Madeleine RIFFAUD

Madeleine RIFFAUD



Poète, résistante, militante anticolonialiste, aide-soignante, journaliste d’investigation, correspondante de guerre ; Madeleine Riffaud est tout cela intensément. Elle est l’auteure d’une quinzaine de livres, poésie, récits et essais, qui témoignent de sa vie et de sa personnalité hors du commun. Elle est la dernière grande figure de la Résistance et assurément l’une des personnes les plus impressionnantes, extraordinaires, que l’on puisse rencontrer. Poète et femme d’action, elle est Porteuse de Feu ; un feu qui n’est pas qu’une image dans a vie comme dans son œuvre. Sa poésie, ses écrits, sont de combat. Silhouette menue, longue natte et visage farouchement déterminé, ainsi apparaît Madeleine Riffaud dans son appartement du Marais, à Paris, entre la Maison de Victor Hugo et le Musée Picasso.

Madeleine Riffaud est née il y a quatre-vingt-quinze ans. Son âge ? Elle répond : « Je n’ai jamais fêté mes anniversaires, ce n’est pas maintenant que je vais commencer ! »Madeleine Riffaud est née le 23 août 1924 à Arvillers (Somme), de parents institureus, originaires du Limousin, montre tôt, dès l’âge de onze ans, des dispositions pour la littérature et donne son premier poème à l’âge de quinze ans. Elle est alors vouée à suivre le chemin de ses parents, devenir institutrice, mais l’Histoire ne va pas tarder à interférer. Alors que le jeune poète Claude Roy fait la connaissance de Madeleine, découvre sa poésie, dont il publie deux poèmes dans la revue L’Écho des Étudiants, Madeleine Riffaud entreprend des études de sage-femme (qu’elle devra interrompre en janvier 1944) et rejoint son fiancé au Front national des étudiants, affilié au PCF, sous le pseudonyme de Rainer, en hommage au poète Rainer Maria Rilke. Madeleine Riffaud devient membre de la direction du Front national des étudiants en médecine, avant, en 1944, d’adhérer au Parti communiste et de demander à rejoindre la lutte armée.

En juillet 1944, après l’exécution, le 21 février, de Manouchian et de ses 22 FTP-MOI, le massacre d’Oradour (où elle se rendait l’été avec ses parents), le 10 juin, Madeleine Riffaud prend la décision de passer à l’acte. Elle raconte : « Le 23 juillet, un dimanche... J’ai longé la Seine. Il faisait beau. Et puis arrivée sur pont de Solférino, vers la gare d’Orsay ; j’ai aperçu un gradé allemand. Je me suis dit : mon vieux, c’est ta fête aujourd’hui… J’ai attendu que cet Allemand veuille bien se retourner, parce que je ne voulais pas abattre, moi, un homme dans le dos. Je voulais qu’il me regarde ; qu’il ait le temps de sortir son arme et faire cela à la loyale, même si cela durait une seconde. Il a fini par se retourner, parce qu’il a senti une présence. Là, je lui ai donné deux balles dans la tempe, et voilà. Il est tombé immédiatement et il est mort sur le coup. Il n’a pas souffert du tout. Je savais comment tirer. »

Madeleine Riffaud est arrêtée quelques instants plus tard, par la Milice, qui la remet à la Gestapo. La détention et les interrogatoires, ponctuées d’actes de tortures, de Madeleine Riffaud, se poursuivent, notamment rue des Saussaies et à Fresnes, en prison, sans que Rainer ne craque. Le nerf de bœuf qui s’abat sur ses reins, n’y fait rien. Rainer répète inlassablement : « Je ne sais rien », observant les consignes données par le colonel Fabien en cas d’arrestation. Torturée par la Milice et la Gestapo, condamnée à mort, Rainer est le fantôme d’elle-même, couverte d’ecchymoses, la mâchoire déboitée, la lèvre fendue, le nez en sang, cassé. Madeleine est finalement libérée, contre toute attente, le 19 août, dans le cadre d’un échange de prisonniers.

