Pablo NERUDA

Pablo NERUDA



« Il est un poète qui à lui seul est la mer, et à lui seul la cordillère. De même que la nature n’a besoin ni de carte d’identité, ni de passeport, ce poète n’a pas besoin d’explications. Ce fut un homme qui se désignait comme l’une des innombrables feuilles du grand arbre humain. Quand il voyait le pain, il s’enquérait du boulanger. J’ignore s’il fut un grand amant, mais sa poésie rendit les couples amoureux. Je ne sais pas s’il fut un grand politicien, mais il distilla sa parole dans les périodes de conflits, et grâce à elle naquit l’espérance en de lumineuses villes de justice. Il parcourut le monde et fut l’ami des plus grands poètes du XXe siècle. Avant de recevoir le prix Nobel de littérature en 1971, il avait su rassembler des millions de lecteurs autour de ses images poétiques. Vivant, il était un mythe. Mort, il redevient un homme. J’ai eu la chance de naître dans ce pays que vous imaginez. Au Chili. La terre de Pablo Neruda. »

Ainsi s’exprime le romancier Antonio Skármeta, à propos de celui qui, Ricardo Eliécer Neftalí Reyes Basoalto, de son vrai nom, est né le 12 juillet 1904 à Parral (Vallée Centrale du Chili). Sa mère, Rosa Basoalto, institutrice, meurt deux mois après sa naissance. Son père, José del Carmen Reyes Morales, petit agriculteur ruiné, est devenu ouvrier. Le jeune Ricardo est recueilli et élevé par ses grands-parents maternels, avant de rejoindre son père remarié en 1906, à Temuco :  Mon enfance, ce sont des souliers mouillés, des troncs cassés / Tombés dans la jungle, décorés par les lianes. C'est la découverte du monde du vent et du feuillage.

Après ses études durant lesquelles il a appris la langue et littérature françaises, il devient professeur à Santiago et publie un premier recueil de poèmes en 1923, Crépusculaire. Il choisit son pseudonyme en hommage au poète tchèque Jan Neruda.

La découverte du surréalisme libère la sensualité qui va se répandre dans sa poésie. Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée, paraît en 1924, suivi par Résidence sur la terre, poèmes écrits entre 1925 et 1931. Il devient vite un poète reconnu. Diplomate, il est envoyé en Extrême-Orient, successivement à Rangoon en Birmanie en 1927, à Ceylan, Batavia et à Singapour en 1931.

Pablo Neruda est enfin nommé le 5 mai 1934 consul à Barcelone, puis le 3 février 1935, à la suite de Gabriela Mistral, à Madrid. Son expérience en Espagne va s’avérer déterminante voire cruciale tant sur sa vie que sur son œuvre. D’emblée, le jeune consul chilien se lie d’amitié avec les poètes espagnols de la Génération de 27, surtout avec Rafael Alberti et Federico García Lorca (qu’il avait déjà rencontré à Buenos Aires), puis avec les plus jeunes, la génération de 36, dont Miguel Hernández. Neruda est doté d’une sensibilité de gauche, mais n’est guère politisé. « Je ne comprends rien à la politique, je suis un peu de tendance anarchiste », déclare-t-il à Alberti qui, poète et communiste, va jouer un rôle important dans la formation et l’évolution politique du chilien.

Premier drame en Espagne : dès le lendemain des élections de février 1936, qui voient la victoire du Frente Popular, des complots animés et soutenus par la bourgeoisie, le clergé et une part de l’armée, se forment. Les militaires fascistes décident de lancer l’offensive les 17 (au Maroc) et 18 juillet (péninsule), avec pour objectif le renversement du gouvernement de gauche, démocratiquement élu.

