Alaa AL-QATRAOUI
DE GAZA À DIEULEFIT, QUAND LA POÉSIE RÉHUMANISE LE MONDE : ALAA AL-QATRAOUI
par Christophe DAUPHIN
Gaza est une bande de terre - qui tire son nom de sa principale ville, Gaza - de 41 km de long pour une largeur de six à douze kilomètres, soit une superficie de 365 km2, pour une population de 2,2 millions d’habitants. La densité enregistrée dans ce territoire est la plus forte du monde avec 6 000 habitants/km2. 20 ans. C’est l’âge médian de la population, dont 39,2 % a moins de 15 ans. Le PIB par habitant est faible au regard des pays voisins (environ 3 700 dollars ; plus de 4 000 en Cisjordanie et moins de 2 000 dollars à Gaza). Le taux de chômage est de 45 %. Le taux de scolarisation est de 93,9 % dans le primaire, 92,3 % dans le secondaire et 42,7 % dans le supérieur.
La Bande de Gaza est un territoire qui a été transformé en camp à ciel ouvert, entièrement barbelisé et checkpointé contre la mer. Sa ville principale, Gaza-city, est avec ses 749 100 personnes, soit 14.000 habitants au kilomètre carré, l’une des villes les plus densément peuplées au monde, bien plus que New York (10.000 h/km²) ou Londres intramuros (5600 h/km²).
Alaa al-Qatraoui, née en 1990, docteur en littérature et critique de l’université de Gaza, exerce depuis 2014 comme enseignante dans une école de l’UNRWA, l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens. Mais, cela, c’est bien sûr avant le 7 octobre 2023[1]. Depuis, ce n’est plus le cas. Son école est fermée et, d’ailleurs, elle n’existe plus. Alaa al-Qatraoui vit dans le camp de réfugiés de Nuseirat avec ses quatre enfants, dont deux garçons, Yamen, huit ans, et Kinan, six ans, et deux filles, Orchida et Karmel, deux ans.
Situé dans la partie centrale de la bande de Gaza, à cinq kilomètres au nord-est de la ville de Deir al-Balah, le camp de Nuseirat est surpeuplé avec plus de 66 000 réfugiés. Il contient onze bâtiments scolaires, dont neuf fonctionnent avec un horaire double, abritant un total de vingt écoles sous contrôle des Nations unies.
Le 13 décembre 2023, la guerre dure depuis deux mois et, déjà, on dénombre 17 000 morts palestiniens et 1 400 morts israéliens. Pour fuir l’avancée des troupes israéliennes et qu’ils soient en « sécurité », les enfants d’Alaa al-Qatraoui se trouvent à Khan Younès, dans le sud de l’enclave. Mais voilà, le 13 décembre 2023, le quartier, et donc la maison familiale dans laquelle sont réfugiés les quatre enfants, se retrouve encerclé par des chars israéliens. Dans le quartier, les combats sont intenses.
Alaa al-Qatraoui communique avec ses enfants par le téléphone. « Maman, fais-moi sortir d’ici ! », la supplie son fils Yamen. « Oui, mon amour, la Croix-Rouge va te sortir de là, je suis en contact avec eux », lui répond-elle. Alaa fait de son mieux pour masquer son angoisse et rassurer ses enfants, comme elle l’explique à la journaliste québécoise Isabelle Hachey (in La Presse, 29 septembre 2024) : « Je leur ai demandé de rester calmes, leur disant que tout irait bien ».
Le lendemain, le 14 décembre, Alaa al-Qatraoui perd le contact avec ses enfants. Personne ne répond plus au téléphone, ni même la Croix-Rouge, pour la rassurer. L’angoisse laisse place à la terreur et au désespoir : « Imaginez ce que ressent une mère sachant que ses quatre enfants sont encerclés par des chars, ne recevant aucune nouvelle d’eux, alors que personne ne peut les sauver de cet enfer. Je mourais à chaque seconde. »
À Khan Younès, dans le quartier où sont réfugiés ses enfants, les soldats israéliens abattent ceux qui tentent de s’approcher du secteur. Alaa Al-Qatraoui témoigne : « Ils ont fait exploser les réservoirs d’eau et les bonbonnes de gaz. La grand-mère de mes enfants leur a demandé de leur permettre de quitter la maison, mais ils ont refusé. Ils ont ordonné à tout le monde de rester à l’intérieur, sous peine de mort. Quelques jours plus tard, ils ont bombardé la maison et tué tout le monde à l’intérieur. »
Alaa Al-Qatraoui apprend, à l’âge de 33 ans, que ses quatre enfants ont été tués. Elle n’apprendra les détails que trois mois plus tard. En mars, après le retrait des troupes israéliennes du secteur, son beau-frère se rend sur place. La « maison-refuge » est devant lui, un champ de ruines, d’où se dégage une odeur de corps en décomposition.
