Jacques PREVEL

Jacques PREVEL



La destinée de Jacques Prevel (né le 21 juillet 1915, à Bolbec, en Seine-Maritime), est peu connue : c’est celle d’une étoile noire. Mal de vivre, révolte, violence, pauvreté, maladie et incompréhension jalonnent sa brève existence. Le poète n’a-t-il pas lui-même écrit, en juillet 1947 : « Je hais l’écriture, je n’aime que la vie, et à travers l’écriture que je hais parce qu’elle me réduit le plus souvent à l’esclavage, je ne cherche que la vie et quand je la trouve c’est dans ce sentiment de toute puissance qui me soulève et me rend tout mon pouvoir… Je suis véritablement réduit à de monstrueuses tristesses. Je suis réduit à peiner comme un homme de peine. Il me manque toujours l’essentiel. Il me manque le souffle, car on m’a bâillonné et je respire de plus en plus péniblement en me débattant ».

Durant trente-six ans, en effet, ce grand poète normand a lutté de toutes ses forces pour mettre en mots « l’inconvénient d’être né », tout en espérant une reconnaissance qui ne viendra pas. Exister, être publié, être lu, sortir de la marge et de la misère par son art ; tel fut le dessein de ce poète dont la fracture existentielle ne sera jamais compensée, pas même par l’amour absolu de deux femmes, ni la rencontre du mentor que sera pour lui Antonin Artaud.

Prevel est trop souvent évoqué par rapport à ce dernier. On le perçoit souvent comme l’un des témoins privilégiés des derniers jours de l’auteur du Pèse-Nerfs ; comme le malheureux en tout, le poète maudit, l’ami et le disciple aveugle d’Artaud le Mômô. À dire vrai, on ne peut trouver Jacques Prevel que dans les marges de sa légende et de son mythe. Il fut l’ami et le disciple d’Artaud et son besoin d’admirer était réel, certes, mais Prevel est avant tout un poète à l’écriture personnelle.

Jacques Prevel a connu une existence chaotique, faite d’errance, de pauvreté et de maladie. Sa vie fut une folle recherche d’un absolu qu’il a tenté d’atteindre par l’écriture, alors qu’il était consumé par un feu intérieur, rongé par une tuberculose pulmonaire, les déceptions multiples de sa cruelle et vaine recherche de notoriété.

Monté du Havre à Paris en 1942, Prevel devient cet homme partagé jusqu’à la torture entre deux femmes aimées chacune à sa manière, la figure de l’ombre de la bohême littéraire et artistique de Montparnasse et de Saint-Germain-des-Prés, l’ami, dès 1946, d’un Antonin Artaud vénéré et finissant, dont Prevel devient le disciple, allant jusqu’à lui procurer la drogue dont il avait besoin : « J’étais pris dans son tourbillon. Je le suivais comme un somnambule ».

Dès lors, Prevel tient un journal dans lequel il consigne le récit quotidien de sa vie et de ses rencontres avec son mentor. À Paris, Prevel vit dans l’isolement et la misère, écrit des poèmes et publie trois recueils à compte d’auteur. Ses poèmes, esprits dans la chair à vif, prompts comme la foudre, sont autant de cris de colère et de douleur sur le mal de vivre.

La poésie de Prevel tente de dire la vie, ou plutôt l’absence au cœur de toute vie, à travers une inspiration romantique du malheur, et dans l’urgence à hurler des paroles étranglées : Je me refuse à croire que mes paroles - ne seront pas entendues. Prevel propage son incendie poétique et existentiel jusqu’aux tréfonds de l’être, à l’image de ses amis Artaud et Gilbert-Lecomte : En dérive vers l’absolu - il ne me reste qu’à enfreindre l’ordre - De toute justice - Pour me détacher sans consentement - De la violence qui m’accable.

Jacques Prevel est terrassé par la tuberculose dans la nuit du dimanche 27 mai 1951. Son enterrement a lieu le 1er juin 1951, à Bolbec. Sur sa pierre tombale, on grave ces quelques vers : Et je suis là de cette brume qui m’efface – Je suis fatigué de cette misère – Et j’imagine un amour que je pourrais vivre sans pleurer – J’imagine un amour où je pourrais mourir sans regret.

Jacques Prevel, le havrais, Jean-Pierre Duprey, le rouennais : La Normandie saigne noir dans leurs plaies. De son vivant, Prevel, l’aîné de quinze ans de Duprey, creva littéralement de faim, comme d’autres, mais en se défendant avec beaucoup de maladresse. Durant trente-six ans, il porta la tuberculose en lui tel un défi et lutta de toutes ses forces pour mettre en mots « l’inconvénient d’être né ». Exister, être publié, être lu, sortir de la marge et de la misère par son art ; tel fut son dessein. Il y sacrifia tout, pour y parvenir, notamment sa santé, son couple et sa famille. Ce fut en vain. La reconnaissance ne vint pas. Au contraire, plus il y aspira et plus elle s’éloigna, au profit d’une solitude plus profonde, d’une dépression galopant sans cesse sur ses nerfs, d’une fracture existentielle qui ne cessa de s’agrandir. Cette fêlure ne put jamais être compensée. Ni par l’amour absolu de deux femmes, ni par la rencontre du mentor, que fut pour lui Antonin Artaud. La seule reconnaissance qu’obtiendra Jacques Prevel ne sera pas celle de poète, mais celle de témoin privilégié des derniers jours d’Artaud. L’existence de Prevel fut ignorée et méprisée. Sa mort le fut tout autant en 1950. « J’ai souffert autant qu’on peut souffrir au monde.

Mais j’ai connu la joie atroce de rêver », écrit Prevel, ce que pourrait contresigner Duprey. Au-delà de leurs différences et de leurs convergences (la Normandie, la poésie, Artaud…), la souffrance de ces deux-là, qui ne se sont jamais rencontrés, était absolue et intolérable sous toutes ses formes : ils survivaient à leurs vies lucides des innombrables raisons qu’il avait de désespérer.

Leur révolte était absolue, leurs œuvres, uniques. Duprey a pu s’affirmer et concrétiser. Prevel, non. Que justice lui soit, ici, enfin rendue !

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

 

Œuvres de Jacques Prevel : Poèmes mortels, (éditions du Lion, 1945), Poèmes pour toute mémoire (J. Haumont, 1947), De colère et de haine, avec un poème par Antonin Artaud (Éditions du Lion, 1950), En dérive vers l’absolu, préface de Jean Rousselot, choix de poèmes (éd. Seghers, 1952), Poèmes (Flammarion, 1974), En compagnie d’Antonin Artaud (Flammarion, 1974. Rééd Flammarion, 1994 et 2015).

Filmographie : En compagnie d’Antonin Artaud (1993), long métrage réalisé par Gérard Mordillat, avec Sami Frey dans le rôle d’Artaud et Marc Barbé dans celui de Prevel. De colère et de haine (1993), court métrage, documentaire réalisé par Gérard Mordillat et Jérôme Prieur sur Jacques Prevel. Ces deux films sont disponibles en coffret dvd DVD, chez Arte éditions.

À lire : Christophe Dauphin, Derrière mes Doubles, Jean-Pierre Duprey & Jacques Prevel, préface de Gérard Mordillat (Les Hommes sans Épaules éditions, 2021), Gérard Mordillat & Jérôme Prieur, La véritable histoire d’Artaud le Mômo, avec un DVD (documentaire 170 min.), éditions Le Temps qu’il fait, 2020.



Publié(e) dans le catalogue des Hommes sans épaules


 
DERRIÈRE MES DOUBLES, Jean-Pierre Duprey & Jacques Prevel