Les Hommes sans Épaules


DOSSIER : LA POÉSIE CORSE CONTEMPORAINE

Numéro 63
420 pages
22/09/2026
20.00 €


Sommaire du numéro



ÉDITORIAL : "Le Mémorial de Tromba", par Christophe DAUPHIN

AINSI FURENT LES WAH : Poèmes de Albert GLATIGNY, Octavio PAZ, Pierre DELLA FAILLE, Alberto BAEZA FLORES, Paul VINCENSINI, Alain BRISSIAUD, Dominique MARBEAU, Pierrick de CHERMONT, Isabelle SANCY, Laure MISSIR, Rébecca BENKIMOUN, Facinet CISSE, Charles GARATYNSKI, Sacha ZAMKA

DOSSIER : "LA POÉSIE CORSE CONTEMPORAINE", par Norbert PAGANELLI

PRÉFACE À LA POÉSIE CORSE : Entretien, avec des textes de Karel HADEK, Norbert PAGANELLI

1/ LES PÈRES FONDATEURS DE LA POÉSIE CORSE : Poèmes de Santu Casanova, Petru Santu Leca, Minicale, Petru Rocca & Ghjacumu Santu Versini.

2 / LES POÈTES DU RIACQUISTU, Poèmes de : M. Antonetti-Orsoni, G. Biancarelli, M. Ceccarelli, R. Coti, J. Fusina, P. Gattaceca, G. Rocchi, D. Sammarcelli, J.-P. Santini, L. Santucci, G. Thiers, S. Valentini, F. Viangalli, M.-J. Vinciguerra & F. Web

3/ LES POÈTES DU DESINCANTU : Poèmes de A. Albertini, O. Ancey, M. Biancarelli, P. Canon, S. Cesari, A. di Meglio, F. Guerrini, S. Moretti, N. Paganelli, D. Pazzoni-Gavini, N. Sorba, H. Susini & J.-M. Weber.

4/ LES POÈTES EN MARGE (RIACQUISTU ET DESINCANTU), Poèmes de : É. Aubert-Colombani, P. Baldovini, L. Casale, C. Getten-Medori, M.-P. Lavezzi, P. Leca, D. Natali, P. Nicolaï, C. Popine, M.-A. Sebasti, A. Tardi & Mita Vostok.

5/ LES POÈTES CORSES DE LA NOUVELLE VAGUE, Poèmes de : C. Adolfini, J.-J. Andreani, J.-F. Agostini, M.-C. Betti, D. Coll, H. E. Dayssol, L. de Zerbi, P. M. Filippi , F. Follacci, D. Istria, C. Laba, C. Limongi, É. Orsini & S.-E. Saliceti.

VERS LES TERRES LIBRES : "René BERGIER et LUPO, courir sur le cratère", par Christophe DAUPHIN, avec des textes de René BERGIER

LA MÉMOIRE CORSE, LA POÉSIE : "Charles-Jean SIMONPOLI, la Main à plume de Ventiseri", par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Charles-Jean SIMONPOLI

LES PAGES DES HOMMES SANS ÉPAULES : Poèmes de Laure MISSIR, Christophe DAUPHIN, Alain BRETON, André PRODHOMME, Paul FARELLIER

AVEC LA MOELLE DES ARBRES, Notes de lectures : par César BIRÈNE, Claude ARGÈS, Alain BRETON, Antoine JOCKEY

INFOS / ÉCHOS DES HOMMES SANS ÉPAULES : avec des textes de Paul FARELLIER, Grégory RATEAU, Christophe DAUPHIN, César BIRÈNE, Paul ELUARD, Jumana MUSTAFA, Katayoun AFIFI, Alain BRETON, André PRODHOMME

Présentation

La Corse et ses poètes n’ont jamais été mis à l’honneur, au sein d’une revue de poésie contemporaine. C’est le cas ici, pour la première fois. Notre dossier « La poésie corse contemporaine », véritable « livre » au sein de la revue, donne à lire, pas moins de 60 poètes corses, des « pères fondateurs » aux poètes d’aujourd’hui, en passant du Riacquistu, du Desincantu et de la Nouvelle vague.

La Corse est-elle une terre de poésie ? Oui, répond Nobert Paganelli, à qui nous devons ce copieux dossier corse : « Oui, et cela peut surprendre, car on associe souvent à la Corse des stéréotypes qui ont la vie dure : banditisme, vendetta, violence... Alors que, traditionnellement, la poésie était bien présente dans le quotidien des insulaires qu'il s'agisse des chjam'è rispondi (joutes oratoires souvent humoristiques), des voceri (poèmes funèbres chantés par des femmes) ou des fameuses polyphonies qui peuvent être sacrées ou profanes et il y en a bien d’autres. ».

La Corse, c’est une affaire de poètes qui m’oriente d’emblée vers Ventiseri, un village de la côte orientale, enraciné dans la terre du Fium’Orbu, à 38 kilomètres au sud d’Aléria. Ventiseri est le village du poète-linguiste et résistant Charles-Jean-Simonpoli, le directeur de la revue Les Cahiers de poésie (1941-43), qui fut proche de La Main à plume surréaliste, durant l’occupation allemande, de nos chers Marc Patin et Robert Rius. De la plage, en contrebas, j’arpente les rues du village, jusqu’à ses hauteurs, où trône les ruines du Castello de Covasina. Ici, j’honore ta mémoire et je marche dans tes pas Charles-Jean Simonpoli.

