Madeleine NOVARINA

Madeleine NOVARINA



Madeleine Novarina, née le 28 novembre 1923 à Thonon-les-Bains est décédée le 8 novembre 1991 à Rueil-malmaison. Madeleine Novarina est la dernière fille d’une famille de neuf enfants. Son père, Joseph Novarina, dirigeait une importante entreprise de maçonnerie qui employa une centaine de personnes. Il a lui-même construit pour sa famille l’immeuble dit immeuble Novarina, qui se situe au 2, place des Arts, à Thonon-les-Bains.

L’enfance studieuse et passionnée de Madeleine Novarina se passe au bord du lac Léman. L’éveil de sa vocation artistique se fait au contact de son cousin Constant Rey-Millet, un peintre et homme de vaste culture, notamment admiré par Jean Paulhan, René de Solier ou Georges Limbour. Dès l’âge de quatorze ans, Madeleine Novarina s’adonne au dessin, à la peinture. C’est uniquement son instinct qui la pousse à créer des formes libres, en obéissant à des suggestions de son subconscient et aux exigences de son imagination débordante.

Au sortir de ses études, son père refuse qu’elle intègre l’École des Beaux-Arts. Elle accomplit donc son apprentissage avec son cousin Constant, qui lui offrit son premier et prestigieux chevalet, qui avait appartenu à Johan Barthold Jongkind. En 1941, elle est appelée à Lyon par sa sœur Marie, qui avait épousé le fils d’un grand industriel de la chemiserie.

C’est à Lyon, que Madeleine Novarina connaît sa première révélation de l’art d’avant-garde, à travers la découverte de la peinture de Wols. Madeleine et sa sœur sont en relation avec le groupe Combat. L’appartement familial sert d’asile et de salle de réunion. Madeleine fait office d’agent de liaison et transporte des fausses cartes d’identité pour des Résistants de Haute-Savoie. Les deux sœurs sont appréhendées par la Milice, puis relâchées, avant d’être à nouveau arrêtées par la Gestapo le 13 juillet 1943. N’ayant pu prouver leur appartenance à la Résistance, les nazis décident tout de même de déporter Madeleine à Ravensbrück, jugeant ses gouaches comme de l’art dégénéré. Seule l’intervention d’un ami réussit à sauver les deux sœurs.

Madeleine regagne Thonon, où elle vit la fin de la guerre et les débuts de l’après-guerre. Madeleine Novarina étouffe dans la vie de province et se décide à gagner Paris, où en mars 1946, elle fait la rencontre décisive de Victor Brauner. La jeune femme est séduite par son art visionnaire et devient une intime du peintre et de son entourage. Sa première exposition a lieu durant le 1er Salon des Surindépendants (Paris). Ses gouaches sont remarquées par André Breton, qui l’invite à prendre part aux réunions du groupe surréaliste, le lundi au Café de la Place Blanche et le jeudi aux Deux Magots. Un jour, Breton l’apostrophe : « À votre avis, est-ce la Nature qui va vers l’homme ou l’homme qui va vers la Nature ? » La réponse de Madeleine Novarina enchante Breton : « Quand la Nature et l’homme se découvrent mutuellement, ils se jettent tous deux dans les bras l’un de l’autre. Ils font ça ensemble, d’un même mouvement simultané, tels deux amis ou deux amants qui se retrouvent après une longue absence. »

Son art s’affirme de plus en plus et obtient les faveurs de Hans Bellmer, Benjamin Péret et Victor Brauner rejoints plus tard, en 1953, par Max Ernst et Dorothea Tanning, Yves Tanguy et Kay Sage. Au printemps 1954, Victor Brauner entraîne Sarane Alexandrian chez Madeleine. Au début du mois de novembre 1954, débute leur liaison : ils se marient le 28 juillet 1959.

