Thomas LE ROY

Thomas LE ROY



Je ne peux oublier ma première rencontre, début 2007, avec Thomas Le Roy ou plutôt avec sa mère, que je revois franchir le seuil des éditions Librairie-Galerie Racine pour nous remettre à Alain Breton et à moi une enveloppe contenant les poèmes manuscrits de son jeune fils, récemment décédé, nous dit-elle. La douleur est apparente. L’échange, poignant et gênant aussi, car le drame ne fait pas forcément un poète. N’est pas Gérald Neveu, Roger-Arnould Rivière, Francis Giauque, André Brun, Christian Dif ou Jean-Pierre Duprey qui veut.

C’est à propos de ces poètes et d’autres qui figurent dans la brulante, terrible et magnifique anthologie d’Alain Breton, Les Nouveaux poètes maudits (le cherche midi, 1981), qu’André Pieyre de Mandiargues put écrire dans son avant-dire : « Je me trouve ébloui par le sombre éclat de leurs œuvres comme bien rarement, presque jamais, je ne l’ai été par celles des jeunes poètes. Il y a une perfection noire qui ne trompe pas. Elle est le fruit de la souffrance dans la solitude, voire de la torture vraie par soi-même infligée, ou par autrui, ou par la fatalité du monde extérieur. Aucun travail de bon ouvrier du langage ne serait capable de la reproduire avec effort, mais il y faut aussi ce don étrange que j’ai dit et qui n’est peut-être pas autre chose qu’une malédiction. Entre la bénédiction et la malédiction l’espace n’est pas plus large que le tranchant d’une lame de couteau… Ce qui importe est l’inoubliable ton de ces jeunes inspirés qui étaient marqués par ou pour la poésie et qui ont été conduits à se faucher avant même d’avoir vécu. » Ces propos, comme ceux qui suivent, d’Alain Breton, s’adaptent parfaitement à Thomas Le Roy : « À coup sûr, une expérience poétique particulière prend sa source dans le face à face entre certains poètes et la mort, pour ceux-là cruelle évidence. Car lorsque parfois le destin s’acharne, qu’il consume, entre l’asile et l’hôpital, le médicament ou la drogue, toute une vie exténuée de solitude, qu’il complote tous les naufrages et nourrit chaque inadaptation, nul doute que le vis-à-vis avec la mort s’inscrit comme la plus terrible des fatalités. »

Thomas Le Roy n’a jamais publié de son vivant, ni même montré ses poèmes à un éditeur ou à une revue. Il est évident que nous avons affaire à un jeune auteur en devenir qui, avec l’aide, les conseils et le travail d’un éditeur, aurait pu s'affirmer comme poète : Se peut-il que sous une poussière de mica. - Une odeur de soufre, un air de poix, - Sommeille un volcan, mon esprit entre quelques parois ?

La qualité et la force des poèmes, même dans un état brut, entrainent la publication de La Porte close, soit le journal de bord d’une descente aux enfers, mais pas seulement : Et la flamme danse autour de la tribu. Dans son avant-dire, Johan, un ami de l'Enfant météore, écrit : « Thomas était l’ivresse dans tout ce qu'elle porte et supporte des paradoxes que l'on voile dans les reflux de nos courages ou de nos lâchetés. Ainsi ses mots sont des coupes pleines, déposés en équilibre sur ses silences, débordants entre les lignes, offerts à l'envie d'amis inconnus arrivés sans hasard au seuil de La Porte close. Les éclats d’une lumière intense sur les restes d'un verre brisé ; voilà ce que laisse cette Porte close. »

Agoraphobie, bouffées délirantes, délires mystiques, paranoïa, camisole, injection, hôpital, tranxène, valium… tout est passé si vite !, peut-on lire, page 2, sur un impressionnant fac-simile. On peut multiplier les citations. Page 38, le titre d’un poème nomme la maladie : « Schizophrénie » : Ma rayure sur une vague de vent - Ne m’a jamais affranchi de tes nuits de veille - Aux douloureuses idées de mort - Ma maladie est une enfant mal arrimée - Rester en envol sous un soleil d’hiver est ma providence de secours.

