’utiliser qu’un matériau descriptif pur, et qu’un outil, le langage objectif pur... Un chef d’œuvre. » En avril 1971, elle signe le Manifeste des 343 pour le droit à l’avortement, publié par Le Nouvel Observateur. On retrouve encore Monique Wittig, dans les Gouines rouges, premier groupe lesbien constitué à Paris. Elle participe également aux Féministes Révolutionnaires et à la revue Questions féministes. Ses œuvres littéraires suivantes ne passent pas inaperçues : Les Guérillères (éd. de Minuit) en 1969, Le Corps lesbien (éd. de Minuit) en 1973, Brouillon pour un dictionnaire des amantes (Grasset), en collaboration avec Sande Zeig, en 1975, ou Virgile, non (éd. de Minuit) en 1985. Monique Wittig, qui s’autoproclame « lesbienne radicale », précise : « Il n’y a pas de littérature féminine pour moi, ça n’existe pas. En littérature, je ne sépare pas les femmes des hommes. On est écrivain, ou pas. On est dans un espace mental où le sexe n’est pas déterminant. Il faut bien qu’on ait un espace de liberté. Le langage le permet. Il s’agit de construire une idée du neutre qui échapperait au sexuel ».

Sur le chemin de Marie-Christine Brière, Monique Wittig, mais plus important encore, sa jeune sœur Gille Wittig, tout aussi impliquée dans le combat féministe et également artiste ; la peinture, le dessin et la photographie en l’occurrence. Gille Wittig est de tous les combats. C’est elle, notamment, qui dessine la première de couverture du journal féministe Le Torchon brûle, édité de 1971 jusqu’en 1973. On lit dans son éditorial : « Le mouvement, ce sont toutes ces femmes qui se réunissent sur la base de leur révolte pour en mieux comprendre le pourquoi et le comment et pour pouvoir lutter ensemble. Le mouvement de libération des femmes n’est pas une organisation, il n’y a pas et il n’y a pas à avoir d’équipe dirigeante. » Gille Wittig sera la compagne, la complice et le grand amour de Marie-Christine Brière durant vingt-huit ans, jusqu’à sa mort, en 2009. Après la disparition de Gille Wittig, Marie-Christine Brière  écrit dans un poème : Je lis La mort de Jankélévitch pour me renseigner sur le pays où tu es. Le philosophe s'interroge : Pourquoi la mort de quelqu’un est-elle toujours une sorte de scandale ? Pourquoi cet événement si normal éveille-t-il chez ceux qui en sont les témoins autant de curiosité et d’horreur ? Depuis qu’il y a des hommes, comment le mortel n’est-il pas habitué à ce phénomène naturel et pourtant toujours accidentel ? Comme à son habitude, Vladimir Jankélévitch essaye de saisir le cas limite, l’expérience aiguë : à son point de tangence avec ces frontières, l’homme se situe à la pointe de l’humain, là où le mystère, l’ineffable, le « je ne sais quoi », ouvrent le passage de l’être au néant, ou de l’être à l’absolument-autre. 

Monique Wittig est décédée en 2003 et Gille en 2009. Marie-Christine Brière leur a rendu un ultime hommage dans son ultime livre de poèmes, Cœur passager : quel dialogue intérieur tenait – la guerrière au grand galop – en avance d’une préhistoire – L’écho du Grand Canyon ne – nous est toujours pas revenu. Marie-Christine Brière est fidèle en tout et depuis toujours, à ses amours, à ses amitiés, à ses idées, à ses combats, à ses valeurs.