Pour vivre de sa création, grâce à son frère Maurice, qui est architecte en chef des bâtiments civils et des palais nationaux, Madeleine obtient la commande de seize vitraux pour l’église néo-gothique de Vieugy : elle est la première femme dans l’histoire de l’art qui ait réalisé tous les vitraux d’une église en un style résolument moderne. Elle réalisera également des vitraux de l’église Notre-Dame-de-la-Paix à Villeparisis. Elle obtient peu après deux commandes importantes, pour le vitrail des fonts baptismaux de la basilique de Thonon-les-Bains, et ceux de la chapelle funéraire de l’église Saint-Maurice d’Annecy. Ses travaux sur les vitraux conduisent Madeleine à opérer une importante mutation dans sa peinture, afin d’obtenir une unification de son style : « C’était l’emploi de la gouache qui l’amenait naguère à tracer librement des "improvisations psychiques" ou à élaborer une imagerie provocante. Or, elle peignait maintenant à l’huile sur des toiles et ne voulait pas se contenter d’y transposer les formes de ses gouaches. Elle se lança donc dans des tableaux qu’elle appela ses "patchworks", qui furent en concordance avec ses maquettes mi-abstraites mi-figuratives, parfois les préparèrent ou les prolongèrent, mais surtout les concurrencèrent, leur trouvant des équivalences plastiques au dessin plus onduleux, aux teintes plus amorties. »

Le patchwork est une peinture à l’huile dont le fond est constitué de taches géométriques de couleurs différentes, réunies comme les morceaux de verre d’un vitrail abstrait. La pâte en est onctueuse et les contrastes bien étudiés, de sorte que ce fond même peut être considéré comme une œuvre suffisante, mais le patchwork de Madeleine est toujours complété par une calligraphie adaptée à sa géométrie et à ses couleurs : « Un beau trait noir, ferme et assuré, avec des pleins et des déliés, des courbures souples et nettes, y décrivait soit un grand papillon aux ailes étalées, soit une tête de femme, soit une maternité, soit un ustensile, soit une scène d’intimité. Ce dessin calligraphique, apposé comme une estampille sur le patchwork, était sa marque distinctive. Les figures évidées, réduites à l’essentiel, beaucoup plus soignées que des graffiti sur un mur, avaient l’air de surimpressions fugitives produites par la rêverie, ou au contraire de représentations premières pour lesquelles des fonds appropriés avaient été conçus. »

Madeleine compose des patchworks jusqu’en 1971, en cherchant de nouveaux motifs calligraphiques. Mais durant l’été 1972, son médecin lui diagnostique une tumeur maligne. Trop affaiblie, elle doit renoncer à la peinture, ne réalisant par la suite que des dessins automatiques ; sa main, comme l’aiguille d’un appareil enregistreur, traduisant - selon son époux - la sensation de l’artiste devant des modèles intérieurs qui s’imposent à elle.

Le 2 novembre 1991, Madeleine Novarina tombe dans le coma et décède six jours plus tard. Madeleine Novarina a été authentiquement peintre à travers son évolution qui fut constante, et qui manifesta sa volonté de varier son art tout en affirmant sa personnalité par ses recherches picturales successives.

Sarane Alexandrian résume cette évolution en trois périodes : D’abord une "période surréaliste", de 1937 à 1957, depuis les dessins qu’elle fit à partir de quatorze ans jusqu’aux gouaches et aux encres qu’elle cessa de pratiquer à trente-trois ans. Ensuite, une deuxième période plus traditionnelle, caractérisée par ses vitraux, ses mosaïques, ses tableaux à l’huile dits "patchworks", ses dessins au pinceau et à l’encre de Chine déployant une imagerie surprenante et diverse, allant des scènes d’un cirque idéal aux ébats de femmes voluptueuses et gaies. Enfin, après l’interruption due à une grande maladie, en juillet 1972, entraînant une renonciation de sa part aux tableaux de chevalet, sa troisième période, de 1975 à 1986, se limitera à des dessins à l’encre noire et aux encres de couleur (la plupart formant la série des "Images du centre de moi"), à des gouaches et à des aquarelles constituant ses "Paysages intérieurs" et ses "Microcosmes". Cette dernière phase de sa production, dépendant de ses humeurs et des circonstances, se raréfiant peu à peu, cerna des états du psychisme d’une manière plus méthodique, plus « constructiviste », que dans son surréalisme initial.

Madeleine Novarina a peint et écrit des poèmes sa vie durant, non pour se faire remarquer, mais pour être ; être une artiste accomplie, dont l’évolution fut constante, et qui manifesta toujours une réelle volonté de varier sa création par des recherches picturales successives.

Admiré par André Breton, au Salon des Surindépendants, en octobre 1946, puis par Benjamin Péret, Hans Bellmer, Yves Tanguy ou Max Ernst, l’art de Madeleine Novarina allait de pair avec l’affirmation de sa personnalité sans concession, qui subjugua Victor Brauner.

