Paul VERLAINE

Paul VERLAINE



Paul Verlaine (1844-1896). C'est de bon ton, pour l'heure, de le mépriser dans les milieux intello-snobs. Il n'en est pas moins le premier à changer la voix de la poésie française, et avant Rimbaud, et autrement. D'accord, il est souvent, trop souvent avec l'âge, tombé dans la facilité, pour ne pas dire plus (ou moins). Restent suffisamment de grands textes. Je trouve "Kaleïdoscope", le plus représentatif du poète et de sa poésie, plus certes, que les "violons". Voir Le Pont sous l'Eau n°1.

Guy CHAMBELLAND

(Revue Les Hommes sans Épaules).

 

Le rapport de la société avec ses poètes oscille sans cesse entre l’incompréhension et l’absurde. Le cas Verlaine, dont le génie mériterait une plus ample connaissance en dépit des apparences, est un parfait exemple. Dès ses débuts, on s’emploie à l’ignorer : aucun de ses premiers recueils, tous à compte d’auteur, n’a de succès commercial. Anatole France le refuse même au Parnasse de 1876 avec ce jugement : « l’auteur est indigne ». Et ce, pendant près de vingt ans, de 1866 à 1886. Et voici qu’arrive la reconnaissance nationale, puis internationale. Que s’était-il passé ? Ecrivait-il mal ? Ecrit-il mieux ? interroge Guy Chambelland (cf. revue Le Pont sous l’eau n°1, juillet 1988), avant de répondre : « Laissez donc le littéraire, la littérature d’aujourd’hui ne commence qu’avec du social et pour ça le Paul a mis le paquet ». Il est certain que le poète des Fêtes galantes serait certainement moins célèbre s’il était moins pittoresque et malheureux, s’il adhérait moins parfaitement à la représentation idéale que l’opinion se fait du poète : émouvante et quelque peu scandaleuse.

La gloire de Verlaine retombe pourtant au lendemain de la dernière guerre. Il est alors jugé comme un poète mineur. On l’évince au profit des Rimbaud, Lautréamont ou Mallarmé. Quant à la critique, elle réduit son œuvre aux premiers livres qui, certes, en sont les sommets ; mais il est cependant regrettable de négliger les volumes publiés par la suite. Avec une coupable légèreté, constate à juste titre Yves-Alain Favre (auteur de l’édition des œuvres poétiques complètes de Verlaine, chez Robert Laffont, en 1992), on répète que Verlaine a cessé d’être Verlaine et que le poète est devenu versificateur. Chacun retient un Verlaine selon sa sensibilité, en négligeant le poète dans sa globalité. Un jugement hâtif condamne donc à l’oubli les deux tiers de l’œuvre, conclut M. Favre.

Il est évident que si l’on compare les derniers livres de Verlaine aux premiers, en tentant d’y déceler une permanence, on ne pourra qu’être déçu. Le génie de Verlaine a précisément consisté en un renouvellement constant. Jamais il n’a cherché à se répéter. Comme tout artiste authentique, il n’a cessé d’explorer des voies nouvelles. Car un ton apparaît avec Verlaine. Jamais plus, après lui, la poésie ne sera ce qu’elle était avant dans la forme, à savoir : « pas loin du discours de distribution des prix, même chez les plus forts, Hugo, Lamartine » (dixit Chambelland). Nous n’oublions pas, bien sûr, l’Immense Charles Baudelaire qui, bien plus que Victor Hugo, Théodore de Banville ou Leconte de Lisle, a tant compté pour lui, en écrivant : « Oui, le but de la Poésie, c’est le Beau, le Beau seul, le Beau pur, sans alliage d’Utile, de Vrai ou de Juste ». Avec Baudelaire, l’inspiration seule ne suffit plus, car elle réduit le poète au rôle de simple instrument de transmission. Le travail patient doit accompagner l’œuvre pour qu’elle puisse atteindre la perfection. Baudelaire condamne le sentimentalisme et fait l’éloge de l’Imagination, la « reine des facultés », qui enseigne à l’homme, « le sens moral de la couleur, du contour, du son et du parfum ». D’elle naissent l’analogie et la métaphore. D’elle procède tout renouveau. Verlaine a su retenir la leçon en réussissant à opérer la fusion entre les sensations, les sentiments et les émotions.

