Mathieu YON

Mathieu YON



Le 28 mai 2025, le poète Abdellatif Laâbi, qui vient de publier une détonante anthologie Gaza, Y a-t-il une vie avant la mort ? Anthologie de la poésie gazaouie d’aujourd’hui (Points, 2025), m’apprend avoir reçu, le 26 mai 2025, une lettre qui l’a bouleversé, et bouleversé, il l’est, et je le comprends : « J’ai reçu de la part d’une personne que je ne connaissais pas le petit mot et le texte qui vont suivre. Je les partage car, mieux que mille critiques - qui ne paraîtront d’ailleurs pas sur l’Anthologie de la poésie gazaouie intitulée Y a-t-il une vie avant la mort ? - cette lettre adressée à une poétesse qui y figure, Alaa al-Qatraoui, est la preuve vivante qu’il existe encore une véritable fraternité humaine ». Voici la lettre en question :

« Bonjour, les poètes de Gaza que vous avez traduits récemment ont brisé mon âme en morceaux. Je voulais vous remercier pour la blessure que vous m’avez infligée. Puisque plus rien ne rentre à Gaza, à part les balles, les bombes, les chars. J’organise une attaque à mots-armées, un djihad de syllabes, une rafale de phrases. Je plonge les lettres en périmètre d’insécurité, en territoire incendié. J’affole les renseignements généraux, j’active les mots-clés. J’envoie une écriture lourde par-dessus les silences, des colis de pensées, des palettes de rage. Les chars de Gédéon assécheront bientôt la rosée, mais les poètes de Gaza déposeront chaque nuit leurs larmes sur les ruines, inlassablement. Et les poètes du monde entier, s’ils existent encore, entendront les déflagrations du langage comme celles d’Alaa al-Qatraoui, née à Gaza en 1990, à qui l’armée israélienne interdit de chercher sa fille sous les décombres et qui hurle : Donnez-lui mes poumons - Peut-être s’est-elle étouffée sans eux - peut-être n’a-t-elle pas pu crier mon nom. Alaa al-Qatraoui coupe le fil d’acier de ma cécité, allume un feu à l’intérieur de mon foyer. Et j’entends un battement de cœur étranger dans ma poitrine. Et c’est un miracle plus vaste que fendre la mer Rouge, plus incroyable que changer l’eau en vin. Je cherche un passage secret entre nos âmes, pour entendre sa voix qui murmure : Je ne vais pas bien - car j’ai cru avoir survécu à la guerre - mais en vérité - j’y suis morte plusieurs fois plutôt qu’une - même s’ils ont cru que j’y ai survécu ! Alaa al-Qatraoui, j’implore ton pardon pour mon silence et pour mes paroles. Pour les larmes que je n’ai pas versées, ou trop tard. Pour les blessures que je n’ai pas voulu ouvrir, ou pas assez. Je suis paysan sur un petit lopin de terre. Mes serres sont encore debout, aucun bulldozer n’est venu les détruire. Et je mesure la chance de pouvoir transpirer à grosses gouttes en tuteurant les tomates, d’avoir mal au dos à force de me pencher et de remonter la brouette pleine de légumes sur le chemin. Je mesure la chance d’entendre les oiseaux qui me rient au nez chaque matin en s’envolant des salades. La chance d’avoir les chaussures trempées par la rosée. Ma terre a une odeur de terre, humide et tiède. Maintenant, quelle odeur à votre terre ? Alaa al-Qatraoui, je n’ai rien à t’offrir, j’ignore ton adresse, ni même si elle existe encore. Mais si quelqu’un te connaît, croit te connaître, a entendu parler de toi, j’espère qu’il pourra te transmettre ces mots. Tes poèmes ne sont pas des fusées de détresse, mais des missiles longue portée visant nos silences coupables. Et bientôt, les bourdonnements de nos âmes seront plus forts que ceux des drones assassins. Et nous lancerons des salves de poèmes à la face des puissants, tombant sur nos pages incendiées comme une pluie de roquettes. Bientôt, la nuit sera illuminée du verbe des poètes de Gaza, et plus aucune bombe ne passera. Un dôme de poésie fera fondre toutes les douleurs et toutes les injustices. » La lettre est signée Mathieu Yon. 

