La Nuit se retourne

Collection Les HSE


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La Nuit se retourne

Pierrick de CHERMONT

Poésie

ISBN : 978224304492
Ilustrations de Dinah Diwan
50 pages - 20,5 X 13 cm
15 €

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Dès le recueil Des citronniers et une abeille, Alain Breton, dans sa postface, n’avait pas manqué de signaler un « humour, politesse de l’impatience », « une écriture pudique et passionnée », « des pages ferventes, inattendues, orfévrées », et il avait deviné la portée réelle et le potentiel de cette poésie : « il sera dit qu’il était bien enceint d’un Dieu. Dans quelle volière de silence ? ». Avec J’appartiens au dehors, la hauteur de l’inspiration, la puissance et l’originalité de l’écriture permettaient au poème d’accéder enfin au seul stade que pouvait envisager pour lui son créateur : celui d’une authentique confrontation au réel.

La publication de Portes de l’Anonymat comme de La Nuit se retourne, nous semble une étape décisive de l’œuvre et surtout de la construction du poète lui-même. Celui-ci mesure d’ailleurs très consciemment la portée de son dernier livre, et nous ne saurions mieux faire que lui céder la parole : « - sur le fond, Portes de l’Anonymat me semble renouveler le recueil J’appartiens au dehors dont il poursuit (approfondit ?) l’approche. Il se distingue à ce titre de La Nuit se retourne, qui appartient davantage au registre d’une méditation contemplative. Portes de l’Anonymat cherche donc à nouveau ce point de rencontre entre le monde intérieur et le monde extérieur pour le dire vite. Il me semble pouvoir expliquer l’intérêt puissant que je nourris pour cette quête, par un jeu de double pression à laquelle ferait face ma génération : d’un côté, quelques figures emblématiques du XXe siècle ont été à ce point dressées par la recherche universitaire - pour ne pas dire sacralisées, ce qui pourtant serait plus juste au regard de la démarche suivie - qu’elles occupent un espace considérable dans nos intérieurs, si bien que nous n’osons plus nous y avancer sans appréhension - quelle légitimité aurions-nous en nous y rendant seuls ? - et si nous le faisons en nous laissant guider par cette prolixe exégèse, nous frappe le silence d’un univers comme insonorisé et sourd, que nous ne reconnaissons ni comme nôtre, ni reflétant les impressions que nous eûmes en allant par nous-mêmes à leur rencontre. D’un autre, la vie que nous menons amasse une quantité considérable d’impressions, de sentiments, de réflexions, toutes parcellaires, hétéroclites et dont l’ombre nous paraît si démesurée que nous croyons préférable de poursuivre sans arrêter plutôt que d’affronter une quelconque quête de sens qui serait au-dessus de nos forces. D’où cette prédilection du point de fusion de ces deux univers, qui semble notre habitat restreint où nous cherchons nos marques, nos traces d’authenticité entre nous et le monde qui nous entoure. Il y a sans doute une certaine urgence à l’exprimer car l’obscurité s’accroît - ou du moins le sentiment d’obscurité - et avec elle, nous gagne une envie d’abandon et une espèce de préférence accordée à vouloir être simplement une chose sans âme jetée entre les mains de nos intérêts froids et remise dans un univers qui nous apparaît comme une pluie d’atomes indifférents. Il y a urgence et en même temps, pour peu qu’on se prête à une écoute simple, peut-être même naïvement humble, on trouverait une source fraîche, disponible, qui redonnerait vie à nos jours. Est-ce la bonne explication ? Je l’ignore et à vrai dire, peu importe."

 

 

UN VANTAIL S'OUVRE SUR UN CHEVAL...

 

Un vantail s’ouvre sur un cheval. Dans ses yeux, les verts rameaux d’avril. Une roue de charrette, un pigeon, du goudron clair.

 

Paris au début d’une nouvelle journée. Qui dira le récit des heures invisibles, leurs cris d’oiseaux dans le ciel ?

 

Nu et sans racines, je fus moins homme que chose broyée au printemps, plus proche du mur et de l’ardoise.

