Jean SÉNAC

Jean SÉNAC



Christophe DAUPHIN : "Jean Sénac l'éclat du jour au poing d'un centenaire franco-algérien", sur le site recoursaupoème.fr

On ne ressort pas indemne de la lecture de Jean Sénac (né à Béni-Saf, près d'Oran, le 27 novembre 1926), « poète algérien de graphie française », ainsi qu’il se définissait lui-même, et qui fut assassiné dans sa cave-vigie d’Alger, frappé par cinq coups de couteau en pleine poitrine. Cette mort, il l’a sentait rôder : Pourquoi suivre cette trace - d’avance tout est conclu - quand vous laverez ma face - le soleil n’y sera plus. Les Français ne lui pardonnaient pas d’avoir été membre du F.L.N. pendant la guerre d’indépendance et d’avoir choisi l’Algérie. Le pouvoir algérien supportait mal ses positions très critiques à l’égard du système bureautique. On s’aperçoit pourtant que cet homme, qui garda jusqu’à la fin l’Algérie au cœur, constitue une indispensable charnière dans les rapports intellectuels et culturels franco–algériens. Rarement une existence aura autant collé à la poésie.

Poète, animateur, militant révolutionnaire, chrétien, homosexuel et français, se proclamant ouvertement plus algérien que n’importe qui, Jean Sénac a dérangé, de son vivant, autant le pouvoir bourgeois et colonial français, que l’extrême droite, les intégristes islamistes ou la bureaucratie algérienne. Sénac réclamait la révolution, oui, mais non sans liberté, amour et fraternité, à l’instar du poète et cinéaste italien Pier Paolo Pasolini, l’un des intellectuels et créateurs les plus sulfureux de son époque, qui devait connaître un sort identique au sien. Deux ans séparent son assassinat (dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975) de celui du poète algérien (dans la nuit du 29 au 30 août 1973).

La première quête de Sénac est assurément celle, jamais assouvie du père. Il la redoublera dans ses relations, souvent capricieuses et houleuses, avec des amis plus âgés, tel Albert Camus, mythifiés comme pères substitutifs puis répudiés, ou des avant-courriers comme Verlaine, avec qui il finira, dans son apparence physique, par se confondre. La deuxième problématique de la personnalité du poète, est certainement celle de l’identité; celle du Pied-Noir, aux ascendances espagnoles qui, ne parlant pas l'arabe et n'étant pas musulman, a opté très tôt, avec radicalité et lucidité, pour une Algérie algérienne. Dans sa Lettre d'un jeune poète algérien (1950), Sénac écrit entre autres : « L'Algérie reste une de ces terres tragiques où la justice  attend son accomplissement. La colère prépare les matins généreux. Chaque jour dans les rues, l’homme y est humilié. Il sent peser sur lui la peur et le désordre, l’inégalité qu’engendre le régime des plus forts… Je salue ceux qui auront vu clair à temps… Que l'exilé s'en aille, mais que celui qui se sent solidaire des hommes du pays entre sans hésiter dans l'amitié de son peuple. Là où est l’injustice, l’artiste doit ériger la Parole comme une réponse terrible à la nuit. Et nous savons que l’injustice a ses bastions sur cette terre. Voilà pourquoi nous ne pouvons plus refuser une action qui nous réclame. » Sénac n'eut jamais en retour les fruits de cet engagement et, pour le moins, la reconnaissance de sa nationalité algérienne après l'indépendance. Il ne s'est préoccupé de son statut que lorsqu'il était trop tard — après le coup d'État de Boumediene en juin 1965 —  et que le nouveau code de la nationalité — décrété le 15 décembre 1970 — avait rendu sa naturalisation plus difficile encore.

