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Le Dieu des portes


Les Hommes sans Épaules n° 42
Dossier : Claude PELIEU & la Beat generation



Impasse des absolus


L'Émotion Encore et Toujours !


DISCOURS DE GUADALAJARA (extrait)

(..) Mais pourquoi est-il si nécessaire de penser à la poésie ? Est-ce parce qu’il y aurait en elle des aperçus sur la condition humaine plus nombreux ou plus importants que ceux que, par exemple, savent reconnaître les philosophies de l’existence ? Ou qui seraient formulés avec plus d’imagination ou d’éloquence que dans les écrits que l’on appellera de la prose ? Oui, certes, il est bien vrai que les grandes œuvres de la poésie - lesquelles ne sont pas seulement des poèmes, je place au premier plan parmi elles un Shakespeare ou un Cervantès - se risquent très avant dans les labyrinthes de la conscience de soi. C’est dans les hésitations angoissées d’Hamlet ou les rêveries généreuses de Don Quichotte que la modernité de l’esprit a trouvé son sol le plus fertile. Et il y a en chacun de nous un rapport à soi qui ne se défait jamais autant des illusions de l’existence ordinaire que quand nous entendons un rythme s’emparer des syllabes longues et brèves des mots de notre langue natale.

Et ce n’est pas, pour autant, qu’il ne faille pas se garder des enivrements faciles de la musique verbale. Le rythme dans les mots peut se mettre au service de simplement l’éloquence. Le mensonge peut s’en servir. Mais il n’en est pas moins un appel qui nous saisit très en profondeur, s’adressant à nos émotions, bousculant nos convictions paresseuses. Par ce renflammement de la parole nous recommençons d’exister, par sa voie peuvent reparaître, parmi assurément bien des leurres, des besoins et des intuitions qui sont notre vérité la plus essentielle. Car l’existence, cette vie humaine qui naît et qui doit mourir, qui est finitude, qui se heurte sans cesse aux imprévus du hasard, c’est, avant tout, un rapport au temps ; et comment accéder à l’intelligence du temps sinon en écoutant les rythmes, cette mémoire du temps, travailler sur les mots fondamentaux de la langue ?

Il y a ce rapport tout à fait spécifique et fondamental au temps dans la poésie, c’est ce qui fait d’elle l’approche la plus directe de la vérité de la vie. En français, par exemple, nous devons à Villon, à Racine, à Baudelaire, de percevoir des aspects de la condition humaine que nul davantage qu’eux n’a su reconnaître. Le rôle décisif du rapport à autrui dans l’éveil du moi, dans son intellection de ce qui est ou n’est pas, n’a jamais été plus intensément éprouvé que dans quelques poèmes des Fleurs du mal. Mais l’essentiel de la poésie n’est tout de même pas à ce niveau où la vérité de l’humain se dégage et se manifeste. Il est par en dessous, dans la vie même des mots, et c’est à cette profondeur dans la parole qu’il faut savoir rencontrer l’action de la poésie et, de ce fait, comprendre son importance. Comprendre qu’elle est le fondement de la vie en société. Comprendre que la société périra si la poésie s’éteint, peu à peu, dans notre rapport au monde. (..)

Yves BONNEFOY

(Discours de Guadalajara in Les Hommes sans Epaules n°39).


L'Émotion Encore et Toujours !

... Poètes de l’émotion et de la Poésie pour vivre, autrement dit : émotivistes, nous nous sentons proches de l’auteur de Sources du vent, car un « homme sans épaules », à la manière de Reverdy, ne se retranche jamais derrière la littérature pour faire exulter son imaginaire. Écrire, c’est vouloir se fouiller, plaider pour soi-même, rencontrer autrui au plus profond, donc communiquer, dénoncer aussi les aliénations, laver le vocabulaire, promouvoir en rêve des gestes qui deviendront un jour des actes. L’émotivisme est une attitude devant la vie, une conception du vivre qui ne saurait être détachée de l’existence du poète, car la création est un mouvement de l’intérieur à l’extérieur et non pas de l’extérieur sur la façade. L’émotivisme est un art de vivre et de penser en poésie, car une œuvre est nulle si elle n’est qu’un divertissement et si elle ne joue pas, pour celui qui la met en question, un rôle prépondérant dans la vie. Nous parlons bien sûr d’une poésie qui se soucie fort peu des déviations qui ont pour nom recherche esthétisante, logorrhée langagière et autres, ou de celles qu’un monde, rendu moins sensible par l’usage systématique de sentiments réduits à des figures de style, lui a imposées envers et contre tous ceux pour qui la poésie est un enjeu fondamental. À travers l’émotivisme, nous actualisons, développons et augmentons de nos propres acquis, les actions de nos aînés. Tout ce qui est vivant doit se renouveler pour continuer à vivre. Tout ce qui ne se renouvelle pas meurt. C’est cela une filiation poétique et non un respect de décrets et de mots d’ordre qui, d’ailleurs, n’existent pas. La poésie émotiviste - qui est la création, par une œuvre esthétique (grâce à une certaine association de mots, de couleurs ou de formes, qui se fixent et assument une réalité incomparable à toute autre), d’une émotion particulière que les choses de la nature ne sont pas en mesure de provoquer en l’homme -, ne peut que rejoindre la création de Pierre Reverdy, pour qui, la poésie n’est pas dans les choses, mais uniquement dans l’homme ; et c’est ce dernier qui en charge les choses, en s’en servant pour s’exprimer. La poésie est un besoin et une faculté, une nécessité de la condition de l’homme - l’une des plus déterminantes de son destin. Elle est une propriété de sentir et un mode de penser...

Christophe DAUPHIN

(Extrait de L'Émotion Encore et Toujours, Éditorial-manifeste, in Les Hommes sans Epaules).

  
" Il est des revues de poésie qui assurent à la littérature et à son histoire, une continuité, en développant un travail de mémoire remarquable. Fondée en 1953, en Avignon, Les Hommes sans Épaules, cahiers littéraires semestriels, vivent aujourd’hui leur troisième mouture… Un mémorial au didactisme magnétique et brillant. "   

Dominique Aussenac (Le Matricule des anges n°62).

"Cette revue, Les Hommes sans Epaules, est davantage qu’une revue. C’est un mouvement vivant, une flèche d’argent qui traverse l’apparaître pour laisser passer un esprit de feu."

Rémi Boyer (in incoherism.wordpress.com, 28 septembre 2014).

« Naoh aperçut, parmi des saules, une femme qui frappait l'une contre l'autre deux pierres. Des étincelles jaillissaient, presque continues, puis un petit point rouge dansa le long d'une herbe très fine et très sèche; d'autres brins flambèrent, que la femme entretenait doucement de son souffle : le Feu se mit à dévorer des feuilles et des ramilles. Le fils du Léopard songea, pris d'un grand saisissement : "Les Hommes-sans-Epaules cachent le Feu dans des pierres !" »

J.-H. Rosny aîné (in La Guerre du feu, 1911).