Jacques BERTIN

Jacques BERTIN



Auteur-Compositeur-Interprète, poète, homme engagé, homme du peuple, Jacques Bertin (né le 17 octobre 1946, à Rennes) n’a jamais baissé pavillon, pas plus à soixante ans, qu’à vingt ans, l’âge où, après des études de journalisme à Lille, il s’installa à Paris, en 1967. La même année, il enregistra chez BAM, son premier album, Corentin, qui, aussitôt remarqué, obtient le Grand Prix du Disque de l’Académie Charles-Cros (Bertin l’obtiendra une deuxième fois, en 1982, avec l’album, Changement de propriétaire). 

Bertin fait figure de jeune prodige de la chanson française. On l’annonce, à juste titre, comme le « plus grand depuis Brel, Brassens, Ferré et Trenet ». Bérimont, lui-même, écrit : « Vous dirai-je mon opinion la plus intime : le fils de Brel est ici. Non pas son imitateur : son dauphin ! celui qui le prolonge. » René Bourdier voit clair en écrivant dans Les Lettres Françaises : « Je vois en lui le chef probable d’une nouvelle génération d’auteurs-compositeurs-interprètes. Un grand chef de file, de ceux qui changent la face de la chanson. » Max-Pol Fouchet conclut : « Belle parole. Belle pensée. Pensée d’homme, pensée de poète. Manquait la musique. Elle ne se fait pas attendre ».

Une grande carrière, comme on dit, s’ouvre devant lui. Eddie Barclay ne lui avait-il pas proposé un contrat que Bertin repoussa sans ménagement : « Il me déplaisait, ce représentant de la bêtise et de la connerie du show-biz du temps de Salut les copains ! ». Depuis lors, L’homme qui campe à l’écart de l’époque –Tisonnant ses doutes pour s’y chauffer, a vendu plus de cent soixante mille disques et cinquante mille livres, bien loin de la société du spectacle, car la vie d’artiste, chez Bertin, c’est un combat « dans un couloir éclairé par une pauvre ampoule… Ce couloir allait vertigineusement loin ; c’était, pour qui savait piloter, un toboggan vers l’infini ».

Le poète a bâti son œuvre, exigeante et sans concession, sans jamais rien lâcher : « Moi, je suis chanteur depuis 1967. Pas de subventions. Pas de considération. Du mépris. Mais aussi du public et de la durée. » Jacques Bertin, s’est toujours tenu en marge des milieux officiels depuis ses débuts en 1966.

Jacques Bertin, s’est toujours tenu en marge des milieux officiels depuis ses débuts en 1966. Il est l’un de nos plus grands poètes lyriques ; le chef de file des auteurs de sa génération, qui s’étaient fixer pour but de développer le je créateur sans gommer l’homme dans l’artiste. Nous lui devons une bonne vingtaine d’albums, de nombreux poèmes et une quantité non négligeable de chefs-d’œuvre. Parmi les grands classiques du chant bertinien, citons entre autres : « Trois bouquets », « A Besançon », « Ambassade du Chili », « Les biefs », « Carnet », « Domaine de joie », « Paroisse », la Merveille, nous l’avons déjà dit, « Les grands poètes », « Je voudrais une fête étrange et très calme » ou « La lampe du tableau de bord ». Chez lui, que le texte soit destiné à l’écrit ou à être chanté, il est poésie par essence et glisse comme un ongle sur la souffrance longue du temps.

Il y a chez Bertin cette fracture existentielle, cette révolte inassouvie, cette plaie qui saigne dans sa vie comme dans ses mots, mots qui serrent de près comme la grêle. Un humanisme de combat proche de René Guy Cadou, de Luc Bérimont, ou de notre grand aîné et regretté ami Jean Rousselot. Loin de l’état d’âme factice, le lyrisme, chez Bertin, rejoint le hile profond de l’être : Traversez cette eau plongez-y votre corps – Sur l’autre rive sont les arbres les mots dont vous avez besoin… - Sur l’autre rive le temps vous donne ses mains. Il éclate, tire à bout portant, et nous foudroie sans la moindre complaisance : Moi je me suis rogné les ailes au mur.