 

J’ai suivi une à une les marches, j’ai composé avec la pluie, me suis perdu avec le jour qui s’orpheline.

 

Econome  jusque dans la solitude, bouvier auprès du soleil, je t’ai cherchée avec la joie et le tremblement d’un ange ;

 

Toi dans mes yeux, unique lune comme une île. Toi sous les mirabelles, comme autant de lunes où tu t’endors.

 

Mets ta robe, amour, la nuit ouvre un gué vers l’irréparable ; le jour fut un géant, il s’amenuise contre tes mains.

 

Dans ce présent qui ne passe pas, je te cherche entre le manque et la gloire. Je t’aime et le départ vers les lointains est fixé.

 

Bientôt les fêtes du grand air, le lyrisme des étoiles. Rues et pâtures vont descendre vers nos intérieurs.

 

Bientôt, nous régnerons sur le pain et el sommeil, nous voyagerons au loin par la voix de nos enfants.

Qui nous expliquera la lumière, fille du chaos et de l’impatience ? Sur nos cœurs, elle bat comme un sang qu’on entrave,

Elle voudrait nous confier la vie initiale, l’ampleur du chant et du silence. Sans elle, je vacillerais au retour des feuilles.

 

Elle est cette heure souveraine qui ne s’effraie pas. Nul besoin de mémoire. Sa force est sa résistance libre.

 

Ah, sous son empire, si je pouvais être souple comme un liseron et non comme un grillage !

 

 

Pierrick de CHERMONT

(Poème extrait de La Nuit se retourne, Les Hommes sans Épaules/ LGR, 2013).


critique

"Prose poétique, exacte, rythmée, musicale, toujours belle. On y chante juste « l'inépuisable intérêt de Dieu ». Le poète suit la lumière des yeux, « lance un chant aux étoiles », et sait relancer dans une certaine joie secrète le fil interrompu de sa singularité. Un sens du Sacré qui impose le respect. Un verbe suspendu, parfois de façon énigmatique, « entre les sautes d'un jour ». « Avec la faim comme bâton », Pierrick de Chermont est un pèlerin qui marche vers ce Dieu fidèle et jamais vu. "

Jean-Luc Maxence (La Nouvelle Lanterne n°9, octobre 2013, in lenouvelathanor.com)

"D'aucuns penseront que je suis bien placé pour parler de cette plaquette de Pierrick de Chermont puisque, seul, un abîme nous sépare, lui le croyant et moi l'athée !  Ils n'ont pas tout à fait tort dans la mesure où je suis sensible à la parole qui parcourt ces quinze chants. Des chants qui sont comme des laisses de versets, comme on dit des laisses de mer : des versets comme des mots drossés sur la page par la foi religieuse du poète. Et comme la mer est toujours recommencée, l'enjambement, parfois présent, souligne une pensée coulant comme une source qui, jamais, ne se tarit…

Pierrick de Chermont célèbre à sa façon un monde dans lequel il déambule, un monde pris dans sa diversité : ville/nature, violence/douceur… Mais il n'en reste pas moins que des passages comme "Demain, ouvrir au feu le silence, au verbe la présence, tel autrefois le chant de Siméon, puits de lumière dans un puits de lumière", même s'il me donne une idée du projet de Pierrick de Chermont, reste obscur au mécréant que je suis qui ignore tout de ce Siméon sans doute biblique… De même le mécréant laisse de côté toutes les occurrences des mots Dieu, âme, chapelet, psaume… (du moins dans le sens que leur donne l'auteur) pour ne s'intéresser qu'à la célébration du monde qui traverse ces chants.

