L’Émoi du non

Collection Les HSE


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L’Émoi du non

Présentation de Bernard Noël, postface d'Henri Maccheroni
Odile COHEN-ABBAS

Poésie

ISBN : 9782243045659
Livre épuisé
70 pages - 13,5 x 20 cm
  • Présentation

Dans toute œuvre authentique se joue la part la plus intime de l’être qui l’engendre, le portant à une sorte d’enfouissement total de son vécu dans sa création. Là réside l’honneur du poète. Sa légitimité. Odile Cohen-Abbas nous livre avec une obsessionnelle lucidité ses rêves hallucinés, ses insolites phantasmes ! Elle hante les lieux les plus secrets d’Éros aux confins des abîmes… Elle est femme, femme d’une sensualité extrême. Elle la voile et la dissout non sans quelque impudeur dans son style d’un étrange registre. Poète, elle est en recherche incessante des mots et transgresse leur enjeu, les transforme en autant de symboles d’une subtile novation. Danseuse, elle rythme et pare ses textes en de voluptueuses et musicales chorégraphies sans fin continuées. Et telle une amante exacerbée elle jette dans son vertigineux brasier sa sexualité, la laissant se consumer en des suites de rythmes ininterrompus, où dans la tension jamais retombée de son feu intérieur, elle établit sa vie en écriture. Cet écrivain exigeant, difficile, hors normes, si ce n’est hors temps, est « une » et unique, excluant toute demi-mesure d’appréciation. On l’admire ou la rejette, mais jamais Odile Cohen-Abbas ne laisse indifférent… 

Henri MACCHERONI

 

On ouvre, on hésite et puis quelque chose d’insolite vous saisit, vous retient, comme si les mots, ici, montraient les dents, prêts à mordre plutôt qu’à plaire. Et bien sûr, tous les vers jouent bientôt à désosser la logique pour refaire le corps du lecteur, lui mettre la tête au milieu et le cœur au bout des yeux. Non, un livre de poèmes n’est pas murmure et chanson, c’est risquer tempête et fracas, tremblements dans l’anatomie et nécessité de changer la peau du vocabulaire.

 Bernard NOËL

 

 

LE POÈME MAUVAIS

 

Au commencement sous la mort je retourne le protocole,

je fais serment de toujours mystifier la lettre,

je suis, sans filiation, l’appel haineux du poème,

l’anti thème de déconstruction,

mes ingérences ont des pansements plein les épaules.

Au commencement j’ai baigné dans l’effigie du revers,

ma face est vive et mes membres sont paralysés,

mais je souffle encore ma nécrose de vindictes

avec ma langue non appareillée.

Je suis l’affect funeste du texte,

son corps spirituel, désaxé.

Ceux qui me courtisent, me pratiquent dans l’ascèse,

m’ont fait le diagnostic d’un verbe sanguinaire.

Je mange sur les phalanges la viande anthracite

des derniers repères.

Je suis l’esprit de gibet des feuillets,

je procède par nœuds et par cordes,

je suis l’esprit de fer des poèmes

quand il m’arrive de planter des clous dans les paumes.

J’introduis le mal en leur sein,

parfois j’en sauve et soigne certains,

j’aime à voir un livre ouvert changer de couleur

au contact de ses drains.

Ce qui coule hors de moi s’infecte,

contamine le dédale des pages, leurs infimes sillons.

Nul ne peut me défier au dialogue,

la nécessité qui me crée a caché mon nom.

Je suis le souffle, le sang d’aliénation dans les hymnes,

peut-être ! mais sans cette contrainte,

ce crochet à l’envers que je suis,

rien ne se pense ni ne s’écrit.

Mais il est tard, j’ai vidé ma semence

au cœur des signes qui pensent,

j’ai souscrit aux impasses de la main, suffisamment,

et l’imprimeur m’attend.

 

Odile COHEN-ABBAS

(Poème extrait de L’Émoi du non, Les Hommes sans Epaules/LGR, 2013).