Rodrigo GOMEZ ROVIRA

Rodrigo GOMEZ ROVIRA



Les exilés chiliens ont marqué l’imaginaire de l’histoire de l’immigration en France. Ils ont dû reconstruire leurs liens sociaux, s’adapter à une nouvelle forme de socialisation et se résigner à une déqualification professionnelle. La durée prolongée de l’exil a poussé ces réfugiés à s’intégrer dans la société française. De même, les enfants, traumatisés par les implications familiales de l’exil plus que par leur position de migrant, ont fait preuve d’abnégation pour adopter la culture et des modes de communication hexagonaux par un savant syncrétisme. Aucun d’eux n’a pour autant abdiqué ses idées, ni cessé de lutter pour un monde plus juste.

J’en ai connu et non des moindres. Dominique Frelaut, le maire communiste (il le sera de 1965 à 2001) de Colombes (Hauts-de-Seine) a d’emblée, en 1973, accueilli les membres, avec familles et entourage, du célèbre ensemble chilien Quilapayún. Groupe, créé à Santiago en 1965, Quilapayún était en concert en France lors du coup d’État militaire au Chili. Immédiatement, leur billet de retour part en fumée. Hernán Gómez, l’un des membres historiques, témoigne : « Nous avons compris que nous ne pourrions pas y retourner. Nous étions trop engagés auprès de Salvador Allende, lequel nous avait nommés ambassadeurs culturels. Nous étions aussi proches de Pablo Neruda. »

Dominique Frelaut leur propose des logements dans la Tour Z, une HLM emblématique de la cité dortoir des Fossés-Jean, où je demeure aussi. Je n’ai que cinq ans à l’époque, mais, plus tard, j’aurai l’occasion, et plus d’une fois, d’entendre ces quena (flute droite), guitare, basse, flûte de Pan, charango (petite guitare), bongo et conga (percussions), dont Quilapayún avait fait des armes au service de l’amour, de la justice, de la poésie et de la liberté.

Le groupe se produisait en concert en France et ailleurs, mais aussi régulièrement à Colombes. Et c’est ainsi que, fin des années 80 et durant les années 90, le nom de Chile m’est parvenu ; que la cordillère des Andes a supplanté notre barre en béton ; que le Pacifique a submergé notre Seine crasseuse ; que le chant des Quilas et de leur ami Víctor Jara, que les poèmes de Neruda, de Huidobro, se sont imposés à moi et que j’ai commencé à rêver d’Atacama, de Pascua, de Patagonie, de Valparaiso ; mais les Quilapayún chantaient aussi Venceremos, Allende, le Pouvoir Populaire...

J’ai très souvent croisé les membres de Quilapayún. Ils étaient discrets, modestes et simples, chaleureux et fraternels, abordables et disponibles. Et dignes, toujours dignes. Ils portaient tous la barbe et arboraient sur scène un poncho noir. Ils souriaient, mais toujours, au fond des prunelles, la tristesse l’emportait. J’ai connu leurs enfants, à l’école et au stade : nous jouions ensemble au football au Racing Club de Paris.

Au premier chef, Rodrigo Gómez Rovira, qui était notre libéro que rien ni personne ne pouvait arrêter sur le terrain. Un caractère affirmé et combatif. Rodrigo est né tout comme moi en 1968. Nous avons grandi à Colombes dans la même cité dortoir. Bien après ses parents et ses deux frères Gonzalo et Fernando en 1989, Rodrigo est retourné au Chili en 1996, au terme d’une traversée de quarante-cinq jours à bord d’un cargo.

Au Chili, Rodrigo a fondé la première agence de photographes : IMA (Imagen Memoria Autor). En 2005, il s’est installé à Valparaiso. Il a fondé une famille avec son épouse Anamaría Briede, qui est une artiste visuelle. Devenu photographe, correspondant en Amérique Latine de l’Agence VU et Directeur de l'impressionnant Festival International de Photographie de Valparaiso (FIFV), Rodrigo est sans conteste l’un des plus grands talents du Chili dans sa discipline, la photographie. Un oeil de poète, assurément, mais relié au coeur, le sien et celui du monde !

Sa création forte et sans trompe l’œil se concentre essentiellement sur le Chili et l’Amérique Latine. La mémoire joue un rôle prépondérant ; mémoire de sa rencontre avec un continent, un pays qui était sien mais qu’il ne connaissait qu’à travers les témoignages de ses parents. Cette histoire, une photo retrouvée dans les archives familiales, bouleversante, la résume. Il y est question du temps suspendu : ce qui est, puis ce qui a été, laissant envisager ce qui aurait pu être et n’a pas été. Un instantané de vie fixé sur la pellicule, juste avant le temps des assassins. Un tirage papier, mémoire, espoir et tragédie d’une famille et de tout un peuple. Cette photo a été prise par son père, Raúl Gómez, le manager du groupe Quilapayún, un dimanche de 1972 à Santiago. Lié à Victor Jara et à tous les artistes, Raúl fut à lui seul une véritable plateforme de la musique chilienne et latinoaméricaine. Il parlait peu. D’apparence, il semblait être le plus triste des Quilas. Mais il suffisait de l’entendre parler et de le voir sourire pour que la glace se brise et qu’apparaisse un homme d’une grande gentillesse, à l’instar de Consuleo, son épouse, plus extravertie. Raúl Gómez, dont les deux passions furent la musique et la photographie, est décédé en 2007. Son épouse Consuelo en 2017.

C’est donc lui, Raúl Gómez, qui a pris cette photo : on y voit un homme en pull-rouge (qui s’est invité sur la photo) avec sa petite fille et Salvador Allende tenant Rodrigo par les épaules. À droite : sa mère Consuelo et son jeune frère Gonzalo. La mère de Rodrigo raconte que lors d’une promenade, apercevant le Président marcher dans la rue avec ses gardes du corps, son mari lui demanda s’il pouvait le prendre en photo. Le Président accepta à condition que ce soit avec toute la famille. C’était quelque mois avant le coup d’État fasciste.

« L’appareil photo, cet « électroménager de la mémoire », a enregistré un instant de la vie de chacun de nos amis pour nous emmener dans un temps impossible où il n’y a ni passé ni futur : tout est présent », écrit lui-même Rodrigo. Cette photo lui a servi de trame pour réaliser, avec quatre autres photographes chiliens, l’exposition Compañero podemos tomar una photo ?, dans le cadre du Festival ImageSingulières de Sète, en mai 2015.

Rodrigo a également fait paraître, Répertoire, un livre magnifique : le journal d’exil de son père, illustré par un choix de photos, prises par Raúl, et qui balisent son itinéraire, lequel rejoint celui de maintes familles chiliennes exilées.

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

Le site du photographe chilien Rodrigo Gomez Rovira

Le site du Festival International de photographie de Valparaiso (FIFV)

Le site du photographe chilien et manager des Quilapayun Raul Gomez




Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : Poètes chiliens contemporains, le temps des brasiers n° 45