Journal inédit, suivi de Beauté de ce monde (Poèmes 1940-1946)

Collection Les HSE


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Journal inédit, suivi de Beauté de ce monde (Poèmes 1940-1946)

Edition présentée et établie par Petre Raileanu et Christophe Dauphin
Ilarie VORONCA

Poésie

ISBN : 9782912093578
350 pages - 13 x 20,5 cm
20 €


  • Présentation
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En 1933, Ilarie Voronca, figure phare du constructivisme roumain, poète et théoricien de l’intégralisme, s’installe à Paris. En France, il n’est plus le chantre individuel, son moi s’épanouit dans toutes les voix : Je veux me mêler à cette foule. Je partage sa vie. Voronca devient le poète anonyme, de la foule et toujours le visionnaire de l’invisible. Mais l’apparente euphorie qui émane de sa création comme de sa personnalité cache bien mal l’angoisse qui le ronge souterrainement. À Paris, au soir du 4 avril 1946 : Ilarie Voronca s’enferme dans la cuisine de son appartement, à Paris. Il calfeutre portes et fenêtres, absorbe un tube de somnifères et arrache le tuyau à gaz. Ilarie Voronca est enterré au cimetière Parisien de Bobigny-Pantin.

Bien des mystères demeuraient autour de sa disparition, comme de sa dernière année de vie. Ces mystères sont en grande partie levés, grâce au Journal inédit du poète ; lequel avait été confié en 1946 par sa femme, Colomba, à Sașa Pană, qui, poète, critique et directeur de la revue Unu, fut l’ami et la plaque tournante de l’avant-garde roumaine. C’est dans les archives de ce dernier que le tapuscrit du journal a été retrouvé en 2016. Sa publication est un évènement considérable, qui éclaire d’un jour nouveau la dernière année de vie d’Ilarie Voronca.

Dans la deuxième partie du livre sont rassemblés des témoignages et études de Tristan Tzara, Stéphane Lupasco, Georges Ribemont-Dessaignes, Jean Cassou, Jean Follain, Claude Sernet, Eugène Ionesco, Yves Martin, Alain Simon ou Guy Chambelland : « Je place ILARIE VORONCA, poète de notre contradiction humaine-poétique, poète de l’émotion et de la féerie, tout simplement à côté des plus grands. »

La troisième partie rassemble, sous le titre Beauté de ce monde, l’intégrale de l’œuvre poétique, depuis longtemps épuisée à l’exception d’un titre, d’Ilarie Voronca, de Beauté de ce monde (1940) aux ultimes poèmes inédits de 1946.

Christophe DAUPHIN

*

EST-CE UN LIEU HABITÉ ICI, EST-CE UN DESERT ?

J’ai couru vers les villes et sur les trottoirs ton pas sans écho a résonné. N’y avait-il donc personne là-bas pour m’accueillir ?

  

Est-ce un lieu habité ici, est-ce un désert ?

Quelles sont donc ces rues et ces hautes demeures ?

Un homme a soif et nul ne lui apporte à boire

Je m’écrie « J’ai faim », et nulle porte ne s’ouvre

 

Villes ! On vous a bâties sur des terres arides

Où le chant est banni, où la haine triomphe,

Ni pain, ni sel pour le voyageur égaré

Ni doux regarde femme pour l’homme hanté d’amour.

 

Si des foules se montrent ce ne sont que mirage

Et l’homme qu’on approche est moins qu’une fumée.

Dans le square, le soir, les enfants en jouant

Se dissipent dans l’air sans trace avec leurs cris.

 

Il y a des marchés mais inconsistants ils s’enfuient ;

Il y a des fontaines mais l’eau est tarie ;

De grandes bâtisses d’où sort une cohorte

Parée de tous les ors pâles de la fatigue.

 

Non, ils ne tournent pas la tête, ils ne répondent

Ni aux voix ni aux signes. O ! sourds-muets, aveugles

Invisibles à force de n’entendre ni voir

Cachés dans l’herbe haute de la solitude.

 

Quel est donc l’énorme travail qui vous absorbe ?

Sont-ce les métiers de la mort où vos mains tissent

Le tapis de vos vies ? Ah ! Pierre des villes que frappe

Le bâton du prophète et nulle eau n’en jaillit.

 

Pourtant la Mer n’est pas loin. Parmi les mouettes

Limpides sont les faces des pêcheurs et les vagues

Et le soleil enfonce sa rame dans les flots

Pour mener vers demain la barque de ce jour.

 

Il doit y avoir des fruits éclatants, des blanchisseuses

Qui pétrissent en leur linge un pain de clarté

Des chiens qui aboient à l’entrée du village

Des charretiers qui écoutent un conteur à l’auberge.

 

Ici, c’est le cœur sans pitié du désert.

Il n’y a personne ici, ni hommes ni femmes.

C’est en vain que j’appelle et je pleure : ces maisons

Ne sont pas habitées et ces villes sont mortes.

Ilarie VORONCA

(in Journal inédit, suivi de Beauté de ce monde, Poèmes 1940-1946, Les Hommes sans Epaules éditions, 2018).

*

REGARDEZ

Un étranger vient un jour par mi vous. Un mort se lève un jour et vient parmi vous. Etonné. Il appelle les fleuves. Et il vous crie : « Regardez » ; mais vous ne l’entendez pas :

 

J’allumerai un grand feu de vos archives

Je mettrai en ruine vos bureaux, vos usines,

Je démolirai vos hangars, vos granges, vos dépôts,

Là où vous élevez des murs, je ferai venir des nuages

 

Ah ! Je connais vos mensonges, vos ruses. Je ne veux

Ni de votre argent, ni de vos gloires

Je réduirai en miettes vos machines

Mon frère le vent, ma sœur l’inondation viendront à mon

aide.

 

Damnés tous ! Au néant vos œuvres ! Je me moque

De vos échéances, de vos traites impayées, de vos

quittances

Arriérées. Je n’ai que faire de vos polices

D’assurances, de vos actes de propriétés, vos hypothèques

 

Avec des fouets de flamme je vous chasserai

Du temple aux hauts piliers de l’univers

J’éventrerai vos coffres-forts, je nettoierai

Les pierres que vos regards avides ont souillées.

 

Venez à mes côtés, divines colères, O tempêtes !

Et si soudain ces êtres méchants se montrent humbles

S’ils palissent, s’ils baissent les yeux s’ils ont l’air

Repentants, ne vous laissez pas attendrir

 

Car aussitôt après ils retrouveraient la fierté

Ils élèveraient de nouveau des murailles d’orgueil

Ils mettraient dans des chaines leurs frères

Ils crucifieraient ceux qui leur parleraient de Dieu et

d’amour.

 

De la place. Il y aura de la place ici

De vastes jardins, des offrandes, des fêtes

Nous bâtirons ensemble d’autres villes

Où nul ver ne logera sous la pierre de la liberté.

Ilarie VORONCA

(in Journal inédit, suivi de Beauté de ce monde, Poèmes 1940-1946, Les Hommes sans Epaules éditions, 2018).