Oksana SHACHKO

Oksana SHACHKO



Né le 31 janvier 1987 à Khmelnitski, en Ukraine, à trois-cent cinquante kilomètres de Kiev, Oksana Shachko, issue d’un milieu modeste, intègre en 1995 l’école Nikosh, réputée pour son enseignement de la peinture d’icônes, habituellement et ce, de manière ancestrale, réservée aux hommes.

En 2000, diplômée de l’école Nikosh, elle entre à l’université libre de Khmelnitski, cesse de produire des icônes, mais continue à peindre : « Je voulais entrer au couvent, car j’adorais les icônes orthodoxes que je copiais passionnément, mais en m’approchant de cette discipline, j’ai réalisé que c’était un grand business et que les prêtres étaient plus des marchands, que des gens de Dieu. J’ai continué l’École d’iconographie pour gagner ma vie, mais j’ai abandonné l’idée de devenir nonne. »

Ses études de philosophie provoquent une crise de conscience. La jeune ukrainienne qui pensait se vouer à la religion se mue en militante pour défendre les droits des femmes et la liberté d’expression.

En 2003, elle participe à la création, en tant qu’artiste, de l’organisation Nouvelle éthique, avant, en 2008, avec Anna Hutsol et Aleksandra "Sasha" Shevchenko de cofonder FEMEN, afin de réveiller les consciences et de pousser les Ukrainiennes à se battre pour leurs droits : « Nous avons compris que la naissance de la liberté de la femme et la liberté de la femme en général a toujours à voir avec le corps, avec la sexualité. D’autant plus qu'aujourd’hui dans notre société, au travers des publicités, des produits de consommation, le corps de la femme est utilisé comme un objet au service du patriarcat. On nous a toujours inculqué l’idée que la femme doit avoir honte de son corps, mais en même temps on exploite à outrance son corps et sa nudité. C’est pourquoi le corps est le symbole du combat pour la liberté. »

Originaire d’Ukraine, ex-république de l’union Soviétique, FEMEN ne lutte pas politiquement et humainement pour la fin de « l’Hiver », pour « le Dégel », à l’instar des artistes, intellectuels et activistes soviétiques de la fin des années 50, mais pour « l’Été ». La tâche n’est pas moins ardue, comme en témoigne notre peintre-activiste : « L’opposition au pouvoir ne vaut pas mieux que les anciens dirigeants. La corruption règne à tous les étages. La solution viendra de l’opposition à cette opposition. »

En 2008, Oksana Shachko part vivre à Kiev où elle loue un petit atelier dans lequel elle fabrique et peint sans cesse les « armes » que les FEMEN vont désormais utiliser dans leur lutte : costumes, masques, pancartes, dessins à même le corps. En 2010, c’est elle, qui a l’idée de manifester seins-nus, à Kiev, en brandissant des pancartes où il est écrit : « L’Ukraine n’est pas un bordel ». Avec ce geste, elle instaure l’image de marque du groupe. Trois ans plus tard en 2013, après de nombreuses manifestations retentissantes, l’État ukrainien lance une procédure juridique pour terrorisme contre les FEMEN. Il s’agit d’un coup monté par les services secrets : des armes, des grenades, et le portrait de Poutine transformé en cible ont été « retrouvés » dans un de leurs ateliers. Suite au procès intenté contre le groupe et la fermeture du bureau des FEMEN, Oksana Shachko, comme ses amies, est contrainte de s’exiler et de demander l’asile politique à l’Ambassade de France en Ukraine.