L’année 68 et celles qui suivent sont, pour Marie-Christine Brière, des années intenses de luttes, de création, d’espoir et d’amour : vie en communauté, écriture, militantisme et animation de stages de théâtre dans l’influence des théories du metteur en scène et théoricien du théâtre, le polonais Jerzy Grotowski, qui écrit : « Le théâtre doit reconnaître ses propres limites. S'il ne peut pas être plus riche que le cinéma, qu'il soit pauvre. S'il ne peut être aussi prodigue que la télévision, qu'il soit ascétique. S'il ne peut être une attraction technique, qu'il renonce à toute technique. Il nous reste un acteur « saint » dans un théâtre pauvre (..) Il n'y a qu'un seul élément que le cinéma et la télévision ne peuvent voler au théâtre : c'est la proximité de l'organisme vivant (..) Il est donc nécessaire d'abolir la distance entre l'acteur et le public, en éliminant la scène, en détruisant toutes les frontières. Que les scènes les plus drastiques se produisent face à face avec le spectateur afin qu'il soit à la portée de la main de l'acteur, qu'il sente sa respiration et sa sueur. Cela implique la nécessité d'un théâtre de chambre. »

Le théâtre occupe Marie-Christine Brière, mais déjà également la musique et surtout le chant, qu’elle pratiquera sa vie durant dans différentes chorales, du groupe Svola, qu’elle créée avec avec Gille Wittig, Lisa Burg et Annie Collin, à la chorale des Voix Traversières. « Le chant m’a sauvée du désespoir et de l’exclusion », écrit-elle, ou encore : « A l’intérieur du chant, je chante. » Dans ce domaine comme dans d’autres, Marie-Christine Brière saura se rapprocher des plus novateurs. Pour le chant, ce sera notamment la musicienne, chanteuse et chercheuse en ethnomusicologie italienne, Giovanna Marini. Tous ceux qui ont connu Marie-Christine Brière ont un jour ou l’autre entendu prononcer ce nom. Les chants qu’aimait écouter et interpréter Marie-Christine Brière, venaient de tous les horizons : France, Grèce, Italie, Bulgarie, Corse, Espagne, etc. Jerzy Grotowski qu’elle admirait, n’avait-il pas écrit : « Pourquoi sommes-nous concernés par l'art ? Pour dépasser nos frontières, aller au-delà de nos limites, remplir notre vide – pour nous accomplir. Ce n'est pas une condition, mais un processus au cours duquel ce qui est sombre en nous devient lentement transparent. Dans ce combat avec la propre vérité de chacun, cet effort pour arracher le masque de la vie, le théâtre avec sa perception par la chair, m'a toujours semblé une sorte de provocation. Il est capable de se défier de défier le spectateur en violant des stéréotypes acceptés de la vision, du sentiment et du jugement – le défi est d'autant plus grand qu'il est incarné par la respiration, le corps et d'autres impulsions de l'organisme humain. Ce défi du tabou, sa transgression, provoque le choc qui arrache nos enveloppes, nous permettant de nous offrir à nu. »

Le théâtre, le chant, les luttes féministes, autant de passions et de rencontres vitales, confirmant depuis l'enfance, la poésie primordiale et n’oublions pas l’enseignement, qui occupa Marie-Christine Brière, comme professeur de lettres au lycée Jules Uhry de Creil, jusqu’à sa retraite. Là, comme ailleurs, elle officie avec exigence à la transmission, à son rôle de passeuse d’œuvres, de poésie, de savoir et d’émotions. Mâchez la poésie – mâchez le poème – élèves inouïs – sortis des bois à peine -sauvages nez à nez – avec ceux qui les ont écrits – vous êtes de ce monde, écrit-elle magnifiquement dans un poème justement intitulé, « Pédagogie ». La poésie est primordiale chez Marie-Christine Brière. La sienne, puisqu’il s’agira, avec le chant de son principal moyen d’expression ; mais aussi celles des autres. Solidaire et altruiste, mais exigeante, Marie-Christine Brière n’oubliait jamais, n’omettait jamais les autres. Elle aimait le partage, découvrir comme faire découvrir, mettre en relation.

