Marie MURSKI

Marie MURSKI



Sage-Femme de métier, d’origine polonaise par son père, Marie Murski, née à Lambersart (Nord) en 1949, s’est tout d’abord fait connaître sous le nom de plume de Marie-José Hamy.

Son premier livre de poèmes, Pour changer de Clarté, paraît en 1977, suivi, trois ans plus tard, par Le bleu des rois. Ces deux recueils, publiés par Jean Breton et Guy Chambelland, sont remarqués. Jean écrit (in Poésie 1 n°107, 1983) : « L’intérêt, l’urgence de cette poésie est sa vérité. Poésie par la thérapie du cri, sans doute. L’auteur dit : « J’ai cogné le réel », mais il faut prendre cela au double sens actif-passif. On sent bien l’autobiographie dans sa structure, la réclamation de l’indépendance, la quête de l’identité, les excès du masculinisme. La trahison autorise à creuser cette notion d’absence. Mais le réel n’est pas le seul à être inventorié : l’onirisme, un peu rageur, déferle. Marie-José Hamy a su, de façon personnelle, déployer les ailes du surréalisme : elle sent les choses, elle crée ses images, elle propose des angles de vision qu’on n’avait jamais soupçonnés. » C’est à ce titre, alors que la poésie vit les dernières heures de son crépuscule médiatique, que le 14 mars 1986, Marie-José Hamy est invitée sur le plateau de l’émission TV Apostrophes, constitué autour de Jean Tardieu.

En 1988, paraît le troisième livre, le plus abouti, de Marie-José Hamy : Si tu rencontres un précipice. Marie-José Hamy compte alors assurément parmi les voix émergentes les plus sûres de la nouvelle poésie française issues du rang des Hommes sans Épaules. C’est le moment que choisit Jean Breton pour dresser un premier état de cette création : « L’écriture de ce recueil est très vérifiée mais ce travail a sans doute affiné une sensibilité rayonnante. Celle-ci se manifeste à travers des thèmes plus graves, plus nuancés qu’auparavant : la mort intégrée au temps, à la nature et à l’amour. Le poète se resitue un moment à la naissance, face à la dureté de la mère, avant d’affronter en continu, avec d’amers vibratos, cette « promesse au néant » que nous sommes. Marie-José Hamy, « giboyeuse au néant » au milieu du malaise des autres, avec sa vérité d’écorchée vive qu’ont ressentie d’emblée Bernard Pivot et les téléspectateurs d’Apostrophes, en mars 1986 : « La poésie m’a sauvé la vie ! », disait-elle. De grandes images originales mettent de l’ordre dans la panique sensuelle d’une attente qui rencontre aussi des moments de paix. Malgré tout, on peut être soutenu par la beauté des plaines et des étoiles. » En 1989, paraissent, dans un tirage limité, les poèmes de La Baigneuse.

En 1991, Alain Breton, qui dirige Le Milieu du Jour Éditeur depuis 1989, lance la deuxième série de la revue Les Hommes sans Épaules et invite Marie-José Hamy à rejoindre le comité de rédaction, aux côtés de Jacques Aramburu, Claude Argès, Jean Breton, et Henri Rode. C’est dans cette revue, ainsi que dans La Bartavelle, que dirige Pierre Perrin, que Marie-José Hamy publie ses premières proses, quatre nouvelles entre 1990 et 1992.

Entre temps, en 1990, lors d’un récital de poésie, Marie-José Hamy a fait la rencontre d’un homme, un physicien, également auteur de cinq plaquettes de poèmes. C’est le « coup de foudre ». Tout sourit à Marie-José Hamy, mais plus pour très longtemps. Elle n’est pas tombée dans les bras de l’amour, mais entre les mains puissantes d’un prédateur pervers narcissique. Amoureuse, elle ne voit pas le piège, ni le chasseur, ni l’affût.

Bien sûr, nous pourrions nous en tenir là, s’agissant du chemin de vie de Marie-José Hamy, pour nous recentrer sur son œuvre. Mais, à compter de cette période, il n’y a plus d’œuvre. Nous verrons pourquoi. D’autre part, nous ne croyons pas inopportun de poursuivre, dans ce qui ressemble à une descente aux Enfers, pour une fois de plus dénoncer l’inégalité, toutes les inégalités, à commencer par celle que subissent les femmes de la part des hommes, de la religion, du patriarcat, leur soumission dans l’amour, leur esclavage dans la société, et pas seulement indienne, pakistanaise ou bengalie, comme cela a été évoqué dans Les HSE 43, à travers l’œuvre et la vie de la magnifique Taslima Nasreen, le combat des Femen ; puisque c’est en France et dans les années 90 que Marie-José Hamy va subir l’inacceptable, ce dont elle a témoigné avec un grand courage.