Thomas Le Roy se bat contre ses démons, sa grande déchirure mentale : Le vent des brûlures comme des lèvres de feu – Souffle sur le sang bouilli souffle sur le vin chaud. Thomas Le Roy est mangé de l’intérieur : Séismes sévices caprices – Exil sur les rondeurs de la lune – Pulpe de neurone. Il y a pourtant de la vie dans ces pages, de la sensualité, de l’amour, une révolte et un dérèglement rimbaldien, mais aussi de l’envie : Assis l’un en l’autre – Le sang des rêves ce sang de rubis. Mais tout retombe, toujours : Chaque être cache un no man’s land derrière son masque. Thomas Le Roy souffre et lutte comme Attila József. À cause de la maladie qui le ronge, il suit un lourd un traitement médicamenteux : Une voix bat mes tempes : - « je sais que je ne sais qui je suis… » - L’enivrante emprise des médicaments - T’a faite sienne…

Un matin, il décide de ne plus prendre de médicaments, comme pour retrouver sa lucidité et sa liberté : C’était un enlacement savoureux Qui me met en état de grâce. L'euphorie ne dure que quelques jours : Mes ténèbres du dehors le déjà-vu évanescent la félicité d’une philanthropie maladroite - M’assaillent de la pudeur d’être - Un spectre récidiviste s’adonnant inexorablement - A des résurrections appliquées.

Né le 12 mai 1982, Thomas Le Roy se donne la mort le 15 janvier 2006, à l’âge de vingt-quatre ans, de la même manière qu’Attila József, en se jetant sous un train : Les lilas sont morts – Le temps s’est allongé sous un train. Connaissait-il son illustre aîné hongrois, justement célébré dans le numéro 27 des HSE ? Nous ne le savons pas. Le train s’évade et je n’ai pas d’adieux aux lèvres – Juste un léger pincement au cœur – Juste un air simple sur le quai – Il y a un millier de secondes comme mille gouttes de pluie éternelles, écrit encore Thomas, dont La Porte close vient de paraître, lorsque je me rends au cimetière d’Auvers-sur-Oise (Val-d’Oise) pour aider des amis et notamment Hélène Iché à trouver la tombe de son amie Jeanne Kosnick-Kloss, l’épouse du peintre allemand Otto Freundlich. Nous trouvons la tombe sans difficulté. Elle est située à dix mètres de celles des frères Van Gogh. J’ai alors la stupeur de découvrir qu’elle se trouve également juste devant celle de… Thomas Le Roy, que je reconnais immédiatement grâce à la belle photo qui orne sa tombe. Véritable prise d’otage de soi-même, écrit encore Alain Breton, son acte fait que le suicidé impose une distance infranchissable entre lui et nous, comme il lance son ultime réplique ; action de pudeur grandiose ou confidence hurlée, on ne peut guère associer la mort volontaire qu’à un grand jeu où il est fait la différence avec les autres, où enfin, né sur ordre, l’homme prend l’initiative du choix et de l’issue.

Thomas Le Roy ne vagabonde plus le long des couloirs de l'hôpital, ni même dans les poches des cafés, mais sur la terrasse de la nuit qui surplombe le champ de blé aux corbeaux de Vincent : un Eden blanc, un ciel tout bleu pour un croquis.

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).


A lire: La Porte close (éd. Librairie-Galerie Racine, 2007; 76 pages, 15 €).

*

L’OMBRE

 

Les yeux vitreux et les pommettes saillantes,

Tu déambules le long des couloirs de l’hôpital…

 

Ils t’ont retiré ta perfusion,

Ta mine fatiguée me laisse croire

Que l’ivresse apaisante

Des médicaments t’a faite sienne !