Mathieu Yon (né en 1982, à Pertuis (Vaucluse), a étudié la philosophie avant de devenir agriculteur. Spécialiste de la pensée de Simone Weil, chrétien inspiré par la non-violence, il considère que l’écologie ne doit pas être un discours ou une morale. Et qu’il s’agit avant tout d’entrer en contact avec le réel, notamment par le travail manuel, le travail de la terre. Il écrit (in Reporterre, le 20 janvier 2025 : « Retourner à la terre, c’est réinventer un rapport au monde, où la contrainte peut devenir source d’émancipation. Il nous manque une poétique du temps long… Les paysans représentaient trois actifs sur dix dans la population française de 1955. Ils ne sont plus que deux sur cent en 2020 ! Plan social massif, « ethnocide des paysans » ou modernisation de l’agriculture... Les causes de cet effondrement varient selon le milieu social et syndical qui les énoncent… Comment réinventer un rapport au monde dans lequel la limite et la contrainte puissent devenir des sources d’émancipation ? (..) Les paysans écrivent des paysages, dans une grammaire difficile, avec des mots et des colères à plusieurs épaisseurs, auxquelles la société devient sourde. Ce ne sont pas les seuls à ne pas être entendus. Une multitude de métiers invisibles attendent, eux aussi, d’être lus, afin de partager leur quotidien lumineux, à travers quelques phrases ordinaires. »

Mathieu Yon travaille comme maraîcher biologique en circuit court, à Dieulefit, dans la Drôme, à 3 082 km (à vol d’oiseau) de Gaza. Il est l’auteur d’un essai, Sortir de l’accélération, pour une écologie du temps (éd. Nouvelle cité, septembre 2024). Il est également chroniqueur pour Reporterre, le media en ligne de l’écologie. Il a encore écrit, le 18 juin 2025, depuis la Drôme, les échardes invisibles de Gaza : « Il y a plusieurs années, l’écrivain Christian Bobin m’a écrit une lettre contenant cette phrase qui résonne encore : « La vraie intelligence, c’est d’être blessé par d’invisibles échardes, et il n’y a pas de plus grande joie. » Mon travail au champ n’a pas effacé ces échardes invisibles. Et, depuis le début du printemps, je sens un vent qui vient de Palestine. Il transporte des poussières et des larmes, qui laissent des traces de sel sur ma peau. Lorsque les montagnes se dressent dans l’aube, que l’herbe sèche se couche sous mes pas, que les chants d’oiseaux tressent des silences et que ma bouche s’ouvre sans qu’aucun mot ne sorte : je pense à Gaza. Lorsque les plants de tomates noircissent mes mains, que les crevasses apparaissent sur la terre ou la plante de mes pieds, que je suis attaché à mon champ comme à une respiration : je pense à Gaza. Je me souviens de ce pays où je ne suis jamais allé, de ses odeurs qui me sont inconnues, et les échardes invisibles s’enfoncent dans mon âme, chaque jour un peu plus. La douleur est si profonde qu’elle soulève parfois un langage. Et je parle au ruisseau qui coule entre mes deux parcelles. Je lui demande des nouvelles de Gaza. Il m’arrive même de lire des syllabes dans les empreintes des chevreuils, puis de les assembler dans mon esprit pour former des phrases broussailleuses, sauvages, tenant tête à l’injustice et au désespoir. Quant aux feuilles de mes salades, elles ressemblent à des parchemins froissés contenant 1 000 histoires déchirantes, comme celle de la poétesse gazaouie Alaa al-Qatraoui, dont le calame s’est figé au-dessus du souffle de ses quatre enfants, morts dans des bombardements israéliens. Cette saison ne sera pas une saison comme les autres. Je préviens mes clients que les salades auront un goût amer à cause du manque d’eau, que les tomates seront acides en raison des coupures d’électricité, et que je perdrai parfois mon souffle parce qu’il manque de l’oxygène dans les hôpitaux de Gaza. Un jour pourtant, même si c’est impensable : cette guerre qui semblait une montagne passera comme un nuage. La pluie viendra et l’herbe poussera de nouveau. Au loin, quelqu’un entendra le bruit des vagues et de la mer, comme si c’était la première fois. Et le printemps ne sera plus injuste. Les enfants courront sur la plage de Gaza en riant. Je m’en souviens. J’ai besoin de m’en souvenir. »

Grâce à Yassin Adnan, l’ami et le co-auteur de l’Anthologie gazaouie, Abdellatif Laâbi parvient à transmettre la lettre de Mathieu Yon (qui a été publiée en en ligne in lundimatin#477, le 27 mai 2025) à Alaa al-Qatraoui, qui lui répond de manière tout aussi bouleversante…