S’il y eut Giovanna Marini, pour le chant ; il y eut Thérèse Plantier, pour la poésie. Entre Thérèse et Marie-Christine, il s’agit avant tout d’une rencontre, d’une amitié coup de foudre qui, jamais, ne se démentira. Marie-Christine écrit (in Les Hommes sans Epaules) : « Thérèse était contre tout ce qui ne va pas dans le monde, et férocement. Contre toute forme d’injustice et d’imposture. Extrêmement curieuse et attentive aux autres, avide. Faire connaissance équivalait à l’aimer, à être aimé(e). Ou pas. Une fois son ami(e) vous étiez sondé(e) mais invité(e) à entrer dans la danse. En plein vent dans la fibre de sa vie. Invité(e) à sa table, à son rire, à son intelligence. » Voilà des propos qui pourraient tout aussi bien évoquer Marie-Christine Brière elle-même.

Iconoclaste et non-conformiste, Thérèse Plantier l'est, tant dans son œuvre que dans sa vie, lesquelles s’imbriquent naturellement l’une dans l’autre. Thérèse Plantier chercha à tout empoigner, tout transformer, tout malaxer, afin de démystifier toutes ces consolations que nous inventons pour survivre. Sa voix épousa celle des éléments : brise ou tornade. Poétesse, romancière, marxiste (dès 1933, au Parti communiste internationaliste, de tendance trotskyste, qu’elle quitte en 1940), surréaliste (André Breton lui écrira avoir décelé, en elle, ce qui n’est pas un vain compliment de sa part : « une violente volonté de vertige »), féministe ;Thérèse Plantier a entrepris une étude critique du discours des hommes dans différents domaines : philosophie, anthropologie, ethnologie, sociologie… et se penche sur les revendications féministes, pour édifier sa philosophie : le « fémonisme intégral », qu’elle mettra en œuvre dans Le Discours du Mâle (Anthropos, 1980), mais également dans ses poèmes, qui se voudront défense et illustration d’un langage spécifiquement « fémonin ».  

Liée à Simone de Beauvoir, dès 1949, Thérèse entretient avec l’auteure du Deuxième Sexe, une relation intense et suivie. Beauvoir la convie dans son studio de la rue Schoelcher. La cause féminine (« On ne naît pas femme : on le devient », c’est ainsi que débute le tome II du Deuxième Sexe) et la littérature ne comptent évidemment pas pour rien dans leur amitié. C’est encore Beauvoir qui lui fait rencontrer l’auteure de L’Affamée (Gallimard, 1948). En 1957, Violette Leduc est alors en maison de repos pour dépression nerveuse. Plantier lui déclare : « Vous écrivez comme Van Gogh peint ». La suite des relations entre Thérèse, Leduc et Beauvoir sera nettement plus houleuse. Thérèse en témoigne elle-même : « Qui était féministe alors ? Une femme ne pigeant, pas plus que son compagnon Sartre, rien à la poésie. Je précise que je fus féministe bien avant Beauvoir, lors de ma contribution modeste aux Cahiers du Sud, où l’on refusait ma critique dès que je forçais sur la note politique, dès que j’éreintais Éluard, Elsa Triolet : mes ennemis, puisque ennemis d’André Breton », ou encore : « Que Simone de Beauvoir était stupéfaite lorsqu’elle m’entendait annoncer que j’allais partir ça ou là ! - Seule ? s’exclamait-elle. Eh oui, pas le moindre petit Gallimard au cul, ni aucun autre dictateur. Ce doit être bien étrange, une femme libre, pour des femmes plus que rangées : enrégimentées ! Maintenant, d’ailleurs, je ne suis plus seule et ne le serai plus jusqu’à ma mort. »

