Léopold Sedar SENGHOR

Léopold Sedar SENGHOR



En décembre 1980, Léopold Sédar Senghor, celui qui fut en 1935 le premier Africain reçu à Paris, à l’agrégation de grammaire, puis le député de la brousse au Parlement français en 1946, puis le poète-président père du Sénégal indépendant depuis 1960 ; le théoricien de la négritude et de la… normandité, se retire de la vie politique. Il a soixante-quatorze ans. Il laisse le pouvoir à Abdou Diouf et se consacrera désormais à la culture. Il deviendra docteur honoris causa de nombreuses universités.

Le 7 Juin 1981, il apprend la mort accidentelle de Philippe Maguilen, son fils né de son union avec sa femme normande, Colette Hubert. Il perdra deux ans plus tard l'un des fils de son premier mariage. En 1983, il publie Liberté 4, comportant des textes politiques regroupés sous le titre Socialisme et planification. Le 29 mars 1984, l'Académie française l’accueille. Edgar Faure l'intronise auprès des académiciens. En 1988, il publie Ce que je crois, une synthèse de sa pensée sur la Négritude. Rappelons que c’est en 1934, que Senghor et Aimé Césaire fondèrent la revue L’Etudiant Noir, qui imprimera pour la première fois le terme de négritude, qui fera l’extraordinaire carrière que l’on sait. Le grand projet des poètes était de rattacher les Noirs à leur histoire, à leurs traditions, et aux langues qui expriment leur âme, en prenant position sur les problèmes politiques, sociaux et littéraires : Je déchirerai tous les rires Banania des murs de France. Le 12 mai 1990,  il inaugure, à Alexandrie (Egypte), l'Université internationale de langue française Léopold Sédar Senghor.

En 1993, il publie Liberté 5, sous-titré Le dialogue des cultures. Le 18 mars 1995, à Verson, où il réside, on inaugure un espace culturel qui porte le nom de son nom.  Le 20 décembre 2001, Léopold Sédar Senghor s’éteint auprès de sa femme, dans sa propriété de Verson, proche de Caen. Si l’Etat Français ignore à peu près sa disparition, la région Basse-Normandie célébrera tout au long de l'année 2006 le poète engagé et l'homme d'Etat, à l'occasion du centenaire de sa naissance, au travers des différentes manifestations organisées par les institutions régionales.

En tant que poète, Senghor fut un précurseur avec le mouvement de la Négritude, participa aux débuts de la revue Présence Africaine, fit venir à Dakar, en 1966, le premier festival Mondial des arts nègres.  Il laisse une œuvre littéraire d’une grande richesse. En tant qu’homme politique, son action fut plus mitigée.

Si Senghor fut plus démocrate que beaucoup de ses contemporains en Afrique, quittant volontairement le pouvoir après vingt ans d’exercice, semant les graines de la démocratie au Sénégal, il réprima également sans ménagement les mouvements sociaux et estudiantins dans les années 60, et laissa Mamadou Dia devenu son adversaire politique en détention pendant douze ans. Malgré ses erreurs ou faux pas, l’œuvre littéraire, le parcours politique et le rayonnement intellectuel de Senghor en font l’une des grandes figures africaines du XXe siècle.

Elégiaque-née, pure, sensuelle et musicale (de nombreux poèmes sont destinés à être accompagnés par des instruments traditionnels : khalam, flûte, balafong, rîti, tama, tam-tam, trompe, gorong, kôra), la poésie de Senghor possède un sens innée du rythme : « Le pouvoir de l’image analogique ne se libère que sous l’effet du rythme. Seul le rythme provoque le court-circuit poétique et transforme le cuivre en or, la parole en verbe ». La poésie senghorienne est humaniste : L’émotion est nègre comme la raison est hellène.

Son langage est un langage de haut vol, nimbé d’un halo de sève et de sang qui marque l’un des plus hauts pics de la création poétique contemporaine. Africain universel, Léopold Sédar Senghor ne cessera jamais, tant dans ses discours que dans ses poèmes, de prôner à la fois l’enracinement dans les traditions du monde noir, et l’ouverture aux autres civilisations. L’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache, qu’il publie en 1948, représente sans doute, à cet égard, l’un des points culminants de l’aventure de la négritude. Une aventure commencée une vingtaine d’années plus tôt. L’œuvre  poétique de Senghor est publiée par les éditions du Seuil.

