Lucien COUTAUD

Lucien COUTAUD



Lucien Coutaud (né le 13 décembre 1904, à Meynes, Gard) est l’un des peintres les plus singuliers et les plus féconds du XXe siècle. Il est aussi incontestablement le plus grand peintre, depuis Eugène Boudin et Claude Monet, à s’être installé et à avoir travaillé sur la Côte Fleurie, qu’il a représentée à maintes reprises. Coutaud est en outre un peintre éminemment poète, et qui maîtrisait toutes les techniques, excellait dans tous les domaines, comme son œuvre en témoigne, qui comprend peintures et gouaches, dessins, tapisseries (faisant partie de la première génération des artistes du renouveau de la tapisserie d’Aubusson, Coutaud occupe une place singulière, par sa production), eaux-fortes sur cuivre, lithographies, décors et costumes pour le théâtre et l’opéra (Coutaud n’a jamais cessé de travailler avec les plus grands metteurs en scène et chorégraphes de son temps, qui firent appel à son sens du féérique et du monumental, son attirance pour le baroque et l’onirisme), quarante-trois livres illustrés, d’André Fraigneau, en 1925, à Pauline Réage et son Histoire d’O, en 1972, en passant par Voltaire, Alfred Jarry, Arthur Rimbaud, Paul Éluard, Robert Desnos, Gilbert Lely, Jean-Paul Sartre ou Paul Claudel. L’œuvre de Lucien Coutaud est une mythologie qui découle d’un  monde profondément ancré dans la mémoire et l’imaginaire du peintre : la Nîmes de son enfance, la Rhénanie de la Loreley, la Provence du marquis de Sade et la Normandie du Cheval de Brique ; monde au sein duquel les êtres se métamorphosent, les corps se fragmentent, pénétrés tant par le végétal que par le minéral. L’œuvre est surprenante, merveilleuse, magique, poétique, mais avant tout tragique, des chambres sombres aux armoires hérissées de pointes, durant l’Occupation, aux plages normandes oniriques, des dernières années. Ce que Coutaud justifiait en argumentant que l’humanité qui l’encerclait ne pouvait pas le conduire à la grande gaîté. La Terreur est bien présente et constante chez Coutaud, qui peint aussi pour se protéger, déjouer les menaces qu’il sent dans le réel, se constituant, derrière ses tableaux, une zone de repli, qui n’est pas une fuite, mais une mise en œuvre des forces de l’imaginaire, pour ouvrir à tous, d’autres voies : celle du surréel, de la poésie élevée en mode de vie et de l’Éroticomagie.

Si l’œuvre de Lucien Coutaud conserve encore bien des mystères, nous pouvons néanmoins en dégager les périodes fortes. À celle de ses débuts, dite période rhénane (1927-1933), durant laquelle Coutaud, effectuant son service militaire à Mayence entre 1926 et 1928, découvre les paysages et les ciels rhénans, d’où il fera émerger son fameux « bleu Coutaud », comme ses personnages androgynes, succède la période ésotérique (1934-1939), qui va enrichir les couleurs de sa palette et faire évoluer ses compositions vers le symbolisme. Ces deux périodes sont relativement homogènes. Avec la période métaphysique (1940-1948), la création de Coutaud prend toute son ampleur, se diversifie, s’impose par ses recherches et la puissance de sa thématique. Cette période reflète les angoisses du peintre et le traumatisme de la guerre. Elle demeure avant tout, celle des portes closes, armoires hérissées de pointes, des êtres métalliques, des fruits vidés de leur substance, des villes désertes soumises à la terreur. La période la plus riche de Coutaud, celle du Cheval de Brique (1952-1977), montre bien comment sa peinture, qui fait trébucher le regard au lieu de le laisser glisser, s’accorde à l’inquiétude de son temps. Bien qu’il n’ait jamais adhéré au mouvement surréaliste, préférant fréquenter les individus qui le composait, Coutaud est pourtant surréaliste, dans la marge,  au même titre que ses œuvres, qui sont une prospection continue de l’état de rêve. Le réel existe bien pour Coutaud ; mais le rêve ne cesse de se développer en même temps, d’imprégner, de fusionner avec lui.