 

Le front pâle et le nez aquilin,

Tu vagabondes le long des couloirs de l’hôpital…

 

Un fantôme, une ombre,

Le spectre de mes jours éveillés,

La nuit de ton cœur à clos

Les paupières de ton soleil !

 

Les lèvres décolorées et les cheveux gominés,

Tu flânes le long des couloirs de l’hôpital…

 

Et mon astre, grelottant

Unique perle au centre du foulard

De la voie lactée, écharpe de soie glacée !

 

Les yeux cerclés de noir et les dents du bonheur,

Tu erres le long des couloirs de l’hôpital…

 

Une voix bat mes tempes :

« je sais que je ne sais qui je suis… »

L’enivrante emprise des médicaments

T’a faite sienne…

Et mon astre grelotte, seul, je t’attends !

 

*

 

PARIS

 

Une figure recouverte d’une suie grasse brille d’un sourire éclatant !

Cet instant précis, précieux où palper en impétueux transports,

Toute la qualité d’une panacée aux relents de convoitise.

Le visage se confond à la nuit noire.

La lune est un croissant chaud plein de dents…

Paris épie à travers la jalousie,

Et un flash,

Un pigeon esseulé prend son essor,

Une usine blafarde, des canalisations, des tubes…

Et dans le tube à essai, le bleu de méthylène de mes yeux.

La fêlure intime en ton sein à l’arôme des pluies d’automne.

Mes sens ont la prescience d’une élégante catastrophe.

Voici l’éclosion de parapluies le long des avenues…

J’emprunte le germe de ta vivacité,

Alors une belle plante verte sera ma compagnie.

Si l’angoisse t’agite, remplis un verre de lait,

Et désaltère-toi à lentes gorgées !

*

 

AMEN

 

Le sexe des femmes a le goût de leurs larmes

Le regard de Dieu est un œil à la couleur morte

Collisions des chairs et lésions perdent toute consistance

Que la vie est fade sous le ciel décoloré des curés

 

Un ange inquiet aux commandes d’un train de banlieue

Et le passager de ton corps s’abandonne à une rêverie féminine

Dans le cou c’est plus doux un baiser et son ivresse de velours

Ma femme étincelle dans le néant belle comme la mort

Elle rappelle à la vie les volutes de tabac évanouies

Mais en attendant je te fume avec tout mon désir

 

Et il perle du sang à mon front la lune sait-elle rougir

Une pluie d’or teinte ta peau noire et l’ébène de la nuit

À pieds joints dans une flaque m’éclaboussant de lumière de paradis

Ou résidence éternelle en enfer pour les suicidés

Un dernier coup à faire voler les feuilles mortes

 

Le sexe des femmes a le goût de leurs larmes

Le regard de dieu est un œil à la couleur morte

Collisions des chairs et lésions perdent toute consistance

Que la vie est fade sous le ciel décoloré des curés

 

Un feu de bois et du pain pour l’âme de mes aimés

Même si tu n’accueilles pas celle que je te rends avant l’heure

Je ne suis pas

 

Souffle une déraison qui diffuse de l’amour tiède

La joie la fille de Dieu foule à ses sandales la loi de son père

Et la foudre peut bien fuser je n’ai jamais été entier

Quand je pleure tout s’efface sauf elle

La solitude la plus glaciale en sera moins insupportable

Elle qui aura vu la larme du diable

Mon premier pas a su me convaincre de m’allonger dans les herbes du suicide

Tandis que ma foi rit avec mon double de la sempiternelle faucheuse

 

Le sexe des femmes a le goût de leurs larmes

Le regard de Dieu est un œil à la couleur morte

Collisions des chairs et lésions perdent toute consistance

Que la vie est fade sous le ciel décoloré des curés

 

Marche ou crève hurlent les génocides qui vous rendent muets.

*

 

LA MARELLE

 

I

Les tuiles, sur la charpente de l’ossuaire

Sont autant de muqueuses

Vives, à l’air libre…

Les truites dévalent la pente d’une toiture,

Abri du lent entremêlement de fibres…

L’oisillon caché au creux de la gorge.