Madeleine Riffaud reprend contact avec les FTP et s’apprête à prendre une part active, du 19 au 25 août 1944, à la Libération de Paris. Rainer alias Madeleine Riffaud est affectée comme lieutenant, le 19 août, à la compagnie Saint-Just, groupe de combattants de la libération de Paris établie par les Francs-tireurs et partisans, et prend part à deux épisodes importants de la semaine d’insurrection : la neutralisation d’un train allemand, dans le tunnel des Buttes-Chaumont, le 23 août, jour de ses vingt ans ; et l’attaque de la caserne de la place de la République, dont la garnison refuse d’accepter la reddition, ordonnée par von Choltitz, à la fin de la journée du 25 août.  

Après la Libération, le colonel Fabien ne permet pas à Rainer de rejoindre ses camarades à l’armée, car elle est encore mineure. Le 31 août 1944, Madeleine Riffaud est démobilisée. Épuisée et traumatisée par les sévices dont elle a été victime, elle n’a ni métier, ni argent, ni perspectives. Des idées de suicides la hante et d’autant plus lorsqu’elle pense à ses camarades morts au combat ou assassinés, lorsque dans l’après-midi du 11 novembre 1944 ; Madeleine Riffaud retrouve par hasard le poète Claude Roy, désormais journaliste au quotidien Front national, qui lui présente le jour même, Louis Aragon, Tristan Tzara et Paul Éluard.

Madeleine se souvient de ce premier contact, notamment avec Éluard : « Il m’a regardée. Il a senti tout de suite que j’étais quelqu’un en danger de mort. Il était comme ça. C’est là où se voit sa bonté. Il m’a demandé : - Tu ne vas pas, toi, dis ? - Comment vis-tu ? Je suis tubar et je n’ai pas de métier. – Bon. Viens me voir demain, à dix heures. - Tu viendras, n’est-ce pas ? Et c’est comme ça que je m’en suis tirée. J’étais sauvée. Cet homme venait de signer ma levée d’écrou. S’il n’y avait pas eu Éluard pour me regarder ce jour-là, j’étais sans doute perdue. »

Touché par la détresse, mais avant tout par le courage et le talent de la jeune femme, Éluard va publier des poèmes de Madeleine dans L’Éternelle Revue, qu’il a fondée dans la clandestinité. Madeleine devient dès lors, une intime de Nusch et Paul Éluard, qui l’adoptent.  Chez eux, Madeleine rencontre de nouveau Tristan Tzara, mais aussi Raymond Queneau, Vercors, et bien sûr Pablo Picasso, avec qui elle noue une forte amitié, indéfectible. C’est encore grâce à Paul Éluard que paraît le premier livre de poèmes de Madeleine Riffaud (orné de son portrait, dessiné par Pablo Picasso) et qu’il préface : Le Poing fermé, en 1945.

Éluard écrit : « En ces années de souffrance atroce et de luttes sans merci, Madeleine Riffaud s’est sentie forte de son extrême jeunesse, car c’est elle, ardente et pure, qui la liait aux combattants de la Résistance. Petite fille solidaire des hommes et des femmes qui s’affranchirent du mal, Madeleine Riffaud a combattu avec courage. Son courage se reflète dans ses poèmes, il les anime et son génie fait que c’est le courage de tous que nous entendons, la grandeur de tout un peuple qui chante ici, sa sensibilité et son intelligence, sa croyance au bien, au mieux. Cette poésie s’accorde, comme aucune autre en France, aux voix des millions d’hommes qui ne cessent de rêver qu’ils pourront un jour chanter leur fraternité… Madeleine Riffaud, rebelle et « terroriste », condamnée à mort à vingt ans, a compris que cette attention exclusive finira bien un jour par vider le mot ennemi de tout son sens. Et elle agit. »

Après Le Poing fermé, cinq autres livres de poèmes suivront, dont, Le Courage d’aimer (1949), Vienne le temps des pigeons blancs (1951), l’anthologie, Cheval rouge (1973), jusqu’à La Folie du jasmin (2001), qui regroupe les poèmes de Madeleine Riffaud dans la nuit coloniale. Pourquoi le combat anticolonial s’impose t’il à Madeleine Riffaud. Elle répond : « J’ai été torturée moi-même pendant l’Occupation de mon pays et je ne pouvais pas admettre que la France en fasse autant aux autres. »

Mais Madeleine répond aussi en poésie : J’ai aimé ma patrie au bruit sec des verrous. – Notre amour est pareil au parfum du jasmin – Qui fait le mur, la nuit, et chante comme un fou – Quand la garde casquée tourne autour des jardins. – Amour sans feu ni lieu aux pas lointains – De mille et mille chômeurs devenus combattants… - J’ai défoncé ma vie comme un cercueil.

