Suzanne CESAIRE
Jeanne Anna Marie Suzanne Roussi est née le 11 août 1915, à la Poterie aux Trois-Îlets, en Martinique. Elle est issue de la classe moyenne martiniquaise. Son père, Benoît Roussi, est droguiste et responsable des ateliers de fabrication à la Poterie. Sa mère, Flore William, est institutrice, puis directrice d’école. Suzanne Roussi accomplit sa scolarité au pensionnat colonial pour filles, de Fort-de-France. Elle obtient son baccalauréat en juin 1933 et poursuit ses études à Paris en 1934, à l’École normale supérieure de Sèvres, où elle devient agrégée de Lettres. Elle y fréquente le poète guyanais Léon-Gontran Damas et le poète sénégalais Léopold Sédar Senghor, qui lui présentent le poète martiniquais Aimé Césaire, qu’elle épouse l’année suivante, en juillet 1937. En pleine effervescence du mouvement politique et culturel de la Négritude, Suzanne Roussi-Césaire participe à la rédaction de la revue L’Étudiant noir, créée par Aimé Césaire en 1935. Senghor y publie ses premiers articles et Damas ses premiers poèmes. C’est dans un article intitulé « Conscience raciale et révolution sociale » du n°3, qu’Aimé Césaire exprime pour la première fois son concept de négritude, qu’il reprendra dans toute son œuvre, avec le succès que l’on sait.
En 1939, le couple Césaire retourne en Martinique avec leur premier enfant, Jacques (le couple aura six enfants entre 1937 et 1951). Suzanne devient professeur de Lettres au Collège technique du Bassin de Radoub, à Fort-de-France, puis, plus tard, en région parisienne de 1947 à 1965. Le couple est cimenté tout autant par l’amour que par une solide complicité intellectuelle. Aimé et Suzanne Césaire fondent avec René Ménil, Aristide Maugée et Gilbert Gratiant la revue Tropiques, durant une période très dure et terrible. À la Martinique, l’Amiral Robert, haut-commissaire de la République aux Antilles, applique la politique coloniale de Vichy de 1939 à 1945 et conduit les intellectuels à entrer en résistance.
En avril 1941, des intellectuels et artistes européens dont André Breton, André Masson, Claude Lévi-Strauss, et le Cubain Wifredo Lam font escale en Martinique. Fuyant le Nazisme, ils embarquent sur le navire Le Capitaine-Paul-Lemerle à destination de Martinique, et sont internés – à l’exception de Lévi-Strauss – dès leur arrivée dans une ancienne léproserie, le Lazaret, car ils sont considérés comme de dangereux ennemis par les autorités de Vichy. Dans le cas d’André Breton, c’est au cours d’une brève liberté qu’on lui accorde avant de partir pour New York, qu’il découvre par hasard le premier numéro de la revue Tropiques, dans la mercerie que tient la sœur de René Ménil, à Fort-de-France, et c’est cet événement fortuit qui va déclencher plusieurs moments décisifs dont les rencontres avec les Césaire, puis la randonnée à Absalon. La poétique revendiquée par les contributeurs de la revue, et, en particulier, par Suzanne Césaire, se situe dans une rupture radicale avec les visions doudouistes que l’on peut accoler à ce terme : « On voit encore des madras aux reins des femmes, des anneaux à leurs oreilles, des enfants à leur mamelle, et j’en passe : ASSEZ DE CE SCANDALE ! ». « La poésie martiniquaise sera cannibale ou ne sera pas », proclame Suzanne qui prône en fait la fréquentation de toutes les cultures, pour un « brassage continu », d’où surgira l’identité caribéenne, afin de créer une littérature martiniquaise à part entière. La découverte du surréalisme et, en particulier, de l’œuvre d’André Breton, sont capitales, comme on le constate au fil des numéros de la revue. Pour Breton, la Martinique est une « lie merveilleuse et libératrice » qui lui permet de concilier ce qu’il cherche « entre le saisissable et l’éperdu, la vie et le rêve ». « Nous voici appelés à nous connaître enfin nous-mêmes, et voici devant nous les splendeurs et les espoirs. Le surréalisme nous a rendu une partie de nos chances. À nous de trouver les autres », écrit Césaire.