Est-ce un hasard ou une continuité, qu’un jeune paysan de Dieulefit, prenne le parti et la défense, au nom de leur humanité commune, d’une poète gazaouie ? Je ne sais. Pour ma part, je sais que durant l’été 2016, que j’ai passé dans la Drôme, je n’ai surtout pas manqué de me rendre à Dieulefit. Pourquoi ? Parce que Les Hommes sans Épaules entretiennent une relation particulière avec ce département, en raison des attaches qu’y ont Alain Borne, Jean Breton Paul et Madeleine Farellier. Certes, mais surtout, parce que je sais que, de 1937 à la Libération, des centaines de personnes pourchassées par les Allemands et Vichy ont trouvé refuge à Dieulefit, petite cité au sud de la Drôme, située à 27 kilomètres à l’est de Montélimar. Dieulefit, 3 500 habitants, en 1940, a accueilli un très grand nombre d’exilés entre le début de la guerre d’Espagne et l’armistice de 1945, et pas un seul n’a été arrêté ni déporté. Dieulefit compte 1 500 réfugiés pour toute la guerre, la grande majorité étant installée dès 1940, Républicains espagnols, antinazis, juifs. La population du bourg augmente d’un tiers, ce qui est énorme. Dieulefit fut également un lieu de refuge, pour de nombreux artistes et intellectuels, dont le poète Pierre Emmanuel, puis fin 1942, le philosophe Emmanuel Mounier Pierre-Jean Jouve, André Rousseaux, critique au Figaro, les journalistes Andrée Viollis et Georges Sadoul, l’écrivain Henri-Pierre Roche, puis Clara Malraux, ainsi que Louis Aragon et Elsa, et, peut-être, demain, la poète gazaouie Alaa al-Qatraoui ?

À Dieulefit, hier, comme à Gaza, aujourd’hui, la poésie se dresse en rempart contre la dégradation de l’humain par l’homme, comme une « arme miraculeuse », selon la formule d’Aimé Césaire. « Alors que les bombes pleuvent et que la terreur règne, vingt-six voix gazaouies s’élèvent, crues, effrénées et lucides. Elles crient les horreurs de la guerre, et le silence du reste du monde. Face à une réalité apocalyptique, dans ce lieu où l’espoir a été aboli, le miracle des mots continue néanmoins d’opérer », écrit Abdellatif Laâbi.

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

APPEL EN FAVEUR DE LA POÈTE ALAA AL-QATRAOUI

(in Le Monde, 22 novembre 2025)

Nous, signataires de cet appel, exprimons notre entière solidarité avec la poétesse gazaouie Alaa al-Qatraoui dans son vœu de quitter l’enfer où elle vit encore de nos jours, et où elle a perdu en décembre 2023 ses quatre enfants lors d’un bombardement israélien. L’adhésion à ce vœu est devenue le combat quotidien d’un collectif qui s’est créé dans la commune de Dieulefit (Drôme). Celui-ci a pris l’initiative d’introduire auprès du Collège de France une demande pour que la poétesse bénéficie de son programme PAUSE (Programme national d'accueil en urgence des scientifiques et des artistes en exil). Il a œuvré aussi pour que son dernier recueil de poèmes soit traduit en français et bientôt publié aux éditions Le Temps des cerises. Il a en outre déjà organisé les conditions de son accueil en France : un contrat de travail avec une association culturelle, un logement, un projet artistique, des rencontres, des performances poétiques, des cours de français… Nous saluons la ferveur fraternelle de ce collectif et joignons nos voix à la sienne pour demander aux autorités françaises, à tous les niveaux, d’user de leurs prérogatives et d’honorer leur attachement aux valeurs humanistes de la République pour que la poétesse gazaouie puisse trouver refuge en France afin de poursuivre dans des conditions de liberté son travail d’écrivaine, et de renouer avec l’espoir de soigner un jour ses blessures.

Signataires : Abdellatif Laâbi, écrivain, Hervé le Tellier, écrivain, Mathieu Yon, Collectif de Dieulefit, Christophe Dauphin, poète, Chawki Abdelamir, directeur de l’Institut du monde arabe, Tahar Ben Jelloun, écrivain, Arno Bertina, écrivain, Christian Bussat, maire de Dieulefit, Carolyn Carlson, chorégraphe, Rafael Confiant, écrivain, Hélène Dorion, poétesse, Mathias Enard, écrivain, Alain Gresh, directeur du journal en ligne Orient XXI, Nedim Gürsel, écrivain, Carole Mesrobian, PEN Club français, Gérard Mordillat, écrivain, Élisabeth Roudinesco, historienne, Leïla Slimani, écrivaine, Éric Vuillard, écrivain, Abdourahman Waberi, écrivain, Hyam Yared, écrivaine…



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossiers : Alain SIMON poète insulaire / La poésie palestinienne à Paris n° 61