Dans les années 90, on ne parle pas autant qu’à présent de perversions narcissiques : « Il a très vite menacé pour que je cesse de travailler et œuvré pour que je cesse d’écrire. J’ai ainsi laissé le roman que j’avais commencé. Après onze ans sans nouvelles, mes éditeurs me croyaient morte… J’avais des pièces interdites dans la maison, notamment la grande pièce à vivre. Il a éloigné tous mes amis, m’a complètement isolée ; j’ai vécu onze ans sans télévision, sans journaux, pratiquement sans radio, sans téléphone. Mon nom n’apparaissait plus nulle part. Au début je suis partie plusieurs fois sur la route, à pieds, dans la nuit. Il y avait quinze kms pour rejoindre la gare, un bois à traverser. Je revenais. Il me couvrait alors de mots d’amour et je me sentais coupable d’agir ainsi. Je l’avais « énervé ». La faute était sur moi, toujours. Devant les autres, il me montrait un amour indéfectible, vantait mes qualités, me portait aux nues. Mais en privé, j’étais « une pétasse, feignace, une salope et une pute ». Cependant, si vous l’aviez rencontré, il vous aurait séduit en quelques minutes. Je continuais à l’admirer. J’ai mis longtemps à comprendre à quel point j’allais vers la déchéance et la mort. » 

Dans son récit, Cris dans un jardin, Marie Murski décrit le processus irréversible de la violence, de la terreur, du décervelage, année après année, durant quatorze ans, dont elle a été la victime : « J’ai reçu la première gifle à peine deux ans après notre rencontre, il y avait eu bien des insultes et des menaces auparavant. Ce soir-là, j’ai voulu m’enfuir mais dans la nuit il est venu me chercher, m’a couverte de mots d’amour, et je suis restée. La violence physique s’est alors peu à peu installée, moins fréquente au début que les insultes, les humiliations, les punitions. Le langage ordurier apparut et augmenta au même rythme que la violence. Il était très prudent, il évitait les coups qui laissent des traces. »

Mise en esclavage, enfermée dans un jardin dont elle finit par comprendre qu’il sera son cimetière, elle est pourtant incapable de s’enfuir en le laissant voué à la destruction. Son jardin était son œuvre : « La nuit, j’y allais à la lampe torche. Il était immense, quatorze hectares, dont trois de massifs et de roseraies. Il est devenu magnifique. HB m’octroyait deux jours par an, en juin, pour le faire visiter. Je travaillais toute l’année pour ces deux journées, mais bientôt, il ne supporta plus les compliments que je pouvais recevoir. Il interdit les visites et menaça de détruire le jardin au broyeur. Le jardin était ma création, il avait remplacé l’écriture, je devins comme un artiste qui ne peut plus montrer ses œuvres. Je faisais des visites « sauvages », la peur au ventre, et une journaliste venue visiter mon jardin perçut ma peur et mon affolement. Elle m’obligea à me rendre au CIDFF (Centre d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles), et là j’ai rencontré celle que j’appelle Florence dans mon livre, la directrice du centre, et qui m’a sans doute sauvé la vie. Quand HB comprit que j’avais commencé à parler, il tenta de me tuer. J’ai été sauvée par une succession de petits miracles et par ma chienne berger allemand qui, un jour, alors que j’étais à terre et blessée, a glissé sa tête entre mon visage et les poings qui menaçaient de me tuer. Grace au CIDFF, j’ai enfin réussi à porter plainte, HB a été reconnu coupable de violences conjugales. Lui n’a jamais rien avoué et se dit victime d’un complot. Il n’a eu qu’un rappel à la loi. Et puis, l’écriture. J’ai retrouvé ce bien précieux que j’avais cru perdu. J’ai écrit ces quatorze années de violences. Cris dans le jardin, d’abord écrit sur un blog anonyme, est devenu un livre. HB a détruit mon jardin, il a broyé mon œuvre et ma pensée, palpitante ; mais l’écriture sauve mon jardin en le gardant à jamais vivant, tel que je l’ai aimé, et me sauve aussi. »

Depuis, celle qui a abandonné son pseudonyme de Marie-José Hamy, pour reprendre son nom de jeune fille, Marie Murski, s’est installée dans l’Eure en 2007, et poursuit : « J’ai peu à peu tout reconstruit. J’ai refait un jardin, repris mon métier de sage-femme, milite contre les violences faites aux femmes, donne des conférences sur le sujet. Et même si j'ai perdu quinze années d'écriture, je suis toujours vivante. Je réécris de la poésie, bien précieux que j’avais cru perdu, et commence un autre roman. C’est alors qu’« il » revient planer au-dessus de moi. Il me joint sur les réseaux sociaux en se faisant passer pour une jeune fille de dix-huit ans victime de violences conjugales. Pendant plusieurs mois il dialogue ainsi avec moi sans que je n'imagine une seconde le prédateur caché derrière cette jeune fille. En juin 2015 il se dévoile et me demande de revenir dans sa maison. Voilà, Barbe-Bleue est droit dans ses bottes, le piège est tendu, la porte du cachot est ouverte. Il pense à moi. Glacée d’effroi, je me dis alors : « Je vais le tuer ! C'est la seule façon de m'en débarrasser ! » Je laisse les ouvrages en cours et commence, le soir-même, à écrire un genre nouveau pour moi, un genre qui s’impose : un Thriller ! »

Après avoir donné quatre volumes de prose, Marie Murski renait enfin à la poésie !

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

À lire, poésie : Pour changer de Clarté (Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1977), Le bleu des rois (Collection La Coïncidence, éd. Guy Chambelland, 1980), Si tu rencontres un précipice (Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1988), La Baigneuse (La Française d’Édition et d’Imprimerie (1989). Romans : Le Chat silence (Éditions La Taillanderie, 2013), Cris dans un jardin (Éditions Cogito, 2014. Rééd. 2015, 2016), Le bébé d’Adèle (Éditions Cogito, 2017). Nouvelles: Le chien jaune avait une oreille cassée (éd. Complicités, 2017).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : Poètes chiliens contemporains, le temps des brasiers n° 45