L’aventure normande de Coutaud débute en août 1952, alors qu’il parcourt la Côte Fleurie - c’est-à-dire la côte normande du Pays d’Auge -, avec émerveillement. Dès le mois de décembre, il se porte acquéreur d’une maison (voisine de celle de l’acteur Fernand Ledoux, son ami), située sur la commune de Villerville, à proximité d’Honfleur. La peinture de Coutaud, qui a toujours été intensément liée à des lieux, qu’il intégrera à sa mythologie personnelle, va trouver en Normandie, son dernier et son plus important endroit de création. La propriété que Coutaud achète, comprend en réalité les communs et les écuries d’une propriété dont la maison principale a été détruite par un bombardement durant l’Occupation. Ce sont donc les communs que le peintre va faire restaurer, faisant de l’écurie son atelier. Lorsqu’il visita pour la première fois la propriété, Coutaud aperçut un tas de briques et un cheval dans l’écurie. Il baptisa aussitôt la maison, « le Cheval de Brique ».

Les toiles de la période du Cheval de Brique, vont s’accumuler et inaugurer un renouvellement total des formes et de nombreuses inventions, notamment avec deux œuvres importantes de 1954, telles que Corrida éroticomagique et Éroticomarine, une toile que Coutaud considérera lui-même par la suite comme son œuvre la plus importante. L’année 1954 est une année magique pour Coutaud, qui, ne peint que des chefs-d’œuvre. Citons encore : Éroticomagie, Plage de l’éroticomagie, huiles sur toiles auxquelles nous pouvons rattacher La plage du Cheval de Brique, que le peintre entreprend dans son antre en avril 1955.

Aux Tauromachies de 1953 et aux grandes toiles Éroticomagiques de 1954, succèderont d’autres cycles importants, dont les compositions sur le thème des Pêcheurs et des Pêcheuses, Pêcheurs le dimanche (1956) ; des Taureaumagies (1956), faites de corps composés à la manière d’Arcimboldo, ce qu’illustrent remarquablement des œuvres telles que le superbe Paysage taurin (1956), mais aussi Devise rouge et blanche ou Les banderilles de mer (1957) ; des Personnages-poissons (1958), faits eux aussi de corps composés, que l’on retrouve dans des œuvres telles que Les poissons du Château Fadaise (1957) ou Tête et poissons (1958) ; des Oiseaux à tête de fleurs (1958) : Oiseaux fleuris, Autres oiseaux fleuris, Oiseaux migrateurs. Les têtes de ces oiseaux ont été substituées par des fleurs, des pensées, des pavots et des iris ; des Femmes-fleurs en 1959, avec Les demoiselles d’avril, Les pensées, Elles aiment le vent ; des Cathares, œuvres inspirées par Montségur et Quéribus en 1959/61 ; Le Château des Fourches, à Sauve, en 1960 ; Les Faucheurs de vagues (1961) ; Les Belles Demoiselles de mer en 1961, estivantes de la côte fleurie ; les Nîmois et les Nîmoises (1964), les Normands et les Normandes (1964), tous ces personnages étant composés d’architectures de leur ville ou de leur région ; les Damarbres de 1965; les compositions aux mains et aux oreilles en 1968 ; les Personnages-cygnes de 1969; les Dormeuses marines de 1973 ou Les baigneuses du Cheval de Brique en 1974.

L’ultime exposition de Lucien Coutaud, de son vivant, se tient à la galerie des Grands-Augustins, à Paris, du 14 décembre au 21 janvier 1977. Lucien Coutaud l’ignore, mais c’est pour la dernière fois qu’il se rend, du 14 au 20 mars 1977, au Cheval de Brique. Le peintre décède à Paris, le 21 juin 1977. Il repose depuis, selon sa volonté, auprès de sa mère, dans le petit cimetière de Meynes, son village natal.

Ironie du sort, le Cheval de Brique, revendu par son épouse Denise Coutaud, le 20 avril 1978, disparaît dans la nuit du 13 janvier 1982, emporté vers la mer par un glissement de terrain.

Encore de nos jours, on ne manquera pas, sur la plage, de retrouver des fragments de murs et de briques du Cheval éboulé ; fragments qui conservent toute la force incantatoire de ce lieu définitivement mythique.

À lire : Christophe Dauphin, Lucien Coutaud, le peintre de l’Éroticomagie (éditions Rafael de Surtis, 2009).

 

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Épaules).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules



 
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Lucien Coutaud, le peintre de l'Eroticomagie