Du côté de l’œuvre, le cycle bien à part de ce Soleil (« un talent qui ne doit rien à personne, lumineux et sain, avec une vraie bravoure », nous dit dès 1953 Albert Camus, dont la rencontre jumelée avec Celle de Char, fut une sorte de sésame pour l’entrée en littérature de Sénac) s’étale sur une vingtaine d’années (1948-1973). Dix-sept recueils de poèmes (« transfiguratisme » de ses propres expériences, qui font chair avec le langage comme avec la vie, auxquels il faut ajouter des inédits, la jalonnent, ainsi qu’un roman : Ebauche du père (1989), une Anthologie de la nouvelle poésie algérienne (1971), de nombreux articles littéraires et politiques, des journaux, des textes de conférences, des œuvres radiophoniques et théâtrales. Jean Sénac est un phare, non seulement de sa génération, de la poésie du Maghreb et de la Francophonie, mais aussi et surtout un poète universel. Parmi les poètes connus et aimés, tout au long de l'histoire des Hommes sans Épaules, Jean Sénac est assurément l'un des plus chers à notre cœur et à notre souvenir.

C’est, en effet, en 1970, que Jean Sénac se lia d'amitié avec Jean Breton et le groupe des Hommes sans Épaules, reconstitué autour de la revue Poésie 1, au sein de laquelle (n°14, 1971) est publiée la fameuse Anthologie de la nouvelle poésie algérienne. En 1972, paraît, toujours édité par Jean Breton, le dernier ouvrage de Sénac vivant, Les Désordres (1972), puisque le poète, qui signait d'un soleil et pour qui le mot était une arme de justice et d'espérance, meurt assassiné l'année suivante. Jean Breton fera paraître le premier livre posthume de Sénac, A-Corpoèmes. Sa vie durant, Jean Sénac aura poursuivi la quête d'un "corps-total", chair et esprits mêlés pour une jouissance sans mesure. Styliste toujours insatisfait, ayant fait de son vécu la toile de fond de son œuvre, non sans angoisses (la solitude du célibataire, la quête du père inconnu et d'un absolu indéfinissable), son poème est un appel presque permanent aux agapes, aux "splendeurs" païennes, à la beauté du Sud comme à celle du jeune corps convoité à l'infini sur les plages. Sa leçon: le paroxysme est notre vraie patrie.

Jean Sénac demeure notre aîné merveilleux, mais surtout notre ami et l'un des plus chers, des Hommes sans Epaules. Nous sommes fiers de l'avoir soutenu et édité à une époque où en France comme en Algérie, à l'exception de rares amis, tout le monde lui tournait le dos. Nous n'avons pas attendu 2013 et le quarantième anniversaire de son assassinat, pour nous intéresser à lui et donner à lire : Anthologie de la nouvelle poésie algérienne (1972), Les Désordres (1972), A-Corpoèmes (1981), Jean Sénac vivant (1981). Oui, Jean Sénac vivant! Jean Sénac parmi nous, toujours parmi nous !

 

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Épaules).

 

A lire (poésie) : Poèmes, avant-propos de René Char (coll. Espoir, Gallimard, 1954. Rééd. Actes Sud, 1986), Poésie (Diwan du Môle, Les Petites Voix, La Route d'Ombre), (Imprimerie Benbernou Madjid, 1959) Matinale de mon peuple (Subervie, 1961), Le Torrent de Baïn (Éditions Relâche, 1962), Aux Héros Purs, sous la signature de Yahia El Ouahrani (Alger, Édition spéciale pour MM. les députés de l'Assemblée nationale constituante, 1962), La Rose et l'ortie (Paris-Alger, Cahiers du monde intérieur, Rhumbs, 1964), Citoyens de beauté (Subervie, 1967. Réédition La Bartavelle éditeur, 1997), Avant-Corps précédé de Poèmes iliaques et suivi de Diwân du Noûn (Gallimard, 1968), Lettrier du soleil (Alger, Centre culturel français, 1968), Anthologie de la nouvelle poésie algérienne (revue Poésie 1 n°14, éd. Saint-Germain-des-Prés, 1971), Les Désordres (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1972), A Corpoème suivi de Les Désordres dans Jean Sénac vivant, essais, témoignages, documents, (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1981), Dérisions et vertige : trouvures, (Actes Sud, 1983), Le Mythe du sperme–Méditerranée (Actes Sud, 1984), Plaques (Nouvelle Revue Française n°521, 1996), Œuvres poétiques (Arles, Actes Sud, 1999), Pour une terre possible, poèmes, articles et textes inédits réunis par Hamid Nacer-Khodja, dessins de Denis Martinez  (Marsa, 1999).

 

 


 



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules




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