Une question se pose de nouveau : que faire ? Paul Éluard la recommande à Louis Aragon, qui dirige quotidien communiste Ce Soir, où Madeleine Riffaud devient journaliste, avant de rejoindre La Vie ouvrière, l’hebdomadaire de la CGT. Entre des séjours en France et au Vietnam, Madeleine Riffaud se rend en Algérie. La première fois, pour La Vie ouvrière, en 1952.

Ses « articles algériens » dénoncent l’occupation du sol et des richesses par les colons français. Elle écrit, ne ménageant, comme à son habitude, ni la vérité ni son lecteur : « Que l’Algérie arrache son indépendance et les colonialistes ne pèseront pas lourd aux mains du peuple. » En 1958, Madeleine Riffaud est recrutée à L’Humanité. Correspondante de guerre, Madeleine est de retour en Algérie et dénonce la « sale guerre ».

Dans l’un de ses articles, peut-être les plus fameux (cf. « Rue des Saussaies » in L’Humanité, 1959), Madeleine Riffaud, dénonçant la torture pratiquée par l’armée française, écrit : « Il nous semble, en lisant, revivre notre propre drame. Ainsi on nous a traînés, jadis, par ces mêmes escaliers intérieurs, ainsi on nous a passés à l’électricité, noyés dans de l’eau répugnante. Ainsi, on a « joué au football » avec nos corps. Ainsi, on a eu envers nous des gestes, des paroles ignobles. Ainsi on nous a fait vivre dans l’ordure et le sang. Ainsi nous avons entendu les nôtres hurler, râler jusqu’à la mort, alors que nos bourreaux se versaient à boire. Ainsi, entre les séances dans les mains de « spécialistes », des infirmières nous ranimèrent afin de nous faire « durer ». Ainsi dans ce même immeuble. Mais nos tortionnaires, alors, parlaient allemand. Nous en sommes sortis, quelques-uns (dont je suis, par hasard), survivants. »

Les articles en rafales de Madeleine Riffaud, à cette époque, dénoncent encore et toujours la torture pratiquée à Paris comme à Alger, par les militaires et les harkis. C’est d’ailleurs à propos d’un article sur ces derniers, que Madeleine Riffaud est accusée, le 7 mars 1961 de « complicité de fausses nouvelles et de démoralisation de la nation. » Elle se bat tout autant contre les exécutions : « Assez ! Il ne faut plus tuer du tout ! Il faut stopper, immédiatement cette politique de la guillotine. » L’OAS a capitulé à Alger, mais pas à Oran. Madeleine s’y rend.

Le 29 juin 1962, avec un collègue journaliste, elle est la victime d’un attentat de l’OAS : un camion fonce droit dans leur véhicule, à la sortie d’Oran. Son genou gauche a été touché jusqu’à la rotule. Sa main droite a été écrasée. Son oreille interne et sa quatrième cervicale touchées. Son œil gauche a subi une rupture des vaisseaux. Qu’importe. Madeleine Riffaud n’en démord pas et revient à la charge avec de nouveaux articles, des poèmes et le Vitenam à l’horizon.

Rentrée au Sud-Vietnam par le Cambodge, en compagnie du journaliste australien Wilfred Burchett ; Madeleine Riffaud y est correspondante de guerre pendant huit semaines, parcourant, en décembre 1964 et janvier 1965, les régions qui échappent au contrôle des Étatsuniens et partage la vie des combattants du Vietcong. Madeleine Riffaud assiste à la bataille de Binh Gia, et réalise, avec Wilfrid Burchett, le film, Dans les maquis du Sud Vietnam, qui sera diffusé en France dans l’émission phare de la télévision, « Cinq colonnes à la une ».

