Benjamin PERET

Benjamin PERET



Benjamin Péret (1899-1959) est presque toujours qualifié, d’opposant-né. Ce n’est pas faux, mais on oublie trop souvent de parler de l’homme du oui et de l’adhésion à la liberté, à l’amour sublime, au Merveilleux, à l’amitié : Mon amie ma fièvre et mes veines - je vous attends dans le cercle le plus caché des pierres. Des rues de Paris aux avenues de Mexico, en passant par la jungle amazonienne, Péret, qui a magistralement établit l’analogie entre la démarche poétique et la pensée mythique, fut, à l’instar d’André Breton, un extraordinaire passeur de poésie : La mer se décolore et le rouge domine - Le rouge de mon cœur est le vent de ses îles - le vent qui m'enveloppe comme un insecte - le vent qui me salue de loin - le vent qui écoute le bruit de ses pas décroître sur mon ombre - si pâle qu'on dirait un poisson volant.

Mais, son intransigeance fit, que Péret dérangea et dérange, déconcerta et déconcerte toujours autant. Son anticléricalisme viscéral (« Nous espérons la chute de tous les dieux et christs en décomposition ! Vive l’homme libre et simple ! » Péret pense comme Karl Marx que « la religion est l’illusion d’un monde qui a besoin d’illusion »), son antimilitarisme (J’ai mangé beaucoup de rats - mais ils ne m’ont pas rendu ma jambe - c’est pour cela qu’on m’a donné la croix de guerre - et une jambe de bois) et son dégoût du nationalisme (Ils partirent - et des drapeaux tricolores sortirent de tous les anus - Dans l’égout du ciel français - ils étaient à leur aise mieux que des crapauds - mais quand ils eurent dépassé leur crachat - les requins vinrent à leur rencontre - et les rejoignirent quelque part entre deux vagues), son hostilité déclarée à tout système obscurantiste, répressif, tendant à asservir l’homme ; ce sont justement ses prises de positions radicales, sa création incisive et déconcertante, qu’il assuma sa vie durant, sans jamais fléchir, qui le heurtèrent à l’intelligentsia  et le vouèrent au purgatoire, de son vivant comme après sa disparition. Ainsi, quand son poème au vitriol, « Vie de l’assassin Foch » (À l'odeur le père reconnut - Ce sera un fameux assassin - Morveux crasseux le cloporte grandit - et commença à parler de Revanche), parut dans Le Surréalisme au service de la révolution, en 1930, le critique littéraire de La Liberté demanda que l’auteur soit fusillé. La réaction est violente, mais soyons franc, c’est bien ce que recherchait Péret.

Après « Vie de l’assassin Foch », Péret récidive en mars 1926, lorsque l’Académie Française consacre son prix de poésie 1927 à l’évocation de la « mort héroïque du lieutenant Condamine de la Tour, tué l’été dernier au Maroc, à la tête de sa section de tirailleurs ». Le poème anticolonialiste de Péret est publié dans La Révolution surréaliste n°6 : Pourris Condamine de la Tour pourris – Avec tes yeux le pape fera deux hosties – pour ton sergent marocain – et ta queue deviendra son bâton de maréchal – Pourris Condamine de la Tour – pourris ordure sans os. Le scandale est bien sûr retentissant.

Et il en alla toujours ainsi, par rapport à Benjamin. Et pourtant, ironie du sort, c’est bien grâce à Péret que Condamine de la Tour, ce boucher colonialiste occis durant la guerre du Rift, est passé, même sous le signe de la vermine, à une certaine forme de « postérité ».

Octavio Paz n’écrivit pas en vain, à André Breton, le 12 janvier 1963 : « Les insultes à la mémoire de Péret révèlent que notre cher ami ne cesse pas de vivre et que sa  présence morale est encore une « pierre de scandale ». Une société des Amis de Benjamin Péret s’est constituée. Je vous prie, cher André, d’utiliser mon nom sans réserve. Pour moi, c’est un devoir de faire partie de cette association. » Cet attachement était des plus sincères et je pus le vérifier, lorsqu’après avoir fait sa connaissance à Paris, en 1995, je devais retrouver Octavio Paz chez lui à Mexico City. C’est avec émotion qu’il évoqua devant moi, « la haute figure de Benjamin, celui qui fut tellement peu soucieux de la réussite personnelle et définitivement irrécupérable » ; celui qui sera demeuré en tout « fidèle à l’idéal de sa jeunesse » ; idéal qui l’amène, après la Boucherie de 14-18, par révolte et après s’être découvert poète en lisant Mallarmé, à quitter Nantes.

