Odile COHEN-ABBAS

Odile COHEN-ABBAS



Danseuse, poète, romancière, collaboratrice régulière des Hommes sans EpaulesOdile Cohen-Abbas (née en 1957), a été membre du comité de rédaction de la revue néo-surréaliste Supérieur Inconnu. En vers comme en prose (où elle brouille les cadres traditionnels de la narration : ses textes n’ont pas une allure segmentée mais organique), l’écriture d’Odile Cohen-Abbas, éminemment poétique, est assurément l’une des plus étonnantes de notre époque. Sarane Alexandrian n’a pas écrit en vain (sa postface aux Fosses célestes) : « Comme Odile Cohen-Abbas prononce deux fois le mot « surréel », je confirme, au nom de mon livre Le Surréalisme et le rêve, qu’elle crée bien une surréalité intégrale, se situant entre Le Pèse-nerfs d’Antonin Artaud et Aurora de Michel Leiris. Avec une obstination inébranlable, elle poursuit une œuvre sans équivalent dans la littérature française d’aujourd’hui, préférant aux vanités de l’autofiction et aux banalités du réalisme l’invention audacieuse d’un univers fantasmagorique. »

Odile Cohen-Abbas déconcerte par la richesse de son univers et de ses images hallucinatoires, comme elle fait sensation en apparaissant dans la droite lignée de femmes surréalistes, hantées, à l’image de Joyce Mansour ou Léonor Fini, par un érotisme funèbre (par opposition à l’idéalisation de la femme) et par un onirisme tout à fait exceptionnel, comme par un humour qu’elle utilise comme une arme de dérision pour conjurer le sort. En fusion, l’image regorge de fureur intérieure et semble jaillir d’une bouche de feu.

Avec seize livres publiés, de Le Livre des virginités (2001) à Long feu aux fontaines (Les Hommes sans Épaules éditions, 2018), Odile Cohen-Abbas s’est imposée comme l’une des voix les plus singulières et déroutantes, à la fois, de la scène poétique contemporaine. Singulière, car sa voix ne ressemble à aucune autre. Déroutante, car sa thématique lui est propre et fait toujours fi des lieux communs. Aucune complaisance ni clichés au sein de cette œuvre ; laquelle, authentiquement poétique, n’est pas pour autant enfermée dans un corset formaliste.

Le livre pourra être uniquement constitué de poèmes en vers, comme il pourra prendre l’apparence d’un texte de scène, propre à être joué au théâtre. Le poème pourra également s’immiscer, de manière à l’innerver, dans le récit en prose. Le linéaire et le cartésien ont ici peu de prises. C’est sans doute, pour une part, ce qui explique la proximité d’Odile Cohen-Abbas avec le surréalisme, l’une de ses influences majeures, mais digérée ; mouvement qui n’est surtout pas étroitesse de forme ou d’esprit, mais au contraire ouverture totale de l’Être.

Odile Cohen-Abbas n’a pas besoin de tuteur et de chemin balisé. Elle prend, au contraire, un malin plaisir à emprunter les chemins de traverse. Et lorsque ceux-ci n’existent pas : elle les invente. Nous partons toujours de la réalité et parfois la plus grave, mais, très vite, la réalité dérape, déborde, pour être absorbée par un imaginaire des plus fertiles et gagner les hautes terres ou ciels du surréel, dans une langue, un langage, des plus riches, en des vers charnus et charpentés, sensuel, érotiques, et donc, coupants comme des lames ; des phrases cambrées qui fusent comme des flèches. Il n’y a pas de temps morts, mais une dynamique de tous les instants. Le poème ou texte odilien ne tient pas en place, comme son auteure.

Est-ce son amour des mots, qu’elle prend un malin plaisir à faire courir ? De la musique, dont elle aime secouer la nappe des notes ? Le fait d’avoir été danseuse et d’avoir conservé la passion, la bougeotte de cet art ? Une chose est certaine, voilà un grand appétit de vie, du vivre. Il y a, qu’aucun thème, aucun sujet, rien ne semble être interdit ou exclu ; ce qui nous renvoie à la personnalité de ce poète dotée d’une exigeante et insatiable curiosité, d’une grande générosité.

Ce que confirment ses œuvres et ses notes critiques dans Les HSE. Lire Odile Cohen-Abbas relève de la surprise, du jubilatoire, du triste parfois, mais toujours avec de l’humour, de la dérision, de la révolte, de la colère aussi et le plus souvent de l’amour, du Merveilleux, du jamais vu et du jamais lu ailleurs.

Aussi, pour un critique qui vient de subir la lecture de plusieurs plaquettes navrantes, ouvrir dans la foulée un livre d’Odile Cohen-Abbas sera le meilleur des antidotes à la platitude. Voyelle ne fait pas exception à la règle, qui a paru quelques mois avant Long feu aux fontaines, le grand œuvre poétique odilien, qui reprend trois livres de poèmes épuisés et trois inédits : à lire d’urgence ! Voyelle est un condensé de l’art odilien, mêlant vers, prose et théâtre. Ce récit-poétique initiatique débute dans un jardin, où le groupe des idolâtres, constitué de dix personnes, s’active, avec une pelleteuse, à déterrer un golem. Ce jardin, c’est celui de la narratrice-poète Ilinnaé, que l’on devine double du poète. 

Poème en prose, pièce de scène, récit initiatique et ontologique fuyant l’ennui et la prétention, Voyelle ne se raconte pas, Voyelle se lit et se vit dans le cousinage de Dada et d’Alfred Jarry, par son haut sens de la dérision et de l’absurde, du jubilatoire et du rêve inassouvi. Voyelle est un texte magnifiquement, sublimement odilien !

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Épaules).


À lire : Le Livre des virginités (Comp’Act, 2001), Feu (Abstène et Bobance, 2004), La Rougeur d’Umbriel (L’Esprit des Péninsules, 2004), Marne noire, marne blanche (Lieux-Dits, 2004), Neuf déserts (La Sétérée, 2005), Grand jeté (Lieux-Dits, 2007), Les Fosses célestes (Rafael de Surtis, 2008), L’Agneau de chambre (Rafael de Surtis, 2009), Le Ministère des verges (Librairie-Galerie Racine, 2011), Terpsichore dans les catacombes (Rafael de Surtis, 2011), La Femme mâtée in Le Rendez-vous des amis, ouvrage collectif avec Sarane Alexandrian, Christophe Dauphin, Guy Benoit, Paul Sanda, Jehan Van Langhenhoven (Rafael de Surtis, 2011), Loëlle Bénédicte Losthal (Rafael de Surtis, 2012), L'Emoi du non (Les Hommes sans Epaules/LGR, 2013), Les rires fous d’AlefBêt… (Librairie-Galerie Racine, 2016), Marcel en larmes (éd. Rafael de Surtis, 2016), Voyelle (éd. Rafael de Surtis, 2018), Long feu aux fontaines, oeuvre poétique, préface de Jehan Van Langhenhoven, postface de Christophe Dauphin (Les Hommes sans Epaules éditions, 2018).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules




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Publié(e) dans le catalogue des Hommes sans épaules



 
L’Émoi du non

Long feu aux fontaines, Oeuvre poétique