La même année, Madeleine Riffaud écrit et publie un livre-choc, Dans les maquis Vietcong, qui connait un réel succès et est traduit en plusieurs langues. À la fin de l’année 1966, un périple de deux mille kilomètres lui inspire, Au Nord-Vietnam (écrit sous les bombes), qui paraît en 1967. Madeleine Riffaud écrit : « Ce que j’ai vu, au Vietnam de plus beau, de plus digne d’admiration, c’est le peuple lui-même, qui construit à partir de la terre brûlée une nouvelle vie, un nouvel État, et s’éveille au bonheur. Ce que j’ai vu de plus hideux, à travers les blessures qu’ils laissent derrière eux, c’est le colonialisme et la guerre. De plus précieux au cœur des survivants, c’est l’indépendance et la Paix, de plus respecté par le pouvoir populaire, la démocratie, de plus souhaité par tous, la réunification du pays et l’amitié entre les peuples. »

La signature des accords de Paris, prélude à la paix, interrompt l’activité de reporter de Madeleine Riffaud. Elle va découvrir un autre univers, dans le cadre d’une enquête d’investigation, d’un « reportage social », en s’infiltrant, en se faisant embaucher comme agent de service (« fille de salle »).

Madeleine Riffaud travaille ainsi plusieurs mois, en 1973, à l’hôpital Broussais de l’Assistance publique de Paris, puis dans l’établissement privé Saint-Joseph, en réanimation chirurgicale et en chirurgie cardio-vasculaire. La situation de l’hôpital public, déjà, en 1970, est alarmante : « Il faut être moderne et fonctionner, faute de personnel, en dépit du bon sens. »

Rien n’a évolué et tout a empiré de nos jours, en 2020, comme nous le savons. Madeleine, devenue Marthe, découvre et révèle le pire : besognes répugnantes, salaires dérisoires, manque de moyens et de personnel, souffrances physiques et morales. De cette expérience, elle tire un livre, Les Linges de la nuit, qui connait un retentissement considérable (vendu à un million d’exemplaires).

Au milieu des années 1970, Madeleine Riffaud s’éloigne discrètement du Parti communiste et refuse toujours de raconter son passé, jusqu’à ce que son ami résistant Raymond Aubrac, la « secoue », en 1994. Madeleine Riffaud va témoigner. À quatre-vingt-quinze ans, Madeleine n’a rien perdu de son franc-parler. Chez elle, pas de faux-semblant ; ni compromis. Les hommages n’y font rien. Pour Madeleine, il faut continuer à travailler, à lutter, à combattre pour la liberté et la justice.

Les jeunes, déclare Madeleine (dont l’engagement a toujours été suivi par l’action), « doivent recouvrer l’espoir, rien n’est écrit d’avance. Faites de la politique, tout est à réinventer. Redevenez des citoyens ! »

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

Œuvres de Madeleine Riffaud :

Poésie : Le poing fermé, préface de Paul Éluard, illustration de Pablo Picasso (éd. de l’Ancolie, 1944), Le Courage d’aimer (éd. Seghers, 1949), Vienne le temps des pigeons blancs (éd. Seghers, 1951), Si j’en crois le jasmin (éd. Coarze, 1958), Cheval rouge, anthologie 1939-1973, préface de Vladimir Pozner (Éditeur Français Réunis, 1973), La Folie du jasmin, Poèmes dans la nuit coloniale (éd. Tirésias, 2001).

Fictions : Bleuette, récit (éditions France d’Abord, coll. Jeunesse Héroïque, 1946. Rééd. éd. Tirésias, 2004), Les Baguettes de jade, roman (Éditeur Français Réunis, 1953), Un chat si extraordinaire, contes du Vietnam (La Farandole, 1980), Le Chasseur changé en crabe, conte du Vietnam (La Farandole-Messidor, 1981), La vie secrète du Père Noël (La Farandole-Messidor, 1982). 

Essais : On s’est battu contre la mort (éditions France d’Abord, coll. Jeunesse Héroïque, 1945), Les Carnets de Charles Debarge, documents recueillis et commentés par Madeleine Riffaud, Éditions Sociales, 1951), De votre envoyée spéciale (Éditeur Français Réunis, 1965), Dans les maquis du vietcong (éd. Julliard, 1965. Rééd. Pockett), Au Nord-Vietnam, écrit sous les bombes (Julliard, 1967), Les Linges de la nuit (Julliard, 1974. Rééd. Pockett), On l’appelait Rainer, 1939-1945 (Julliard, 1994).

À consulter : Isabelle Mons, Madeleine Riffaud, l’Esprit de Résistance (Payot, 2019).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules



 
DOSSIER : La poésie brésilienne, des modernistes à nos jours n° 49

Dossier : René DEPESTRE ou l’Odyssée de l’Homme-Rage de vivre n° 50