L’exilée politique est celle qui dénonce, qui s’éloigne pour accuser la société qu’elle a quittée.La fuite est une victoire, la conquête de la liberté, de l’indépendance, la marque de la volonté de l’individu. Mais, avant d’être international, FEMEN est un mouvement ukrainien, qui est parti ; qui a émergé de la réalité de ce pays ; une réalité autrement plus dure et dangereuse que celle de la France, où l’engagement FEMEN n’encours ni les mêmes risques ni la même exposition. Et c’est peut-être ce qui explique l’incompréhension que ressentent les jeunes FEMEN Ukrainiennes, lors de leur arrivée à Paris, comme réfugiées politiques. Oksana Shachko témoigne : « Paris est un peu la « capitale du féminisme » et la France la patrie des droits de l’homme, alors cela nous semblait logique et plus facile qu’ailleurs pour continuer nos actions. Nous sommes très heureuses et fières de voir que d’autres groupes de FEMEN se créent ailleurs qu’en Ukraine. Nous suivons leurs actions et sommes en lien, leur donnons des conseils, comparons et échangeons nos idées. En France nous vivons une expérience assez étrange. Nous pensions que ce serait simple et facile de lier des contacts avec d’autres féministes, mais en réalité nous n’avons pas les mêmes façons de voir le féminisme. Nous avons eu le sentiment d’être des ennemies. Pendant presque toute la première année ici, nous étions choquées par cette attitude mais nous ne voulions pas faire de scandale. Notre combat n’était pas de se battre contre d’autres féministes, c’est stupide. Nous nous rendons compte que notre mouvement est tout jeune et n’a pas encore eu le temps de conquérir toutes les mentalités. Nous choquons encore et beaucoup n’acceptent pas notre nudité. »

Ce décalage devait s’accentuer entre FEMEN Ukraine et FEMEN France, au point de provoquer la mise à l'écart puis l'exclusion de membres historiques comme Oksana Shachko et Sasha Shevchenko. Pour ces deux dernières, il est impossible de travailler avec des militantes plus préoccupées par leur égo et leur image médiatique que par les valeurs féministes.

Aujourd’hui, le militantisme d’Oksana Shachko se traduit sous une nouvelle forme : « Je crois toujours en mes convictions, mais j’ai choisi d’autres moyens pour agir, expliquer mes idées, comme ces peintures qui ne sont pas sur mes seins. Ce serait tellement ennuyeux de peindre toute ma vie sur mes seins ! » Oksana Shachko se consacre désormais à la peinture, notamment d’icônes.

L’icône est une représentation de personnages saints dans la tradition chrétienne orthodoxe. Elle possède un sens théologique profond qui la différencie de l’image pieuse. En devenant objets de vénération pour les fidèles, les icônes ont été soumises, dès le VIIIe siècle, par les Églises de la Pentarchie, à de sévères contraintes artistiques (sources d'inspiration stéréotypées, rigueur du trait, jeux des couleurs). Jusqu’à nos jours, ces canons se sont perpétués, assurant la continuité de cette peinture dédiée à la gloire de Dieu.

Les icônes d’Oksana Shachko, réalisées en Ukraine, étaient classiques dans tous les sens du terme. Les plus récentes, peintes en France, sont-elles, moins « orthodoxes ».Les figures religieuses traditionnelles, plus que revues et corrigées ; l’artiste se les approprie.  Sa Vierge à l’enfant porte une burqa ; ses saints fument, boivent et affichent une ambivalence sexuelle ; les quatre cavaliers de l’Apocalypse sont devenus des cavalières et Jésus cède sa place à Marie sur la croix. Une œuvre sans titre, mais inspirée de La Pêche miraculeuse dans l’Évangile selon saint Luc, fait directement allusion aux migrants qui se noient en Méditerranée, et dont, dans le tableau d’Oksana Shachko, les mains seules émergent, tendues, hors de l’eau. Les anges ont de longues chevelures de FEMEN et sont coiffés de couronnes de fleurs. Jésus, cheveux longs et bouclés brandit un révolver en mode gangsta. Lorsqu’Oksana Shachko expose en 2016 à Paris à la galerie Mansart, une série de sept icônes, en référence aux sept péchés capitaux : l’amour, la révolte ou la transgression, remplacent la gourmandise, la luxure ou l’orgueil.

La jeune peintre ukrainienne renouvelle et réinvente l’icône, mais tout en respectant la technique de création : encollement sur bois, pose du tissu, tempera (pigments mélangés à du jaune d’œuf et de l’eau), feuille d’or. Il en va tout autrement du sujet. Nous restons dans le sacré, mais ce sacré a quitté la stricte et très codifiée célébration des personnages bibliques, pour s’incarner dans des êtres humains à part entière et envahir l’espace même de la vie contemporaine.