C’est dans l’entourage du créateur de Congloméros, qu’elle fit, en 1954, la rencontre de Sarane Alexandrian avec qui elle finira par vivre, jusqu’à sa disparition. Peinte ou écrite, la poésie de Madeleine Novarina obéit toujours aux impulsions profondes de son être et non aux conventions mondaines. Elle délaissa la poésie écrite au profit de la peinture, mais à partir de 1965, elle éprouva le besoin d’y revenir avec plus d’application. Elle écrivait spontanément par réaction aux provocations à son environnement. Son ardeur de vivre, que contrariaient des conditions de vie insatisfaisantes, s’épanchait en notations comparables à des cris du cœur ou des cris du sexe. Elle a recopié dans un grand cahier vert les quarante-cinq poèmes, que l’on peut lire dans ce recueil, rescapés d’une série plus nombreuse répartie sur des feuilles volantes détruites ultérieurement.

Écrits entre 1966 et 1969, ses poèmes témoignent de la jeunesse persistante de son caractère. Nous savons, qu’elle tenait beaucoup au titre, d’Autour du lieu, parce qu’il exprimait sa nostalgie de n’avoir pas trouvé le lieu d’habitation où elle aurait aimé vivre. Ces poèmes d’une femme peintre mariée à un écrivain d’avant-garde illustrent, en allusions plus ou moins mystérieuses, la situation souvent pathétique d’un tel couple dans la société parisienne. « La vie d’artiste à deux », identifie ainsi des amants de cette sorte à un boulanger et à une boulangère surveillant la cuisson d’un pain bis. Le lieu, c’était celui où à Paris son couple assumait son double combat littéraire et artistique ; mais c’était aussi son lieu natal de Thonon-les-Bains. Le moindre fait de sa vie conjugale lui servait ainsi de thème pour un développement lyrique. Sa poésie pourrait donc se résumer à un commentaire impulsif de l’histoire secrète de son intimité.

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Épaules).

À lire : Autour du lieu, Poèmes complets, préface de Sarane Alexandrian, postface de Christophe Dauphin, Éditions Librairie Galerie Racine, 2008. 

À lire (sur Madeleine Novarina) : Sarane Alexandrian, L'Aventure en soi : autobiographie, Mercure de France, 1990. Sarane Alexandrian, Madeleine Novarina, monographie, Les éditions de l’amateur, 1992.  Alain Jouffroy, Le Monde imaginaire de Madeleine Novarina, Galerie Alain Veinstein, 1994. Jean-Dominique Rey, Les Supervisions, Galerie 1900–2000, 1995. Christophe Dauphin, Sarane Alexandrian ou le grand défi de l'imaginaire, L'Âge d'Homme, coll. « Bibliothèque Mélusine », 2006.  Christophe Dauphin, Couple héroïque faisant face à tout : Madeleine et Sarane, Supérieur Inconnu n°30, Les Hommes sans Epaules éditions, 2011.

Le site officiel de Madeleine Novarina

Le site officiel de Sarane Alexandrian

 


MADELEINE NOVARINA

 

            à Sarane Alexandrian

 

Il pleut des étoiles

La nuit

dans mes veines

 

Il pleut des étoiles aux gants de rivière

Et mes lèvres roulent sur une plage 

cousue de rêves et d’oubli

 

Il pleut des étoiles

et des habitudes à perdre dans les draps du hasard

 

Il pleut des étoiles

 

Le hasard est savoyard

Le hasard est Montagnard

Il gravit minuit sur des questions qui se replient comme des poings

sur leurs réponses

sur un rêve qui défonce l’horizon

et tous les châteaux troués du vent

 

Il pleut des étoiles

Le hasard danse sur un volcan

et creuse une plaie aux yeux de lac endormi

 

Il pleut des étoiles à la surface d’un monde perdu

 

La Fée précieuse fait rouler les dés de l’amour

contre l’os de la vie

 

La Fée précieuse se jette contre la vie

comme on se jette contre un mur

 


Il pleut des étoiles

Que la Fée précieuse signe chaque jour

du soleil de ses doigts.

 

                          Christophe DAUPHIN

(Poème extrait de Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2011-2008, éd.Librairie-Galerie Racine/Les Hommes sans Epaules).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules



 
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