Puis, je traverse l’île, pour rejoindre la côte ouest et son sud, Tizzano, à 17 kilomètres de Sartène, un village qui nage entre ses rochers ocres, dans une eau turquoise et son sable blanc, et le vert de sa nature sauvage. Non loin de là, Paddaghju aligne ses mégalithes. Trois kilomètres plus loin, nous avons atteint la Cala di Tromba de Pierre della Faille, un paysage de roches sculptées, de criques, recrachant une mer cristalline, avec sa tour génoise de Campomoro et son belvédère. À Madagascar, le tromba, c’est la possession sous ses différentes formes.

Pierre della Faille a-t-il été possédé ? Assurément, par la Corse, lorsqu’il a découvert cet endroit, en 1963. Il s’y installe, à Tizzano, pour ne plus jamais quitter l’île, y vivant dans une petite maison sans électricité ni eau courante, mais face au soleil, à l’azur et à la mer. La côte depuis Tizzano jusqu’à l’entrée des Bouches de Bonifacio est la partie la plus sauvage et la plus inaccessible du littoral corse avec celle au Nord de Porto. Le couple della Faille vit très modestement, mais dans l’amour, la poésie : En attendant, le soir, nous regarderons les jardins que nous avons créés en piochant le maquis, en arrachant la folie des herbes dont le souci futile est d’affoler nos regards…

La Corse fascine et pas depuis hier. Elle est, comme peut la décrire Édouard Herment, dans ses notes de voyages, en 1924, une route hallucinante à flanc de montagne, sans arbres, en plein soleil, et qui tourne en encorbellement et va se replier par deux angles droits, de telle sorte que l’on a en face de soi, Olmi-Capella où se termine la montée. Dans ce trapèze s’égrènent des hameaux, Mausoléo, Forcioli, Pioggiola, et nous ignorons si c’est l’influence du vin, de la chaleur, de la fatigue, de la lumière ou du paysage même, mais ces villages vacillent, chevauchent la route, se joignent, se séparent : sommes-nous à Mausoléo, à Olmi-Capella, ou n’est-ce qu’un seul village qui gambade de ravin en ravin ? Une soif ardente brûle le gosier, et nulle fontaine, source ou ruisselet, n’agrémente les ravins…

Christophe DAUPHIN



Revue de presse

Lectures :

Voici un superbe numéro des Hommes sans Épaules consacrée à la poésie corse contemporaine. Il commence par un hommage de Frédérich Nietzsche à la Corse, île de Beauté et île rebelle, et à Pascal Paoli, la grande figure de son indépendance éphémère.

Un long éditorial de Christophe Dauphin synthétise l’histoire particulièrement mouvementée de l’île et de son peuple, déconstruisant au passage les nombreux préjugés et stéréotypes qui persistent à son sujet, éditorial qu’il conclut ainsi :

« Bref, il semble que nous ayons sur le continent, une mauvaise connaissance de la Corse, de son histoire et de sa culture. Nous avons tenté d’y remédier, au pas de course, dans la mesure de nos moyens, à partir de la connaissance modeste que nous en avons. Une chose est certaine : la Corse ne saurait se réduire à une image d’Épinal ou une carte postale. La Corse, ce sont encore les Corses qui en parlent le mieux, à commencer par ses poètes, auxquels nous laissons désormais la parole. »

Le dossier a été conçu par Norbert Paganelli, Président de la Maison de la Poésie de la Corse. Après un entretien de Karel Hadek avec ce dernier, nous découvrons les pères fondateurs de la poésie corse, les poètes du Riacquistu, les poètes du Disincantu, les poètes en marge du Riacquistu et du Disincantu et les poètes corses de la Nouvelle Vague.

La poésie corse est très liée au chant corse précise Norbert Paganelli, même s’ils connaissent une « relative autonomie ». Il nous apprend ce qui distingue le mouvement Riacquistu et le mouvement Disincantu.

Le Riacquistu, né dans les années 70 d’une volonté de renouvellement, introduit de nouveaux thèmes dans la poésie et « des éléments de modernité dans la facture » mais se réapproprie également une culture traditionnelle alors dépréciée, comme les chants polyphoniques, en les renouvelant.

Le Disincantu, le mot signifie « désenchantement », apparaît à la fin des années 90 chez une nouvelle génération de poètes plutôt pessimistes, plus sombres comme Marc Biancarelli. Le Disincantu remet en cause les visions de la Corse du Riacquistu, qui reste attaché à la culture ancestrale et traditionnelle.

Un grand nombre de poèmes, en langue corse et en français, permet au lecteur d’apprécier la poésie de ces deux courants comme de ceux qui ne s’y inscrivent pas, avant de découvrir les poètes de la Nouvelle Vague dont Carine Adolfini :

 

Tout bouge à sa manière et se répète immuable cependant varie l’épaisseur du temps.

Parfois on ne voit plus les cloisons. Apparaît la lourdeur du blanc à la durée encordé,

le double d’un pays qui pousse sa présence.

Très peu revient dans un battement d’empreintes qui voudrait reparler.

Rien ne s’achève.

Tout continue au-delà des yeux.

C’est là, en instance chrysomèles sous la menthe,

escargots sous la pierre, c’est là et tantôt laisse trace

comme quand la centaurée d’un trait d’épine soudain signe la chair.

Partout les limites se veulent, les silences aspirent à se reconnaître.

Un Milan passe souverain dans le bleu silencieux, presque détouré d’une paroi de caverne,

il découpe autour et s’écrit,

ici.

 

Un poème de Jacques Fusina, figure du Riacquistu :

 

Un rayon

Ou deux peut-être

Entre feuilles et brise

S’infiltrent

Jusqu’à ta page

Clignent

Entre les lignes grises

Les mêlent

Les étirent

Les morcellent

Les divisent

Jusqu’au sommeil

Dessiné

Tout au bout

A l’insu

De ta plume

Surprise.

 

Un numéro indispensable.

Rémi BOYER (in https://incoherism.wordpress.com, 6 octobre 2026).