Deuxième drame : le 19 août 1936, Federico García Lorca (« il était populaire comme une guitare, joyeux, mélancolique, profond et clair comme un enfant, comme le peuple ») est assassiné par les fascistes, près de Grenade. Désormais, plus rien ne sera comme avant pour Neruda : « Les deux Espagne les plus inconciliables se sont sondées en présence de cette mort : l’Espagne verte et noire au sabot diabolique effrayant, l’Espagne souterraine et maudite, l’Espagne crucificatrice et vénéneuse des immenses crimes dynastiques et ecclésiastiques, et en face d’elle, l’Espagne rayonnante de la fierté vitale et de l’esprit, l’Espagne météorique de l’intuition, de la continuation et de la découverte, l’Espagne de Federico García Lorca. » Volodia Teitelboim, ami et biographe de référence de Neruda écrit : « Cela a tout éclairci pour Neruda. Il transforma sa perception du monde. Il transforma sa poésie. Une bombe, une goutte de sang du poète sacrifié dans le petit bois de Víznar, était tombée sur elle. Évidemment, cette goutte de sang déborda d’un vase qui était déjà rempli de très nombreuses gouttes de sang et d’autant de raisons à son évolution ou à sa révolution. »

Le premier poème engagé de Neruda est « Chant aux mères des miliciens morts » ; prélude à la publication en 1938 du « plus grand livre qu’ait produit la guerre d’Espagne », pour Rafael Alberti : L’Espagne au cœur. Un an auparavant, à Paris, Neruda avait affirmé : « Je ne suis pas un politicien, je n’ai pas pris part à la bataille politique… mais comprenez que nous, poètes, nous n’oublierons et ne pardonnerons jamais l’assassinat de celui que nous considérons comme le plus grand d’entre nous. Jamais. » Plus tard, il dira : « Je crois avoir agi en Espagne en tant que communiste… Les communistes m’y apparurent comme la grande force révolutionnaire de ce siècle, capable de transformer le Vieux Monde capitaliste et de construire une société juste, lumineuse. Depuis lors je me considère comme un militant. » Perdant sa retenue, le Consul chilien est destitué de sa charge par décret et peut se consacrer entièrement à la défense de la cause républicaine espagnole, en Europe, puis au Chili. Après la chute de la République espagnole, Neruda œuvre, à Paris, au sauvetage des réfugiés en qualité de Consul spécial pour l’Immigration Espagnole. Le 8 juillet 1945, il adhère au Parti communiste chilien et est élu sénateur des provinces minières du Nord. Sa popularité est immense.

En 1946, avec l’appui du Parti communiste, le radical Gabriel González Videla est élu Président du Chili. Début de la Guerre froide aidant, le nouveau président ne tarde pas à se retourner contre ses alliés et interdit le Parti communiste au moyen de la Loi de Défense de la Démocratie. Pablo Neruda dénonce les menées de Videla et se trouve sous le coup d’un mandat d’arrêt. Contraint à la clandestinité, changeant sans cesse de domicile à travers le Chili, Neruda va, en à peine un an écrire, lors d’une époque particulièrement dramatique, l’œuvre maîtresse de la poésie latino-américaine : Le Chant général. Toute la passion de Pablo Neruda pour son peuple et son pays, pour son continent, toute sa rage de vivre, animent ce chant épique à la gloire du Chili : « Les faits les plus obscurs de nos peuples doivent être brandis en pleine lumière. Nos plantes et nos fleurs, pour la première fois, doivent être contées et chantées. Nos volcans et nos rivières sont restés dans les espaces desséchés des textes. Que leur feu et leur fertilité soient livrés au monde par nos poètes ! Nous sommes les chroniqueurs d’une naissance retardée. »

Interdit au Chili, Le Chant général est édité à Mexico en 1950 (année ou le poète reçoit avec Pablo Picasso le prix international de la Paix), et très vite dans tous les pays du monde. Contraint à l’exil, Neruda se réfugie en Amérique Latine, puis en Europe, notamment à Capri. Amnistié, il revient au Chili en 1952. Neruda publie en 1954 les Odes élémentaires.

En 1957, il devient président de l’Union des écrivains chiliens ; l’année suivante, il publie : Extravagario, Vaguedivague. Cette même année, tout comme en 1964, il soutient pleinement la campagne électorale de Salvador Allende comme candidat à la présidence de la République. Il est à cette période l’une des cibles du Congrès pour la liberté de la culture, association culturelle anticommuniste fondée en 1950. En 1964, Neruda publie Memorial de Isla Negra, retour sur son passé et son rêve d’une humanité plus fraternelle. En 1965, il est nommé Doctor honoris causa de l’Université d’Oxford.