Thérèse Plantier s’interroge avec Marie-Christine Brière : Pourquoi nous sommes-nous tues si longtemps ? Et le silence de nos mères ? Pourquoi ces générations de femmes muettes ? Exclues des signes ? Exclues du rituel ? Admises aux seules pratiques dégradées et routinières ? Aux paroles privées de sens ? Et soudain la grande question : Le langage nous aurait-il été interdit ? Thérèse en déduit que « qui tient les mots tient un outil de pouvoir. »  Du langage, instrument de l’asservissement des femmes, Plantier fera un instrument de libération. Appropriation - destruction - recréation du langage, telle est la triple voie qui donnera existence à l’être-femme. Thérèse écrit encore, posant les jalons de son Fémonisme intégral : « Femmes que nous sommes, même littérairement, nous avons aussi notre chance : celle de ne point nous connaître de maître en matière de transmission indirecte de pensée, méthode à laquelle on donne le nom d’écriture, et même de littérature. En ce domaine nous avons tout à inventer. Ce qui a été proclamé révolutionnaire ne l’a été que par les hommes, lesquels avaient tout à perdre à une évolution véritable, c’est-à-dire dirigée contre eux, hommes qu’ils sont. C’est pourquoi ils perpétuent l’ambiguïté : la femme ne peut être désignée que par un nom, homme. Ils la persuadent que les progrès de la condition masculine (dite humaine, et bla-bla-bla) comportent la prise en charge des intérêts féminins, et que, qui défend l’homme, défend ipso facto la femme. » Le poète se veut debout dans la vraie langue, la langue première, celle qu’il faut sans cesse créer sous l’abondance des mots usagés, des signes éteints : Je viens vous insurrectionner mes femmes - tout dépend de ce que vous accepterez - j’aurai à devenir la Vierge de Niklashausen - Jean le Joueur de Fifre - je vous obligerai à obliger les hommes à - vous obliger - nous bâtirons nos temples - avec leurs pierres tombales - des pluies de croix ravageant leurs pluies de boue - nous remettrons en ordre les objets - y compris les mots - il nous naîtra un Je. Pas d’émotions faciles, banales. Thérèse Plantier, en grande poétesse, nous dit que « l’été creuse son terrier sous nos racines ».

Dans sa préface à C’est moi Diégo (1971), Plantier nous dit encore, en parlant de la Femme, ce que Marie-Christine Brière cautionne entièrement : « Se croyant enfin émancipée, elle a eu accès aux Écoles où on l’a entonnée d’un langage dans lequel tout, verbes et sujets, était, explicitement ou de façon détournée, au masculin. C’est alors, devenue folle, qu’elle a cru pouvoir se faire homme, égaler ses maîtres en adoptant leur grammaire et leur syntaxe, leurs modes et coutumes intellectuelles. Complètement aliénée d’elle-même, de sa nature véritable qui aurait dû sécréter pour elle-même la seule explication appropriée du monde, sans le savoir la Femme s’est transformée en ce Sexe Fou que d’aucunes ont nommé Deuxième. » De là le parallèle que Plantier établit entre le langage usuel et celui imaginé par George Orwell, dans son roman 1984 : la novlangue. « Le but de la novlangue, écrit Orwell, était, non seulement de fournir un mode d’expression aux habitudes mentales des dévots de l’angsoc (langage ordinaire) mais de rendre impossible tout autre mode de pensée… Il était rarement possible en novlangue de suivre une pensée non orthodoxe plus loin que la perception qu’elle était non orthodoxe : au-delà de ce point, les mots n’existaient pas. » Mais homme seulement, « Orwell n’a pas songé à se demander si pareil assassinat mental n’a pas déjà été perpétré au cours de l’Histoire », rétorque Plantier, qui pense évidemment aux femmes. À monde nouveau, langage nouveau : fémonin. Ce que Marie-Christine résume magnifiquement ainsi: « Plantier, une fanfare à un seul cuivre, une voix humaine sans concession, ni à Dieu, ni à la mort saluée, et qui dit la souffrance des femmes. » On comprend donc aisément ce qui a pu rapprocher Marie-Christine Brière de Thérèse Plantier : une forte relation intellectuelle et militante, certes, mais aussi émotionnelle par le biais de la poésie et de l’amitié. L'une comme l'autre, ne cessant de tirer des salves contre la laideur et contre ce qui nie la différence.