Alaa, elle, se remémore ses derniers mots adressés à ses enfants : « Les promesses que je leur avais faites, en leur disant qu’ils seraient en sécurité, sont restées comme une blessure dans mon cœur, une blessure qui saigne encore aujourd’hui. » Par la suite, Alaa al-Qatraoui doit fuir sa maison à sept reprises.
Comment peut-on survivre à ça ? À tout ça ? Je l’ignore, nous l’ignorons. La poète gazaouie Hind Joudeh écrit : Que peut bien vouloir dire être en sécurité - en temps de guerre ? - Cela veut dire avoir honte - de ton sourire - d’être au chaud, - de tes habits propres – de tes heures d’ennui – de tes bâillements – de ta tasse de café – de tes aimés encore vivants – de ton peuple – de l’eau disponible – de l’eau potable - de pouvoir prendre un bain - et de te rendre compte que tu es encore vivant !
Alaa al-Qatraoui dit, et je l’entends parfaitement : « La poésie m’aide à respirer ». La poésie l’aide à survivre, à vivre et à sauver son humanité : « Je suis humaine et je peux écrire des poèmes. Je peux ressentir l’air du matin et mon cœur peut frémir quand la pluie tombe. Je ne veux pas mourir de cette manière atroce. Si tu choisis, soldat, comment je dois mourir, tu ne pourras pas m’empêcher d’écrire mon dernier poème. Je continuerai à écrire jusqu’à la fin. Et si je ne survis pas, mes poèmes survivront, et je serai heureuse après ma mort que quelque chose de beau en moi, que j’aime, ait survécu. » Elle dit encore : « Si nous avons encore des rêves, nous ne pouvons pas y penser sous les bombes et les obus. Nous souhaitons simplement pouvoir dormir en sécurité ou pouvoir nous tenir à la fenêtre sans avoir peur… Ces jours sont si lourds à porter. Cela fait un an que nous sommes massacrés, et personne n’a mis fin à ces tueries quotidiennes. La vie d’un Palestinien a-t-elle si peu de valeur ?... Chaque fois que je passe près d’une école, je ferme les yeux pour ne pas rouvrir mes blessures. »
Le 28 mai 2025, le poète Abdellatif Laâbi, qui vient de publier une détonante anthologie Gaza, Y a-t-il une vie avant la mort ? Anthologie de la poésie gazaouie d’aujourd’hui (Points, 2025), m’apprend avoir reçu, le 26 mai 2025, une lettre qui l’a bouleversé, et bouleversé, il l’est, et je le comprends : « J’ai reçu de la part d’une personne que je ne connaissais pas le petit mot et le texte qui vont suivre. Je les partage car, mieux que mille critiques - qui ne paraîtront d’ailleurs pas sur l’Anthologie de la poésie gazaouie intitulée Y a-t-il une vie avant la mort ? - cette lettre adressée à une poétesse qui y figure, Alaa al-Qatraoui, est la preuve vivante qu’il existe encore une véritable fraternité humaine ».