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

LA DISPARITION DE COLETTE SENGHOR

Léopold Sédar Senghor, alors député du Sénégal, avait divorcé de sa première femme Ginette Éboué, fille de Félix Éboué, ancien gouverneur général de l’Afrique-Équatoriale française, en 1956, pour se remarier l’année suivante, le 18 octobre 1957, avec Colette Hubert, la blonde, la Normande, avec qui il aura un fils, Philippe-Maguilen (1958-1981), décédé accidentellement à Dakar.

Colette disparait à son tour, lundi 18 novembre 2019, à l’âge de 93 ans, dans sa maison de Verson (Calvados), là même où Léopold est décédé lui-même le 20 décembre 2001.Je n’ai pas connu la maison du150 rue du Général-Leclerc à Verson, mais le Square de Tocqueville, à Paris, oui, souvent, du vivant de Léopold ; une fois même, avec Césaire, comment oublier... Nous parlions de ce fameux concept, que je devais reprendre plus tard, en publiant : Riverains des Falaises, anthologie des poètes en Normandie du XIe siècle à nos jours (éditions clarisse, 2011) ; non pas la Négritude, mais… la Normandité. « Je dirai que la Normandité est, d’un mot, une symbiose entre les trois éléments majeurs, biologiques et culturels, qui composent la civilisation française : entre les apports pré-indo-européens, celtiques et germaniques. Mais je mets l’accent sur les apports des Nordiques. Pour me résumer, l’artiste normand, qu’il soit écrivain, peintre ou musicien, est un créateur intégral, avec l’accent mis sur la création elle-même. Comme le conseillait Flaubert, il faut « partir du réalisme pour aller jusqu'à la beauté ». C’est la démarche même de la poésie, dont le sens éthymologique, fondamental, est la création de la beauté », aimait dire et rappeler Senghor.

Il me souvient aussi que, poète tubab à Popenguine, j’ai vu, Léopold, ta falaise qui, non, n’était pas plus haute que les nôtres en Normandie ; tu t’en amusais, et les Dents de la mer, à Dakar... Comment oublier. Hommage à toi, hommage à Colette, la sentinelle-tendresse, mon pays-normand ; oui, cela lui va bien.

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

ÉLÉGIE DES ALIZÉS (Extrait)

 

(..)

Souffle sur moi, sagesse, quand grondent en moi les

cataractes des sangs anciens.

Je vivrai ouvert à la mer, mère nourricière de l’esprit.

Me nourrissent l’eau et le sel, la chair des fruits et le mil des

poissons.

La nuit venue, en attendant le déluge

Entre deux tornades sèches, soufflera, c’était lors à Djilor

Entre deux crises, le sourire de brise sur l’oreille de

l’Aïeule.

Non, sous tes yeux je serai, soufflera sur ma fièvre le

sourire de tes aïeuls alizés

Tes yeux vert et or comme ton pays, si frais au solstice de

juin.

Où es-tu donc, yeux de mes yeux, ma blonde, ma Normande, ma

conquérante ?

Chez ta mère à la douceur vermeille ? - j’ai prisé votre

charme ô femme ! sur le versant de l’âge –

Chez ta mère à la vigne vierge, avec le rouge-gorge

domestique, les merles et mésanges dans les

framboises ?

Ou chez la mère de ta mère au chef de neige sous les

Ancêtres poudrés de lys

Pour retourner au Royaume d’Enfance ?

Te voilà perdue à me retrouver au labyrinthe des

pervenches, sur la montagne merveilleuse des

primevères.

Ne prête pas l’oreille aux lycaons ! Ils hurlent sous la

lune, férocement forçant les daims du rêve.

Mais chante sur mon absence tes yeux de brise alizés, et que

l’Absente soit présence. »

 

Léopold Sédar SENGHOR

(in Élégies majeures, Le Seuil, 1979).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
DOSSIER : La poésie brésilienne, des modernistes à nos jours n° 49