Dans la fausse commune où le temps n’épargne ni les forts

Ni les âmes téméraires,

Une petite fille frêle

Joue à la marelle,

Au fond de la forge !

De la neige dans le bocal renversé.

Un portrait sensible passé au crible,

Percé de toutes parts,

Telle une passoire sur le chef d’un fou et ses déboires.

Salutations affectueuses à la déesse qui accompagne de près,

La femme aux tourments palmés, La compagne

Du soleil de la vérité.

La tristesse aura enchanté ce lendemain d’étreintes

Au plus près du ciel, d’enlacements au goût de miel.

Mais les larmes ne sont pas au menu des gourmets…

*

SCHIZOPHRÉNIE

 

Les cieux ont grondé

Nous réservons bien plus qu’un simple outrage

Au voleur de la clé des champs

 

Mon sillon gravé à travers les jardins mouillés

M’a proclamé l’homme imprononçable

Dont le roulis des larmes n’atteint pas quelque ciel perdu

Le train s’évade et je n’ai pas d’adieux aux lèvres

Juste un léger pincement au cœur

Juste un air simple sur le quai

Il y a un millier de secondes comme mille gouttes de pluie

éternelles

Tu déroulais tes charmes de nacre qui à ma vue étaient

liqueur terrestre

Tu as enveloppé le peu me restant et me séparant de moi-

même

Réminiscence obsession enivrante un sombre parfum court

sur mes nerfs

Tu m’étais un paysage charnel clair à travers un sourire

obscur dans l’étendue

Et nos pays se réfléchissent d’hier à aujourd’hui

De rétines en rétines

De la brèche à la pulpe intime s’échappe ta résine

Ton fluide de vie

La peau effleurée par une parole caressante

Ressemblant à une terre étrangère en un firmament

dédoublé

Se dénude sous mon regard hagard où l’on peut lire

Une mer couleur de l’acier

Et je rêve de ciel de lit pour nos ébats

L’harmonie retrouvée de l’enivrement des sens

Envers et contre toute décence

 

La terre labourée a hurlé

Dieu lui-même commet des bavures et l’ange noir

moissonne toujours les blés de l’enfer

 

Mes mots tranchent ta chair satinée et ton rire résonne en un

tintement

Vibre alors ma matière en sa moelle

Très cher, prenez garde, la perte de la liberté est contagion

Petite schizophrénie petite princesse de notre temps

Je ne laisse pas de te faire tourner dans mes bras ou un Paris

déluré

Une amourette comme une flamme comme une langue

Comme un baiser au creux des reins

Abandon trempé langueur courbée sous les cils la candeur à

votre endroit

Et ces regards ne regardent que toi

Crinière tendrement de pluie tendrement de soie noire

C’est elle ce bonnet de nuit qui met le feu à la poudre

Malgré tout je la désire lente volupté de la mélopée

Parsemant mon chemin

Ravissement trouble flottement inertie et béatitude et

léthargie

Un démon pleure un jour noir à fendre l’âme

Car les nouveaux thaumaturges souffrent

De leurs anciennes commotions

Par chaque contrée où mes pas me mènent

Mes ténèbres du dehors le déjà-vu évanescent la félicité d’une philanthropie maladroite

M’assaillent de la pudeur d’être

Un spectre récidiviste s’adonnant inexorablement

A des résurrections appliquées

Ma rayure sur une vague de vent

Ne m’a jamais affranchi de tes nuits de veille

Aux douloureuses idées de mort

Ma maladie est une enfant mal arrimée

Rester en envol sous un soleil d’hiver est ma providence de secours

 

J’ai compris bien trop tard que j’étais une femme

  

Thomas LE ROY

(Poèmes extraits de La Porte close, éd. Librairie-Galerie Racine, 2007).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : ATTILA JÓZSEF et la poésie magyare n° 27