Henri MICHAUX

Henri MICHAUX



Henri Michaux (Namur, 24 mai 1899 – Paris, 19 octobre 1984).

"... «Lointain intérieur», ce titre d’un livre d’Henri Michaux recèle une ambivalence qu’il faut souligner d’emblée. On note qu’il se compose de deux adjectifs accolés. L’un de ces adjectifs est substantivé, mais ce rôle de substantif peut être tenu alternativement par l’un ou l’autre : il peut donc s’agir soit d’un lointain qui serait intérieur, soit d’un intérieur que l’on jugerait lointain. On voit tout de suite l’écart d’entendement qui sépare ces deux « versions ». Dans l’une, je me dis porter un lointain à l’intérieur de moi-même, c’est-à-dire que ce lointain fait corps avec ma part la plus profonde certes, mais aussi la plus intime, donc en fin de compte la plus proche. Dans l’autre, je procède à une introspection, je scrute mon intérieur, et voici qu’il m’apparaît lointain, qu’une distance m’empêche de le rejoindre et me sépare donc de moi-même. En quoi serait-il légitime d’ignorer l’une ou l’autre de ces deux directions ? Coexistant, elles ennoblissent le lointain de ce surcroît d’énigme où se confirme sa vraie valeur poétique. « Je vous écris d’un pays lointain » nous dit Michaux, et aussi : « Je vous écris du bout du monde ». C’est ce loin qu’il faut ici, c’est demain qu’il faut aujourd’hui : Siècles à venir/ Mon véritable présent, toujours présent/ Obsessionnellement présent… Michaux - comment s’en étonner ? - témoigne d’une solide addiction à la drogue du lointain (« Tous les moyens lui sont bons. Pas besoin d’opium. Tout est drogue à qui choisit pour y vivre l’autre côté. ») : C’est ça qui fait rêver ! C’est ça qui fait pisser rêveusement les chiens contre le pied des arbres ! C’est ça qui nous endort à tout le reste, et toujours nous ramène, recueillis aux fenêtres, aux fenêtres, aux fenêtres aux grands horizons. À ce penchant, « le monde », bien entendu, oppose ses obstacles insurmontables : On m’enfonçait dans des cannes creuses. Le monde se vengeait. On m’enfonçait dans des cannes creuses, dans des aiguilles de seringues. On ne voulait pas me voir arriver au soleil où j’avais pris rendez-vous. Michaux oscille d’ailleurs entre les deux perspectives que nous indiquions. Tantôt, c’est, en leur utopie, le lointain et la cime qui pourraient être, idéalement, ses seuls intimes, « sa vraie famille », que le monde le fait quitter : […] cependant qu’il y a peu d’instants encore, il se trouvait entre les Majestés, lui-même sur un trône, parmi les souverains masqués et qu’en grande pompe le suivaient ses gens, tandis que s’élevant toujours plus haut, plus haut encore, il abordait à la plate-forme suprême, où, seul, le son des grandes trompettes de la victoire pouvait le rejoindre. […] Il lui faut en un instant, et incertain s’il la reverra jamais, quitter sa vraie famille, les célestes siens, pour revenir parmi les étrangers qui se disent ses proches et ne le connaissent pas. Tantôt, au contraire, c’est l’intérieur qui devient le lointain de tout, et qui sépare de tout : J’ai peine à croire que ce soit naturel et connu de tous. Je suis parfois si profondément engagé en moi-même en une boule unique et dense que, assis sur une chaise, à pas deux mètres de la lampe posée sur ma table de travail, c’est à grand’ peine et après un long temps que, les yeux cependant grands ouverts, j’arrive à lancer jusqu’à elle un regard. Une émotion étrange me saisit à ce témoignage du cercle qui m’isole. Un conflit persiste donc, et l’on sent qu’il peut y avoir quelque chose de malaisé dans la « gestion » intime du lointain intérieur. Les poètes le disent, ou le suggèrent, chacun dans sa tonalité propre..."

À lire : Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1998.

Paul FARELLIER

(Revue Les Hommes sans Épaules).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : DIVERS ÉTATS DU LOINTAIN n° 34