Un poème comme le chant IX est révélateur à la fois de la démarche de Pierrick de Chermont et de la lecture que je peux en faire. Si Pierrick de Chermont annonce clairement sa quête de sens dans des expressions comme "Une lumière pleine de lenteur perce les flancs de mon âme" (on pense au Christ crucifié dont un soldat de Pilate perce le flanc de sa lance) ou "Par la foi, satisfaction de faire tomber les âges d'or, de fabriquer de l'histoire toutes portes ouvertes",  je peux lire cet autre passage en me passant de l'hypothèse de Dieu : "La pluie sur un parc zoologique, la pluie sur les rues de la ville. Chacun se rapproche et se renouvelle, // Se revêt de milliers d'étoiles et recommence, avec le trouble d'avoir été visité dans ses profondeurs". L'un nomme Dieu ce trouble, l'autre le nomme mystère ou beauté du monde. Reste que les deux ont été sensibles à la même réalité. Et je pourrais multiplier les exemples, au risque de lasser le lecteur. C'est que Pierrick de Chermont se confronte au monde, au réel, tout comme les matérialistes. Il en tire sa conclusion alors que Guillevic, pour ne puiser que dans cette œuvre, en tirera une autre par son attention aux êtres et aux choses les plus humbles : "Oui, coquelicot, / Tu es l'empereur / De ton royaume. // Je ne sais pas t'imiter, / Mais continue à régner / Sur toi comme sur moi." (in Quotidiennes) ou, à propos d'un modeste jardin : "Rien que le temps / Qui s'est retiré là / Et n'attend rien." (in Creusement).

Les images de Dinah Diwan qui accompagnent le texte de Pierrick de Chermont sont en harmonie avec le ton prophétique du poète et sa volonté de décrypter le réel (à sa façon, faut-il le redire ?). Il s'agit de collages sur un texte soigneusement raturé et ainsi rendu illisible : métaphore de la révélation ? Ou quoi d'autre ?

En tout cas, si la poésie est un outil pour atteindre Dieu ("Poésie, tu nous élèves à l'opiniâtre décision de vivre. Poésie, mer éternelle du sans-horizon - je cueille au matin la rose, // Tu m'affilies à la terre, à la promesse de mon Dieu…"), elle est aussi pour le mécréant ou le mystique sans dieu une simple façon de dire le monde, dans toute sa complexité et dans tout son mystère, un mystère dont la science ne fait que reculer les limites. "


Lucien Wasselin (in Recours au poème, décembre 2013).

"Une écriture inspirée dans l’écrin de délicatesse des mots, qui n’exclut ni la transgression ni la surprise. Ce beau livre, texte et illustrations, transporte. Quelle est la réalité de la réalité, que ce soit dans le quotidien qui s’étend ou la transcendance de l’instant qui persiste ?

Extraits :

« Sonnerie dans un préau vide. Une lumière, le feutre roux des platanes, un trottoir ravi de son mutisme.

Ah, si je connaissais les sources du vent, je leur dédierais l’été pour qu’elles le relancent avec une forêt

De nuages ! Nuages que je goûte en riant seul, peinture, croupes, crinière que les enfants empoignent,

Figures du libre qui s’épargnent et se prolongent comme une mémoire ayant choisie de se taire !

Le soir, à nouveau les faux de l’indicible : un halo de lune, une voiture qui manœuvre dans un présent immobile.

Finie la journée, fini le dehors où Dieu est le grand cherché ; voici la nuit avec ses escaliers et ses langues oubliées... »

« … Je vous rejoins, apprends vos mœurs où l’on s’approche par la distance, où l’on pèlerine seuls et ensemble, ébranlés et fraternels ;

L’abeille n’est-elle pas l’égale de l’astre quand elle le couvre de frémissements ? Et tous ces chants et tous ces mystères qui nous unissent !

Boire à la sainte nudité du jour, chair à chair s’ouvrir à la plénitude, où, par une mesure sans mesure,

Nos âmes aspirent et tètent le monde. Oui, par une libre admiration, se métamorphoser en prosodies intérieures.

Au bout du bout, je disparaîtrai. T’embrasserai-je alors, Homme-dieu, du plein baiser de notre terre ? »

Poète et dramaturge, Pierrick de Chermont, allie l’originalité avec la rigueur de l’ordonnancement des mots. Il explore le monde comme intériorité, l’intériorité comme poésie, la poésie comme monde. Ce ternaire libère la pensée et révèle une joie secrète propre à la vie qui demeure.

Rémi Boyer (in incoherism.wordpress.com, décembre 2013).