Parler d’un chanteur (mais quel chanteur ? La « famille » est vaste), c’est à nouveau poser le problème de la relation qui existe entre la chanson et le poème ; c’est relancer la fameuse sentence de Jean Cocteau : « La chanson nous éloigne de ceux qui se croient poètes ». Car, après tout, qu’est-ce qu’une chanson ? Un texte court, un refrain, trois ou quatre couplets, des rimes pauvres, une mélodie qui accroche la mémoire. Cette définition est bien sûr limitée s’agissant de Jacques Bertin et de ses amis. La chanson est un genre musical universel ; la forme musicale qui lie le plus étroitement musique, rythme et paroles. La chanson invite à la nostalgie, fait taire une conversation, aspire vers la joie, la tristesse, l’émotion, la réflexion (ça arrive). Elle s’impose à nous ; elle est abordable immédiatement pour le plus grand nombre.

Poésie, donc, ou chanson ? Concernant Jacques Bertin, le problème ne se pose pas : Je suis l'homme des cours du soir, du long halètement des lampes. Il est pleinement chanteur et poète à la fois. Il ne chante pas avec et selon un plan marketing, mais avec ses tripes, ses émotions. Sa voix est unique, douce, de plainte, de colère, de murmure, obstinée ; elle dit la blessure existentielle, l’amour morte, l’amertume, la joie, la révolte, la vie, toujours la vie, que l’on habite comme une blessure, la Loire et ses noyés, l’enfance, les émotions parfois les plus simples, cette musique intime qui parle à chacun.

La voix de Jacques Bertin est l’une de celles qui donnent le la dans l’histoire de la chanson française contemporaine : « Aller plus loin dans les mots, inventer son propre lyrisme, parler de soi, certes, comme les poètes ou les peintres, mais en se reculant aussitôt dans l’ombre afin de rester véridique. Il fallait jouer le jeu de la poésie sans tricher, prendre tous les risques, ne pas composer avec ce que la société, ici mielleusement représentée par « le métier », voulait entendre. Etre un artiste, donc être un homme, et vivant : inattendu, non conforme, libre ».

Le répertoire est ample, large, aigu, riche, carnet de bord, qui nous donne sa voix et ses mains, qui est comme une sorte d’estuaire plus lumineux que la nuit dans la nuit ; pour le connaître, je dis qu’il surclasse à peu près tous les autres, très loin, dans un paradis qui, sans doute, est une enfance. « Il n'y a que les mots pour posséder les gens longtemps », a écrit Jacques Bertin.

Qu’elle soit orchestrée ou interprétée sans arrangement (voix et guitare), sa chanson est faite d’un alliage émotionnel qui n’a rien à craindre du temps. Elle est un appel continu à l’insurrection : Il reste peu de temps pour sauver le monde et vous sauver – Il reste peu de temps pour vous investir de la sainte colère – Je vous vois comme un animal aux jambes cassées – Les yeux fous qui cherche à se lever qui cherche une aide – Dans le ciel vide autour de lui qui tourne et dans sa tête emballée. On chercherait, en vain, le mot ou la virgule en trop. Fait encore plus rare, la chanson de Bertin passe avec succès l’épreuve de la lecture à voix haute, sans musique. Bertin écrit des poèmes. Certains sont faits pour être mis en musique ; d’autres, non. Les premiers deviennent des chansons qui seront chantées, c’est-à-dire que l’agencement des mots y est fonction de l’oreille.

Il y a chez Bertin cette fracture existentielle, cette révolte inassouvie, cette plaie qui saigne dans sa vie comme dans ses mots, mots qui serrent de près comme la grêle. Un humanisme de combat. Le dossier central des HSE 26 (2008) a été consacré à « Jacques Bertin, le poète du chant permanent », avec en deuxième partie un choix de poèmes et de chansons et de nombreux inédits. Il est, avec Léo Ferré, l’un de nos plus grands poètes lyriques ; le chef de file des auteurs de sa génération, qui s’étaient fixé pour but de développer le je créateur sans gommer l’homme dans l’artiste. Nous lui devons une bonne vingtaine d’albums, de nombreux poèmes et une quantité non négligeable de chefs-d’œuvre.