Dans « Malaise d’une civilisation », Suzanne Césaire détermine les trois facteurs du malaise culturel antillais : la transplantation sur un sol étranger, la soumission à un mode de civilisation étranger et enfin, après l’abolition de l’esclavage, le désir d’assimilation à ce mode imposé. Elle invite alors le peuple antillais à chercher en lui-même son identité, le mettant en garde contre un retour illusoire au passé africain et l’engageant à mobiliser « toutes les forces vives mêlées sur cette terre où la race est le résultat du brassage continu ». Se connaître soi-même, écrit Dominique Diard, implique de la sorte de prendre la mesure du « don » de l’Afrique comme affranchissement véritable de l’esclavage et du colonialisme par la restitution au Caribéen de sa « relation » à un ordre cosmique transcendant qui fait de lui cet « homme-plante[1] » à l’écoute d’une nature sienne où il peut désormais voir se tracer ces enjeux esthétiques naguère insoupçonnés : « Les balisiers d’Absalon saignent sur les gouffres et la beauté du paysage tropical monte à la tête des poètes qui passent », proclame, en guise de conclusion à toute l’aventure de la revue, Suzanne (in « Le Grand camouflage ») et encore : « Le serf antillais vit misérablement, abjectement sur les terres de « l’usine » et la médiocrité de nos villes-bourgs est un spectacle à la nausée. En attendant les Antilles continuent d’être paradisiaques et ce doux bruit de palmes… Si mes Antilles sont si belles, c’est qu’alors le grand jeu de cache-cache a réussi, c’est qu’il fait certes trop beau, ce jour-là, pour y voir ».
Suzanne, au sein de Tropiques, n’est pas la femme de…, mais un pilier théorique, un mur porteur, une contributrice de premier plan, ce dont témoigne la haute portée et la pertinence des sept articles qu’elle publie, qui révèlent les postulats d’une esthétique et d’une pensée critique antillaise : « Leo Frobenius et le problème des civilisations » (avril 1941) qui constitue le premier article de Tropiques ; « Alain et l’esthétique », (juillet 1941) ; « André Breton poète…», (octobre 1941), « Misère d’une poésie. John-Antoine Nau », (janvier 1942) ; « Malaise d’une civilisation », (avril 1942) ; « 1943 : Le Surréalisme et nous », (octobre 1943) ; « Le grand camouflage », (1945). Ce dernier article est celui qui va clore la dernière parution de Tropiques en 1945. Dans ses écrits, Suzanne développe une réflexion théorique au croisement de la pensée critique de l’ethnologue allemand Léo Frobenius et du philosophe Alain. Elle défend aussi l’émergence aux Antilles d’une « poésie cannibale » et surréaliste, en rupture avec la tradition doudouiste des écrits coloniaux. Dans son article « Misère d’une poésie », elle appelle à décoloniser la nature et le corps caribéen et à politiser le corps féminin, en particulier. Cet appel à une émancipation esthétique est aussi un appel à un nouveau mode d’existence politique. Suzanne Césaire critique l’exotisme des œuvres littéraires consacrées à la Martinique – connues aussi sous le nom de « littérature doudou » – et en particulier l’œuvre de John-Antoine Nau, qu’elle cite à plusieurs reprises dans le texte. Selon elle, Nau « passe à côté. Il regarde. Mais il n’a pas vu. » L’écrivain enchanté par « les charmes de la vie créole, qui décrit amoureusement nos paysages, passe à côté de l’expérience « nègre », mais aussi du merveilleux du morne, son aura maléfique et sa dure promesse. ». À travers Nau, Suzanne Césaire s’attaque à toute une lignée de poètes qui utilisent l’exotisme dans leurs écrits sur les « colonies ». Les dernières phrases de l’article « Misère d’une poésie. John-Antoine Nau », sont parmi les plus citées et connues de l’œuvre de Suzanne Césaire : « Allons, la vraie poésie est ailleurs. Loin des rimes, des complaintes, des alizés, des perroquets. Bambous, nous décrétons la mort de la littérature doudou. Et zut à l’hibiscus, à la frangipane, aux bougainvilliers. La poésie martiniquaise sera cannibale, ou ne sera pas. » Plus largement, Suzanne Roussi Césaire réclame une « lucidité totale des Antillais face à l’assimilation coloniale. Suzanne Césaire conclut en soulignant qu’il est « urgent d’oser se connaître soi-même, d’oser s’avouer ce qu’on est, d’oser se demander ce qu’on veut être ».