Voici le mot en question : « Bonjour, les poètes de Gaza que vous avez traduits récemment ont brisé mon âme en morceaux. Je voulais vous remercier pour la blessure que vous m’avez infligée. Puisque plus rien ne rentre à Gaza, à part les balles, les bombes, les chars. J’organise une attaque à mots-armées, un djihad de syllabes, une rafale de phrases. Je plonge les lettres en périmètre d’insécurité, en territoire incendié. J’affole les renseignements généraux, j’active les mots-clés. J’envoie une écriture lourde par-dessus les silences, des colis de pensées, des palettes de rage. Les chars de Gédéon assécheront bientôt la rosée, mais les poètes de Gaza déposeront chaque nuit leurs larmes sur les ruines, inlassablement. Et les poètes du monde entier, s’ils existent encore, entendront les déflagrations du langage comme celles d’Alaa al-Qatraoui, née à Gaza en 1990, à qui l’armée israélienne interdit de chercher sa fille sous les décombres et qui hurle : Donnez-lui mes poumons - Peut-être s’est-elle étouffée sans eux - peut-être n’a-t-elle pas pu crier mon nom. Alaa al-Qatraoui coupe le fil d’acier de ma cécité, allume un feu à l’intérieur de mon foyer. Et j’entends un battement de cœur étranger dans ma poitrine. Et c’est un miracle plus vaste que fendre la mer Rouge, plus incroyable que changer l’eau en vin. Je cherche un passage secret entre nos âmes, pour entendre sa voix qui murmure : Je ne vais pas bien - car j’ai cru avoir survécu à la guerre - mais en vérité - j’y suis morte plusieurs fois plutôt qu’une - même s’ils ont cru que j’y ai survécu ! Alaa al-Qatraoui, j’implore ton pardon pour mon silence et pour mes paroles. Pour les larmes que je n’ai pas versées, ou trop tard. Pour les blessures que je n’ai pas voulu ouvrir, ou pas assez. Je suis paysan sur un petit lopin de terre. Mes serres sont encore debout, aucun bulldozer n’est venu les détruire. Et je mesure la chance de pouvoir transpirer à grosses gouttes en tuteurant les tomates, d’avoir mal au dos à force de me pencher et de remonter la brouette pleine de légumes sur le chemin. Je mesure la chance d’entendre les oiseaux qui me rient au nez chaque matin en s’envolant des salades. La chance d’avoir les chaussures trempées par la rosée. Ma terre a une odeur de terre, humide et tiède. Maintenant, quelle odeur à votre terre ? Alaa al-Qatraoui, je n’ai rien à t’offrir, j’ignore ton adresse, ni même si elle existe encore. Mais si quelqu’un te connaît, croit te connaître, a entendu parler de toi, j’espère qu’il pourra te transmettre ces mots. Tes poèmes ne sont pas des fusées de détresse, mais des missiles longue portée visant nos silences coupables. Et bientôt, les bourdonnements de nos âmes seront plus forts que ceux des drones assassins. Et nous lancerons des salves de poèmes à la face des puissants, tombant sur nos pages incendiées comme une pluie de roquettes. Bientôt, la nuit sera illuminée du verbe des poètes de Gaza, et plus aucune bombe ne passera. Un dôme de poésie fera fondre toutes les douleurs et toutes les injustices. » La lettre est signée Mathieu Yon, qui travaille comme maraîcher biologique en circuit court, à Dieulefit, dans la Drôme, à 3 082 km (à vol d’oiseau) de Gaza.
Grâce à Yassin Adnan, l’ami et le co-auteur de l’Anthologie gazaouie, Abdellatif Laâbi parvient à transmettre la lettre de Mathieu Yon (qui a été publiée en en ligne in lundimatin#477, le 27 mai 2025) à Alaa al-Qatraoui, qui lui répond de manière tout aussi bouleversante.
Depuis le 8 octobre 2023, la bande de Gaza est sous le feu des bombes. Les maisons, les écoles, les points d’accès à l’eau potable et les marchés ont été détruits. Gaza est le territoire dénombrant, au monde, le plus grand nombre de décès et de personnes blessées, entre le 7 octobre 2023 et le 15 septembre 2025 : 65 344 ont été tuées, dont 18 500 enfants et 28 000 femmes. Le Bureau des droits de l’homme des Nations Unies indique que près de 70 % des victimes de la guerre à Gaza sont des enfants et des femmes, témoignant ainsi « d’une violation systématique des principes fondamentaux du droit humanitaire international, notamment la distinction et la proportionnalité ». 220 journalistes et 146 travailleurs humanitaires de l’UNRWA, ont été tués, dans l’exercice de leur fonction, par l’armée israélienne. Et, enfin, 166 795 ont été blessées, dont plus de 45 000 enfants.