Lors de sa rencontre avec Marie-Christine, Thérèse avait déjà bien sûr un long parcours intellectuel et artistique, une image forte et une œuvre. Elle était entrée en contact avec notre courant poétique, La Poésie pour vivre, en publiant les poèmes de Chemin d’eau (éd. Chambelland, 1963), puis, ceux de C’est moi Diégo, La Loi du silence et La Portentule ; titres phares de sa poésie, édités par Jean Breton, le fondateur de notre revue Les Hommes sans Epaules, aux éd. Saint Germain-des-Prés, en 1971, 1975 et 1978.  Et c’est justement, grâce à Thérèse Plantier, et en 1978, que Marie-Christine Brière, après deux plaquettes de poèmes prometteuses, fait pleinement son entrée dans le milieu poétique ; une entrée remarquée, car fracassante, avec son livre Montagnes à occuper, qui, exaltant le feu du désir, fut publié dans la prestigieuse collection « Poésie pour vivre », de Jean Breton, qui écrit « La poésie de Marie-Christine Brière est un mélange de réalisme autobiographique, baroque, et de surréalisme, par l'image déferlante, dépaysante, à bout portant. »

Le poète arc-bouté à la violence de son refus n'est pas guéri de la magie d'antan et de la beauté perdues. Ses sarcasmes de dérision ajoutent au monde palpable. Pour Marie-Christine Brière, monte l'affirmation du seul plaisir ; le feu homosexuel ("Vivent de plus en plus les femmes" ou "Quand les femmes s'aiment, les hommes ne récoltent pas"). Ce carpe diem se résume en une formule aux arrière-plans désabusés : "Notre vie - exige le poète - ne sera pas morte pour l'amour". 

De livre en livre, par la suite, et ce, jusqu’à l’ultime Cœur passager, qui a paru dans la Collection Les Hommes sans Epaules aux éditions Librairie-Galerie Racine, en 2003 ; Marie-Christine Brière est femme, vouée aux femmes, elle écorche avec humour les hommes, mais les ondes des images premières déferlent, saccagent son présent, lui rendent ténacité, hargne, goût de l'autobiographie pétrie d'un inextricable baroque. Il y a chez Marie-Christine Brière, un don d’observation des annonces du réel, du quotidien ganté de l’horizon, des turbulences du sang et de l’infime qui sait marcher sur les tuiles du paysage, d’un temps si rare qu’il ne se refuse pas, que la poétesse sait élever au Merveilleux, dans la magie des jours heureux ordinaires.

La poésie de Marie-Christine Brière, c’est aussi une attention constante à l’autre, au monde, un partage dont le poème est le lieu d’élection. L’amour est ici célébré, mais aussi la nature et les feuilles dentées des chênes fraternels, les animaux (thématique que nous retrouvons aussi fortement chez Thérèse Plantier et chez Françoise Armengaud, philosophe et dernière compagne de Marie-Christine), les démunis (Je sais vous voir qui mendiez avinés – je refuse que vous me teniez – le battant de la porte), les opprimés, car on entend le mot respect avec violence, entre les hardes, les haines ; la solitude et la poussière des villes, la mort qui s'évapore avec le reste, sont tout autant dans le paysage brièrien, qui ne fait fi, ni de sa capacité de révolte, car l’enfant noir n’a pu saluer l’Europe, gelé sous des roues d’avion et que le poème se chauffe au soleil des malades, ni de sa capacité à s’émerveiller devant la flamme indomptée de la vie. Le poème est généreux, mais sans trompe l’œil, et le mot tremble de trop de lumière, au rythme de la musique et du chant qui provient des tréfonds de l’être, là où le soleil commence.