Des icônes, personne n’en a jamais peintes de pareilles avant elle. Ses œuvres seraient assurément jugées plus dangereuses et scandaleuses en Ukraine ou en Russie, que les manifestations seins-nus des FEMEN, tant ici, Oksana touche au sacré de la chrétienté orthodoxe. « Ce serait impossible de monter une telle exposition ; ça ferait un énorme scandale. En France, il est davantage possible de s’interroger sur le sens de la religion », témoigne Oksana Shachko, qui a doté les héros de sa « Bible », de baskets ou de kalachnikovs.L’icône est un art et un savoir-faire ancestral, que cette jeune prodige exerce depuis l’âge de cinq ans. Les influences de l’artiste se puisent dans le réel, bien sûr, mais aussi dans l’histoire de l’art, ainsi que dans la culture illustrée contemporaine. Les personnages d’Oksana sont, traités en deux dimensions, en rupture avec la peinture figurative contemporaine.

Artiste peintre ou activiste, Oksana Shachko demeure une opposante obstinée au patriarcat. Rappelons que pour avoir manifesté en Russie contre Vladimir Poutine, la jeune femme dut passer deux semaines dans les prisons russes, avant d’être interdite de territoire en Russie, comme elle l’est dans son pays natal ou en Biélorussie. Car depuis 2008, les FEMEN n’hésitent pas à provoquer les plus puissants en public. Seins nus, slogans inscrits sur leur corps et criés à pleins poumons, les jeunes femmes « ignorent » la peur, le froid (elles n’hésitent pas à se dénuder par moins 10°C), les mesures d’intimidation. Les FEMEN doivent se débattre dans les pognes des policiers qui les arrêtent, les tabassent, les entassent sans ménagement dans leurs véhicules blindés. Olga, la mère d’Oksana, est admirative : « Je ne pourrais pas faire ce qu’elle fait, je ne suis pas assez courageuse. Mais, c’est vrai, il y a trop peu de femmes en Ukraine qui expriment leurs idées ». Son pire moment ? Lorsque sa fille a été emprisonnée en Biélorussie et en Russie : « Aucune idée ne vaut une vie humaine ».

Oksana Shachko n’ignore pas la peur, mais y fait face et l’affronte. Ainsi, en Biélorussie, à Minsk, où les FEMEN eurent affaire à la police politique de Loukachenko, après avoir manifestées seins nus pour dénoncer les emprisonnements, les tortures et les disparitions dont sont victimes les opposants politiques au régime en place. Oksana Shachko, Inna Shevchenko et Alexandra Nemchinova sont kidnappées par la police politique biélorusse. Gardées dans une camionnette pour la nuit, les trois FEMEN sont torturées et menacées de mort avant d’être abandonnées dans une forêt ensevelie sous la neige. Il leur faudra plusieurs heures de marche avant d’atteindre un village et trouver de l’aide. Au final, il reste le courage de ces toutes jeunes femmes à bousculer notre monde frileux à travers leur geste spectaculaire.

Les FEMEN représentent aujourd’hui plusieurs centaines de femmes. Chaque groupe de chaque pays est autonome et s’autofinance avec les dons de sympathisants et les ventes d’articles (t-shirts, tasses, casquettes, affiches) arborant le logo créé par Oksana Shachko, qui a pris du recul non pas par rapport aux idées ou aux valeurs FEMEN, mais par rapport au mouvement : « Je resterai toujours une FEMEN, mais ce mouvement est mort car la société l’a tué. Au bout de six ans tous les mouvements de rébellion finissent par s’essouffler. J’avais une vision artistique dès la création du groupe. J’étais jeune et enflammée. J’avais une autre vision de la société et du changement que je pouvais apporter. Je suis revenu au début et je me suis remis à dessiner des icônes… Le mouvement a changé. Les filles viennent pour son aspect fashion ou tendance. En Ukraine, c’est une vraie rébellion. Elles ont copié les slogans et les méthodes mais pas son véritable esprit. », témoigne-t-elle un peu désabusée, mais pas résignée.

Malgré son jeune âge, Oksana Shachko, a déjà derrière elle une vie riche d’expériences et de combats, de joies et de douleurs. Son courage la porte, ainsi que sa détermination sans faille. Son œuvre lui ressemble, quivise à bousculer les poncifs par l’imaginaire et à renverser la parole religieuse et politique. Son art déjà fort et inédit, ne pourra que s’affirmer et s’épanouir encore, pour culminer dans le Merveilleux et le sublime, à son image.

Christophe DAUPHIN

(Extrait de Oksana Shachko in Revue Les Hommes sans Epaules n°44, 2017).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : Nikolaï PROROKOV & les poètes russes du Dégel n° 44