En 1969, le Parti communiste le désigne comme candidat à l’élection présidentielle, mais Neruda renonce en faveur d’Allende. Et de l’Unité Populaire. Élu président en 1970, son ami Allende lui propose, ce qu’il accepte, le poste d’ambassadeur à Paris. En 1971, le prix Nobel de littérature couronne l’œuvre de Neruda. En 1972 ; atteint d'un cancer, longtemps resté secret, le poète demande à Allende d’être relevé de sa charge diplomatique. Il quitte son poste d’Ambassadeur du Chili en France. Épuisé, il se repose, avant son retour au Chili, dans l’Eure, en Normandie, à Condé-sur-Iton, dans une maison qu’il baptise La Manquel, avant de regagner le Chili, en novembre 1972.

Le 11 septembre 1973, le coup d’État de la junte militaire chilienne renverse le gouvernement de l’Unité Populaire. Le président Salvador Allende meurt les armes à la main. Dans la foulée, la maison de Neruda est saccagée à Santiago par les fascistes et ses livres brûlés. Pablo Neruda meurt le 23 septembre 1973 de « cachexie cancéreuse », selon son certificat de décès. L'inhumation du corps de Pablo Neruda, transporté depuis sa maison saccagée jusqu’au cimetière central de Santiago, devient, malgré l’intervention de la police, une protestation contre la terreur fasciste.

L’année suivante paraissent ses mémoires, J’avoue que j'ai vécu, dans lesquelles il raconte avec humour et tendresse ses voyages, ses engagements, ses rencontres, ses amitiés et ses amours. Ce volume de mémoire, sera suivi par Né pour naître, livre qui rassemble des poèmes en prose, des préfaces, des articles, des discours, des essais et d’autres récits.

À la fin de la dictature militaire en 1990, son corps est inhumé selon ses vœux aux côtés de sa compagne dans le jardin de sa maison à la Casa de Isla Negra.

Poète prolifique, Pablo Neruda laisse une œuvre flamboyante et engagée : « Je suis né pour naître, pour retenir le pas de tout ce qui s’approche, de tout ce qui cogne à ma poitrine comme un nouveau cœur tout tremblant. »

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

 

À lire (en français) : L’Espagne au cœur (Denoël, 1938), Trois poèmes (GLM, 1948), Le Chant général (Éditeurs français réunis, 1954), Tout l’amour, anthologie, (Seghers, 1954), Toros (Au Vent d’Arles, 1961), Hauteurs du Macchu-Picchu (Seghers, 1961), La Centaine d’amour (Club des amis du livre progressiste, 1965), Splendeur et mort de Joaquim Murieta, Théâtre, (Gallimard, 1969), Saveurs de Hongrie, avec Miguel Angel Asturias (Corvina, 1969), Résidence sur la terre (Gallimard, 1969), Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée (Éditeurs français réunis, 1970), Mémorial de l’île noire (Gallimard, 1970), Vaguedivague (Gallimard, 1971), L’Épée de flammes (Gallimard, 1971), Les Pierres du ciel. Les pierres du Chili (Gallimard, 1972), Incitation au nixonicide et Éloge de la révolution chilienne (Éditeurs français réunis, 1973), Odes élémentaires (Gallimard, 1974), J’avoue que j'ai vécu, Mémoires (Éditeurs français réunis, 1975), Nouvelles odes élémentaires (Gallimard, 1976), Troisième livre des odes (Gallimard, 1978), La Rose détachée et autres poèmes (Gallimard, 1979), Né pour naître, Articles, essais, discours, (Gallimard, 1980), Les Premiers livres (Gallimard, 1982), Les Vers du Capitaine (Gallimard, 1984), Influence de la France et de l’Espagne sur la littérature Conférence, (Caractères, 1997), Cahiers de Temuco, 1919-1920, (Le Temps des cerises, 2003), La solitude lumineuse, Proses, Souvenirs d’orient, (Gallimard, 2004), Le Livre des questions (Gallimard jeunesse, 2008), Tes pieds je les touche dans l’ombre, 21 poèmes inédits 1956-73, (Seghers, 2016).