Sous l’impulsion de Suzanne Césaire, Aimé entre en politique, et ses nouvelles fonctions en tant que maire de Fort-de-France (il le demeure durant cinquante-six années consécutives, de 1945 à 2001) et député de la Martinique (de 1945 à 1993, siégeant comme non inscrit de 1958 à 1978, puis comme apparenté socialiste de 1978 à 1993), entraînent, à partir de 1946, de fréquents déplacements entre la Martinique et la France. Membre du Parti communiste français - depuis décembre 1945, afin de « travailler à la construction d'un système fondé sur le droit à la dignité de tous les Hommes sans distinction d’origine, de religion et de couleur », Césaire en démissionne en 1956 avec fracas (in sa lettre à Maurice Thorez), après la révélation par le rapport Khrouchtchev des crimes de Staline qui l’a « plongé dans un abîme de stupeur, de douleur et de honte ». Césaire fonde le Parti progressiste martiniquais en 1958. Suzanne, de son côté, serait restée au Parti communiste français, qu’elle aurait quittée plus tard après Aimé, avec lequel la relation n’est plus au beau fixe. Le couple éclate et se sépare à la demande de Suzanne, qui retrouve une vie amoureuse avec un autre homme et poursuit sa carrière d’enseignante. Elle mène une vie simple et anonyme. Elle n’écrit plus, jusqu’à sa mort, qui intervient trois après sa séparation avec le poète. Suzanne Césaire est décédée le 16 mai 1966, à l’âge de cinquante ans, d’une tumeur au cerveau, à l’Institut MGEN (Mutuelle générale de l’Éducation nationale) de La Verrière (Yvelines), le centre médico-psychiatrique du personnel de l’Éducation nationale. Elle est enterrée au cimetière de Rivière-Salée, en Martinique. Suzanne s’est éteinte dans l’indifférence générale, oubliée de tous et de toutes et vouée à un oubli abyssal, qui semblait définitif. Il a fallu attendre quarante-trois ans pour assister à son exhumation mémorielle et à celle de son œuvre. En 2009, soit, un an après la disparition d’Aimé Césaire, le 17 avril 2008 à Fort-de-France, à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans, paraît, en mai 2009, dans une édition de Daniel Maximin, poète et fidèle césairien, Le Grand Camouflage, écrits de dissidence 1941-1945 (Le Seuil), de Suzanne Césaire. « De parler d’elle avant la mort d’Aimé Césaire, en 2008, il n’en fut point question, écrit Anny-Dominique Curtius[2] et l’intensité de ce silence a contribué à son exclusion radicale de la scène littéraire antillaise, d’autant plus que la diffusion de Tropiques, où elle rayonne intellectuellement, a été rare après 1945. Qui plus est, même après la réédition de Tropiques en 1978, la revue n’a pas été suffisamment prise en compte par les penseurs antillais et les chercheurs, ce qui a aussi contribué à l’absence de la pensée critique de Suzanne Césaire des débats et épistémologies post-négritude. Après 2008, quelques réhabilitations concrètes de Suzanne Césaire sont mises en place, et on aime à croire qu’après le décès d’Aimé Césaire elle sortira des halos de mystère dans lesquels elle a été enfermée. Toutefois, cette chape de silence est encore bien réelle, et les nombreuses difficultés que j’ai rencontrées pour obtenir les autorisations de reproduction de ses photographies ainsi que l’accès à des archives en témoignent. D’autre part, des informations concrètes sur ses années d’études à Paris, ses activités au sein d’associations étudiantes, les lycées où elle a enseigné en région parisienne, ou sur ses idéologies politiques demeurent encore à l’état de fragments. Lorsqu’il y a des éléments de réponse, ils restent flous, ou contradictoires. Par exemple, quelle a été vraiment la nature de son militantisme au sein du Parti communiste français ? On la décrit uniquement dans son rôle de dissémination de L’Humanité à Paris et de Justice à Fort-de-France. C’est donc pour cela que les quelques éléments biographiques que je fournis relèvent pour moi davantage du fragment. »
Christophe DAUPHIN
(Revue Les Hommes sans Epaules)
À lire : Le Grand Camouflage, écrits de dissidence 1941-1945 (Le Seuil, 2009). A consulter : Autour de Suzanne Césaire, sous la direction d’Evelyne Bornier (Traverses, 2022), Anny-Dominique Curtius, Suzanne Césaire, Archéologie littéraire et artistique d'une mémoire empêchée (Karthala, 2020).
[1] « L’homme-plante » définit selon Suzanne Césaire, le Martiniquais, « confiant dans la continuité de la vie : germer, pousser, fleurir, donner des fruits et le cycle recommence. Poésie vécue, sentie profondément ».
[2] Enseignante-chercheure en études francophones et en théorie culturelle à l’Université d’Iowa (USA), auteur de l’essai : Suzanne Césaire, Archéologie littéraire et artistique d'une mémoire empêchée (Karthala, 2020).
Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules
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| Dossiers : Alain SIMON poète insulaire / La poésie palestinienne à Paris n° 61 | ||
