Nicolas JAEN

Nicolas JAEN



Nicolas Jaen est né le 2 février 1981, à Toulon, dans le Var. Après des études de Lettres et de Philosophie, la découverte de la poésie est un choc, qui s’avère vital : Je te comprends mieux depuis que je me suis rencontré - poésie petite sœur - et ton nom fleur des lèvres - se forme dans ma salive - inséparable du mien - œuvre dans l’œuvre - ne perds plus ce que tu gagnes sur la mort - il n’y a que la vie qui nous sauve de la vie me dis-tu - je suis vivant - je suis debout - et tu es aussi oui - ma table - mon pain - mon eau.

Pour lui, la poésie se résume en quatre mots : « Sincérité. Mentir-vrai. Surréel. Magie. » Dès l’âge de dix-neuf ans, Nicolas entame un lourd et long combat contre la maladie : je sais aussi que tu voudrais m’effacer - que tu voudrais faire comme si - comme si j’étais de craie. Il est interné dans un hôpital psychiatrique niçois : Dans mon poème on entend le bruit d’un pas - on voit quelqu’un marcher à mes côtés - en faisant rouler des pommes rouges d’un coup de pied. De retour à Toulon, poète-frère de Stanislas Rodanski, de Gérald Neveu, de Michel Merlen ou d’Alain Morin - et bien sûr du Rimbe, auquel il consacre le beau texte que nous publions ci-dessous -, il passe six mois en hôpital de jour.

Plus tard, il écrit (« Celui qui a vu la très-douce » in recoursaupoeme.fr, 2024) : Je ne vois pas mon visage quand je te parle mais - tout ce que tu as fouillé en toi pour en arriver là… tu appelais la maison « le château » - tu m’écrivais « rendez-vous au château, dimanche, quatorze heure » - c’était le temps des murs le temps des enfermés - malgré eux je vivais à cent mètres de toi volets - fermés avec pour seule lumière l’écriture je - nageais dans une atmosphère de fumées - épaisses entendais chaque soir à vingt heure les - tambourinements des casseroles n’y participant - jamais car je pensais aux plus grandes heures du - totalitarisme des angoisses comme des  - décharges électriques me tordant les boyaux et è je songeais déjà en une forme de rêverie à ce - que tu évoquais une après-midi dans le jardin - ton internement tu avais quinze ans peut-être et - tu te plaignais de douleurs au ventre personne - ne te croyait ta mère les médecins te prenaient - pour une folle et plus tard ils t’ont retiré trois - tumeurs « grosses comme des oranges » selon - tes mots à toi trois oranges malignes sorties de - ton ventre les enfants meurent ainsi à leur vie - d’enfant les jeux s’épuisent à force d’être joués à - dix ans j’ai décidé de devenir adulte en fait je - crois bien n’avoir jamais cru à l’enfance pas la - mienne en tout cas j’ai jeté mes jouets j’ai filé - rejoindre un ami en vélo mais que veux-tu - quelque chose s’est cassé avec l’os.

Un psychiatre dit à sa mère qu’il est « schizophrène et que ce sera de pire en pire ». Il effectue une lente remontée, ponctuée d’hospitalisations régulières. L’écriture le sauve. Nicolas écrit furieusement des poèmes, des proses poétiques, publiés en volumes et/ou en revues. Les enjeux de l’écriture ? Il répond : « Exactement ce que voit Genet dans l’atelier d’Alberto Giacometti. Ils sont dans un bus, ils traversent Paris, tous les deux, et Genet évoque une vue qui s’ouvre soudain, la sienne, et qui voit le caractère substituable de chaque corps – il pourrait très bien lui-même être cet homme osseux, assis sur ce siège. Notre substituabilité profonde indique bien que des propos, des idées nous traversent, qui préexistaient, et que nous les faisons nôtres par erreur. Je cherche ce point d’écho nous reliant tous. C’est le contraire d’un point de fuite. Je parle d’un retournement, d’un retour au vrai lieu. À côté, tout n’est que théâtre d’ombres. Si on lit Le voyage d’hiver, de Georges Perec, on saura ce qu’a été et ce qu’est ma vie, ma quête. La quête, c’est d’avoir trouvé un morceau important du puzzle, et d’avoir à le reconstituer, maintenant, le puzzle. »

La poésie de Nicolas Jaen, c’est peut-être l’ombre d’une aile qui s’envole avec elle, pour laisser entrer la lumière d’une pierre. C’est peut-être un grand et long battement d’aile dont l’oiseau est le prisonnier, délivré par la clé du poème.

 Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

À lire : Poèmes (La Porte, 2003), Le soleil rose (La Porte, 2005), La Traversée d’un œil (Encres vives, 2006), L’atelier imaginaire (Clapàs, 2007), La Traversée (L’Harmattan, 2007), Déclives, Étoilement (éd. du Frau, 2011), Ce chant éloigné (Atelier des Grames, 2011), Les Éblouis, roman (éditions MLD, 2011), Ange passant sans ombre Polder, 2011), (La Porte, 2012), La nuit refermée (L’arachnoïde, 2013), Tage, au pied des escaliers (Fissile, 2013), Coquelicot, autoportrait froissé (Thémis S/V, 2014), Livre noir (Atelier des Grames, 2015), Elle s’appelle mélancolie (MCD, 2016), L’angeresse (éd. du Frau, 2016), Ramas (Pourquoi pas, 2017), La photographie absolue (éd. du Frau, 2018), Lettres à A. (Atelier des Grames, 2018), Phylactères (Unicités, 2019), Notre-Dame des brumes (Rafael de Surtis, 2020), Les yeux de Marthe (Rafael de Surtis, 2021), Féeries (le Frau, 2021), Cantilènes (Unicité, 2021), Nûment (Corlevour, 2022), Le figurant (Rafael de Surtis, 2022), Jour enténébré (Rafael de Surtis, 2022), Le voleur d’êtres (Rafael de Surtis, 2022), Le Don des Larmes (Rafael de, de Surtis, 2023), L’indélicat (Rafael de Surtis, 2023), Narcisse, autoportrait (Rafael de Surtis, 2024), Prose du veilleur (Rafael de Surtis, 2025).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossiers : Alain SIMON poète insulaire / La poésie palestinienne à Paris n° 61