À consulter : Antonio Skármeta: Neruda par Skármeta (Grasset, 2006), Jean Marcenac & Claude Couffon :  Pablo Neruda (Seghers, 2004), Volodia Teitelboim : Neruda (L’Harmattan, 2000).

*

VICENTE HUIDOBRO

par

Pablo NERUDA

 

Voir Vicente Huidobro depuis Bruxelles – sa Grand’Place, Sainte-Gudule –, dans l’herbier de la poésie française et flamande, c’est autre chose que de le voir depuis le Chili, sa patrie antarctique, isolée de tous les mondes par des cordillères et des océans.

Pour vous, Huidobro fait partie du feuillage, de la croissance. Pour nous, Chiliens, Huidobro est rapprochement, relation, voyage.

Huidobro, comme Ruben Dario, est un importateur de tendances, de constructions, de fragrances composées au feu central de l’Europe de la Première Guerre mondiale. Apollinaire, Juan Gris et le Cubisme, les Ballets Russes, libèrent une nouvelle rose des vents et notre Huidobro est le premier Américain dont les regards suivent la flèche et qui sente grandir la rose en ses propres mains. Je ne dis pas en son cœur : Huidobro est un artisan, un architecte du château de l’air, un orfèvre engagé dans l’alchimie.

Son monde magique est doué du mouvement et de l’insistance d’une répétition manuelle : son adresse est celle du prestidigitateur merveilleux : ses éclairs sont le produit d’un exercice voltaïque ininterrompu.

Ruben Dario, sans laisser d’être un Américain fondamental, un Indien mélancolique, nous ouvrit les portes du grand modernisme : il importa en Amérique la douceur cendreuse de Verlaine et nous fit entendre le colloque de Laforgue et le hurlement de Lautréamont. Vicente Huidobro, tout imprégné d’élégance cubiste, aperçut, du fond de son humanisme interplanétaire, la chevelure surréaliste qui devait flotter jusqu’aujourd’hui sur l’Océan atlantique, comme des algues marines.

La poésie chilienne fut fondée au XVIe siècle par un conquistador espagnol, page de Charles-Quint, nommé Alonso de Ercilla. Le jeune soldat, égaré dans la forêt sanglante de la guerre, révéla au monde, l’épopée araucane. L’Empire espagnol perdit beaucoup de sang en cette guerre qui dura trois siècles.

Ercilla célébra, plutôt que les envahisseurs, le peuple envahi. La poésie du Chili émergea comme une fleur rouge du combat livré par une race qui fut décimée mais ne se rendit pas au formidable ennemi. C’est alors que ce petit pays acquit sa voix propre. Et cette voix se répercute sur les neiges andines et les écumes infinies du grand océan.

Un élément important de cette voix, de ce lumineux château dressé dans nos solitudes, c’est le chant créateur, inventif, ludique et fantastique de Vicente Huidobro.

Ce jeu soutenu qui, telle une source apparemment inépuisable, élève en sa tour de cristal un cercle de splendeur et d’allégresse, c’est l’oeuvre du poète chilien auquel rend hommage, par cette édition, la culture ancestrale de la Belgique actuelle.

C’est avec plaisir et honneur que j’écris ces mots pour célébrer cet événement, en remercier les poètes belges et saluer la mémoire de mon compagnon disparu, lorsque surgit, cette fois très loin du Chili, l’éclat de sa poésie.

Pablo NERUDA

(Préface - texte traduit de l’espagnol par F.Verhesen - du Citoyen de l’oubli de V. Huidobro, éd. Saint-Germain-des-Prés, 1974). © Les Hommes sans Épaules éditions.



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules



 
Dossier : VICENTE HUIDOBRO ou la légende d'Altazor n° 28

Dossier : Nikolaï PROROKOV & les poètes russes du Dégel n° 44