Benjamin Péret ? Poète et théoricien de la poésie, mythologue, analyste de l’Amour sublime, chercheur de Merveilleux, polémiste, militant révolutionnaire ? Oui, Péret relève de tout cela (et avec quelle humanité !) à la fois, mais il fut avant tout un homme libre, à l’instar de son ami André Breton, qui a écrit : « Le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore … Il répond sans doute à ma seule aspiration légitime. »

Le combat pour la liberté fut, comme chez tous les surréalistes, constant chez Péret, car, de tous les sentiments qui s’agitent dans le cœur de l’homme, le désir de liberté est certainement l’un des plus impérieux et sa satisfaction l’une des conditions essentielles de l’existence. C’est pourquoi, écrit Péret (in Que fut le Quilombo des Palmares, 1956) : « De tous les sentiments qui s’agitent dans le cœur de l’homme, le désir de liberté est certainement l’un des plus impérieux et sa satisfaction l’une des conditions essentielles de l’existence. C’est pourquoi lorsqu’il s’en voit privé, il n’a de repos qu’il ne l’ait reconquise ; si bien que l’histoire pourrait se limiter à l’étude des attentats contre cette liberté et aux efforts des opprimés pour secouer le joug qui leu a été imposé. Si le désir de liberté est à ce point ancré dans le cœur de l’homme, n’est-il pas paradoxal, qu’il sa la soit laissé arraché ne serais-ce qu’une fois ?.... Tout se passe comme si l’homme n’aspirait jamais autant à sa liberté qu’à partir du moment où il la perd ; sans doute parce qu’elle constitue, pour l’esprit comme pour le cœur, l’oxygène sans lequel il ne peut survivre. Si l’être physique ne peut vivre sans air, l’être sensible ne peut que s’étioler et dégénérer sans liberté. »

Christophe DAUPHIN

(in Revue Les Hommes sans Epaules).

Lire Benjamin Péret (œuvres disponibles) :

Œuvres complètes, tomes 1 à 3 (éd. Eric Losfeld/Association des amis de Benjamin Péret, 1969/1979), Œuvres complètes, Tome 4 à 7, (éd. José Corti/Association des amis de Benjamin Péret, 1987/1995), Livre de Chilam Balam de Chumayel (Denoël, 1955), Anthologie de l'Amour sublime (Albin Michel, 1956, 1988), Anthologie des mythes, légendes et contes populaires d'Amérique (Albin Michel, 1960, 1989), Le Grand jeu (collection Poésie, éd. Gallimard, 1969), Les Rouilles encagées (éd. Mille et une nuits, 1995), Le Déshonneur des poètes suivi de La Parole est à Péret, (Éditions Mille et une nuits, 1996), La Commune de Palmares (éd. Syllepse, 1999), Trois poèmes inédits (Les Loups sont Fâchés, 2000), Je ne mange pas de ce pain-là (éd. syllepse, 2010), Dans la zone torride du Brésil (le chemin de fer, 2014).

À consulter :

Cahiers Benjamin Péret n°1, 2, 3 et 4 (2012/2015), Benjamin Péret et les Amériques (Association des amis de Benjamin Péret, 2009), Guy Prévan, Péret Benjamin, révolutionnaire permanent (éd. Syllepse, 1999), Benjamin Péret (Henry Veyrier, 1982), Claude Courtot, Introduction à la lecture de Benjamin Péret (Le Terrain Vague, 1965), Jean-Louis Bédouin, Benjamin Péret (éd. Seghers, 1960).

Film : Rémy Ricordeau, Benjamin Peret, je ne mange pas de pain-là. 94 mn. Coffret livre de 88 pages  + Dvd. 23 €. Collection Phares, Seven Doc Production, www.sevendoc.com

Site de l’Association des Amis de Benjamin Péret : www.benjamin-peret.org

Benjamin Péret poète et révolutionnaire

Benjamin Péret, la voix du poète



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : La parole est toujours à Benjamin PÉRET n° 41