Si Verlaine date par certains aspects, ce qui est un fait, il reste actuel par bien d’autres. Il nous sollicite autant, aujourd’hui, que Baudelaire ou Lautréamont. Il y a chez lui la marque indiscutable d’un parcours tout autre que complaisant, d’un dédoublement risqué, le précipité d’une Saison en Enfer qui, pour n’être pas infernale n’en est pas moins marquée de soufre.

La rencontre d’Arthur Rimbaud en 1871, est bien sûr déterminante dans son parcours. Elle provoque la rupture. Rimbaud, qui a déjà conçu son entreprise de « voyant », détourne Verlaine de l’effusion lyrique, de la confidence subjective, du pittoresque extérieur. Il l’incite à s’abandonner à l’univers du songe. Les éclats et les misères de leur aventure commune ne doivent pas détourner l’attention de la prodigieuse connivence spirituelle et artistique qui leur a permis à chacun de se porter au plus haut de sa vocation. Mais si Rimbaud demande au rêve de transformer la vie, Verlaine utilise le rêve pour oublier la vie.

Quand à la déréliction de Verlaine par rapport à celle de Mallarmé, ne tiendrait-elle pas au fait qu’il est un poète à hauteur d’homme, parce qu’il a peut-être été plus poète dans sa vie, a vécu plus poétiquement qu’il ne lui parut nécessaire d’écrire de la poésie sans la vivre ?

Allant du lyrisme personnel à la satire, en passant par la poésie religieuse et mystique, la poésie érotique, l’onirisme, la féerie, l’élégie, le pastiche ou la parodie, Paul Verlaine a usé des tons et des genres les plus variés. La subtilité de sa versification, aérienne, éthérée, donne l’impression d’une mélodie qui se dissipe dans l’atmosphère et qui se perd dans les lointains. Son œuvre est marquée par l’obsédante mélancolie, et c’est de cette douleur affective qu’il tirera les nuances les plus émouvantes de sa poésie.

L’œuvre de Paul Verlaine a inventée une nouvelle sensibilité qui annonce déjà le grand mouvement du vers libre. Lautréamont est le génie du style, Rimbaud du feu, Mallarmé des mots, et Verlaine est celui de la faiblesse, conclut Guy Chambelland… Et tout le reste n’est que littérature…

  

Christophe DAUPHIN

(in Paul Verlaine ou les bas-fonds du sublime, éditions de Saint-Mont, 2006).

 

Kaléidoscope

                  À Germain Nouveau.

Dans une rue, au cœur d’une ville de rêve,
Ce sera comme quand on a déjà vécu :
Un instant à la fois très vague et très aigu...
Ô ce soleil parmi la brume qui se lève !
 
Ô ce cri sur la mer, cette voix dans les bois !
Ce sera comme quand on ignore des causes ;
Un lent réveil après bien des métempsychoses :
Les choses seront plus les mêmes qu’autrefois
 
Dans cette rue, au cœur de la ville magique
Où des orgues moudront des gigues dans les soirs,
Où les cafés auront des chats sur les dressoirs,
Et que traverseront des bandes de musique.
 
Ce sera si fatal qu’on en croira mourir :
Des larmes ruisselant douces le long des joues,
Des rires sanglotés dans le fracas des roues,
Des invocations à la mort de venir,
 
Des mots anciens comme un bouquet de fleurs fanées !
Les bruits aigres des bals publics arriveront,
Et des veuves avec du cuivre après leur front,
Paysannes, fendront la foule des traînées
 
Qui flânent là, causant avec d’affreux moutards
Et des vieux sans sourcils que la dartre enfarine,
Cependant qu’à deux pas, dans des senteurs d’urine,
Quelque fête publique enverra des pétards.
 
Ce sera comme quand on rêve et qu’on s’éveille !
Et que l’on se rendort et que l’on rêve encor
De la même féerie et du même décor,
L’été, dans l’herbe, au bruit moiré d’un vol d’abeille.

 

                            Paul VERLAINE

                           (in Jadis et naguère, Vanier, 1885; Le Pont sous l'eau n°1, 1988;

                           Les Hommes sans Épaules n°10, 2001).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
René DEPESTRE, Roger KOWALSKI, les éditions GUY CHAMBELLAND n° 10