Depuis la publication de Montagnes à occuper, en 1978, Marie-Christine Brière était des nôtres, de notre revue Les Hommes sans Epaules. Nous devions encore publier deux livres de poèmes de Marie Christine : Le Soupir de l’ouvreuse (éd. Librairie-Galerie Racine, 2006) et l’ultime Cœur passager (Collection Les Hommes sans Epaules, éditions Librairie-Galerie Racine, 2003).

Le dernier projet commun avec Marie-Christine, nous ramena à Thérèse Plantier, poétesse phare de notre histoire. Thérèse Plantier a publié des poèmes dans la 2èmesérie des HSE, revue qui fut par la suite la seule à signaler sa disparition et à lui rendre hommage. Elle fut également présentée (par Jean Breton) comme Porteur de Feu, dans Les HSE n°1 (1997). Un dossier (signé Jocelyne Curtil et Alice Colanis) lui a été consacré dans Les HSE 13/14 (2003). La proximité fut également présente avec Le Pont de l’Épée, et nombre de nos amis : Jean et Michel Breton, Guy Chambelland (qui furent aussi ses éditeurs), Alain Simon, Alice Colanis, Jocelyne Curtil et bien sûr Marie-Christine Brière. En 2012, faisant avec nous le constat que les œuvres de Thérèse étaient difficilement accessibles, il fut décidé, avec Marie-Christine, de lui consacrer un dossier dans Les Hommes sans Epaules. Marie-Christine s’attela, comme à son habitude, avec énergie et sérieux, à rassembler une matière des plus riches et copieuses, à un point tel, qu’il ne fut pas possible de tout publier dans la revue. C’est ainsi que put paraître Thérèse Plantier, cette violente volonté de vertige, copieux dossier avec un choix de poèmes, au sein des HSE n°36 (2013), puis, Jusqu'à ce que l’Enfer gèle, Hommage à Thérèse Plantier, Textes réunis par Marie-Christine Brière(L'Harmattan, 2017). Le livre avait à peine paru, que Marie-Christine était au plus mal. La maladie venait de faire irruption et le diagnostic était aussi violent que sans espoir. Marie-Christine Brière est décédée le 21 août 2017, à l'hôpital Charles Foix, à Ivry-sur-Seine.

Dur été 2017 pour Les HSE. Nous avons vu partir Jocelyne Curtil et Marie-Christine Brière, Jocelyne la Bourguignonne et Marie-Christine l’Albigeoise, ont formé parmi nous avec leur amie et aînée Thérèse Plantier, la Provençale, théoricienne du Fémonisme intégral et poète du Survrai, une trinité subversive, solaire jusque dans la tempête. Quand je serai morte, il faudra m’empêcher de mordre, a écrit Thérèse. Femmes sans Épaules, ô nos amies, nos sœurs !

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

  

À lire : Liesses (Subervie, 1965), Un contre-sépulcre (éd. Chambelland, 1968), Montagnes à occuper (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1978), Ces amours de petites filles (Nouveau Commerce, 16985), Le Soupir de l’ouvreuse (éd. Librairie-Galerie Racine, 2006), Béatrice est au jardin (éd. La Porte, 2008), Battements du our (La Porte, 2009), Joi d'Amor (La Porte, 2012), Plus belle qu'inventée (La Porte, 2013), Cœur passager (Les Hommes sans Epaules/Librairie-Galerie Racine, 2013), Jusqu'à ce que l’Enfer gèle, Hommage à Thérèse Plantier, Textes réunis par Marie-Christine Brière (L'Harmattan, 2017).

À paraître : Françoise Armengaud, Du rouge à peine aux âmes. La poésie de Marie-Christine Brière (éd. Librairie-Galerie Racine, 2018).

Légende photo: Thérèse Plantier et Marie-Christine Brière, à Vaison-la-Romaine, en 1982. Photographie de G. Wittig. Tous droits réservés.



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules




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Publié(e) dans le catalogue des Hommes sans épaules


 
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