Il y a toujours un livre, un poème, une chanson, un disque de Bertin à portée de main, une chanson à portée de voix, un vers à portée de cœur, dans la solitude de la nuit, c’est-à-dire, celle de l’être, lorsque vient le givre avec ses cuivres. Il fait grand froid. C’est « Paroisse », la plus simple, la plus poignante, la perle des perles, avec sa : Femme posée comme une lampe à huile dans le silence, comme un tableau de Georges de La Tour. C’est « Besançon », qui est aussi un Art poétique ; une chanson composée en juin 1973, alors que Bertin, journaliste à Tribune socialiste, l’hebdo du PSU, couvrait le conflit retentissant des LIP : On fait des vers avec l'espoir, avec la vie - Avec les ongles qui s'accrochent au réel - Avec des mots qui m'ont été soufflés cet hiver - A Besançon parce que le vent souffle dans le dos du poète - Et le crible de mots qui ne lui appartiennent pas. C’est encore « Le Rêveur », chanson à vif, dans laquelle Bertin évoque l’enfant qu’il fut et qu’il n’a jamais trahi : J'étais l'enfant qui courait moins vite - J'étais l'enfant qui se croyait moins beau - Je vivais déjà dans les pages vides - où je cherchais des sources d'eaux.

Jacques Bertin, les traces des combats, par Christophe Dauphin (in Recours au poème, le magazine de la poésie et des mondes poétiques".

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

Oeuvres de Jacques Bertin : 

Impossible parler, poèmes, Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1975.
Dans l'ordre, poèmes et chansons, Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1978.
Chante toujours, tu m'intéresses (ou les combines du show-biz), essai, Éditions du Seuil, 1981.
Félix Leclerc, le roi heureux, Biographie, Éditions Arléa, Éditions Boréal (Québec), 1987.
Du vent, Gatine ! (Un rêve américain), roman, Éditions Arléa, 1989.
Plain-chant, pleine page, Poèmes et chansons 1968-1992, Éditions Arléa, 1992.
Blessé seulement, poèmes, Éditions de l'Escampette, 2005.
Une affaire sensationnelle,  roman, Editions Le Condottiere, 2008.
Reviens, Draïssi !, chroniques, Éditions le Condottiere, 2009.
Les traces des combats, poèmes et chansons 1993-2010), Éditions le Condottiere, 2011.
Le dépanneur (Le Québec de A à Z vu par Jacques Bertin), essais, Éditions Sylvain Harvey, 2011.

Discographie de Jacques Bertin : Tous ces disques sont édités et/ou réédités par Velen.

Intégrale vol. 1 - Corentin (1967) et Revoilà le soleil (1968)
Intégrale vol. 2 - Fête étrange (1970) et Claire (1972)
Intégrale vol. 3 - Besançon (1974) et Permanence du fleuve (1975)
Intégrale vol. 4 - Domaine de joie (1977) et Les visites au bout du monde (1980)
Intégrale vol. 5 - Ma vie mon œuvre (1984) et Paris Théâtre de la Ville (1985)
Changement de propriétaire (1982, interprétation des œuvres des autres)
Ma vie, mon œuvre (1984)
Théâtre de la Ville (1984, enregistrement public)
Café de la Danse (1989, enregistrement public)
Fête étrange (1991, compilation)
Le poids des roses (1991)
La blessure sous la mer (1993)
Hôtel du grand retour (1996)
Le grand bras, les îles (1999)
Bertin chante Bérimont (réédition en 2001)
La jeune fille blonde (2002)
No surrender (2005)
Que faire ? (2007, enregistrement public)
Comme un pays (2010)
La Gaîté Montparnasse (1978) et Aux oiseaux de passage, (2000). Réédition (2011) de deux enregistrements publics.
L'état des routes (2013)

Films :

René Guy Cadou, de Louisfert à Rochefort-sur-Loire, un film de Jacques Bertin, réalisation Annie Breit (DVD éditions Velen).
Jacques Bertin, le chant d'un homme (2006), un documentaire de Philippe Lignières et Hélène Morsly (63')
Jean Dufour, un ouvrier dans la coulisse (ou : comment un ajusteur à la SNCF devint un imprésario des plus respectés), un film de Jacques Bertin et Etienne Louis, 2011 (DVD éditions Velen).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : JACQUES BERTIN, le poète du chant permanent n° 26