Environ 80 % des victimes vérifiées ont été tuées dans des immeubles résidentiels ou des logements similaires, dont 44 % d’enfants et 26 % de femmes. Du côté israélien, le bilan humain s’élève à 1 678 morts, dont 460 soldats, et 8 323 blessés, dont 2 892 soldats, selon Statista Research Department, au 17 septembre 2025. Les hôpitaux sont hors service et les quelques-uns qui fonctionnent encore manquent de tout (essence, médicaments, oxygène). En Cisjordanie, le taux de chômage s’élève en moyenne à 34,9 % entre début octobre 2023 et fin septembre 2024, tandis qu’à Gaza, il a atteint la moyenne stupéfiante de 79,7 %. Le PIB de la bande de Gaza a chuté de 84,7 %. Plus de 21 mois après l’escalade des hostilités, l’enclave palestinienne est un champ de ruines.
Le 21 septembre 2025, Abdellatif Laâbi, nous apprend que Mathieu Yon est parvenu à mobiliser toutes les forces vives de sa commune de résidence, à savoir Dieulefit : « Dans l’objectif de permettre à Alaa de quitter l’enfer de Gaza et d’être accueillie dignement en France. Ce combat continue, de différentes manières : - Demande introduite auprès du Collège de France pour qu’il facilite la venue de la poétesse en l’intégrant dans son programme PAUSE (Programme national d’accueil en urgence des scientifiques et des artistes en exil). - Traduction en cours par Nada Ghosn du dernier recueil de poèmes d’Alaa al-Qatraoui, publié en arabe à Beyrouth sous le titre « Mon papillon immortel ». - Conférence de presse prévue le mercredi 24 septembre 2025 à 11h, devant le monument à la mémoire d’Aristide Briand (35, quai d’Orsay, Paris), en présence des écrivains, professeurs, libraires, artistes, éditeurs, soignants, ayant participé au dossier PAUSE de la poétesse. »
Pour faire connaître son initiative et obtenir des soutiens, Mathieu Yon publie une lettre ouverte dans le journal La Croix : « Je me suis lié d’amitié avec une poétesse de Gaza, et ce lien me consume. Je souffre pour elle chaque fois que l’horreur progresse là-bas, et je tente de lui redonner espoir sans lui mentir. Comme c'est difficile, de ne pas lui mentir. Et je souffre ici, des jugements envers les Gazaouis, comme si nous les enfermions à notre tour dans nos représentations pour en faire soit des héros, soit des terroristes, mais jamais des individus ordinaires qui veulent simplement vivre. Pourquoi est-ce si difficile d’imaginer que les Gazaouis veulent vivre ? Hier, j’ai demandé à Alaa si elle entendait encore les oiseaux chanter juste avant l’aube. Elle m’a répondu qu’elle ne les entendait plus depuis longtemps. Et j’ai compris que la guerre détruisait tout, qu’elle exerçait sa tyrannie sur chaque son, chaque forme de vie, chaque particule de matière. Alaa est une immense poétesse, elle sait guérir les blessures du langage. Mais jusqu’à quel point ? Elle s’est relevée de la mort de ses quatre enfants tués lors d’un bombardement de l’armée israélienne en décembre 2023. Elle s’est relevée de tant de douleurs, mais jusqu’à quand ? Je voudrais lui permettre de respirer un peu, inventer une porte qu’elle puisse ouvrir pour fuir quelques instants l’horreur. Avec des amis et l’association culturelle La Bizz'Art Nomade, nous avons déposé un dossier Pause au Collège de France, afin de l’accueillir dans la Drôme pour un projet artistique. Ensemble, nous y avons mis toute notre énergie. Mais l’accueil des Gazaouis est « gelé », inlassablement gelé par les autorités françaises. Et je n’entends aucune personnalité politique, de droite comme de gauche, protester contre cette injustice. La France veut reconnaître la Palestine, mais elle refuse de sauver des vies palestiniennes. Ce n’est pas ironique, c’est cruel. Alors avec Alaa, il nous reste des mots, des poèmes. C’est notre pays tapissé de feuilles mortes, d’oiseaux invisibles et sauvages, d’images vives et tranchantes. Nous nous retrouvons régulièrement dans ce pays inconnu, sans frontière ni géographie, sans guerre ni domination, où les flammes des bougies sont comme des larmes inversées montant vers le ciel. »
Est-ce un hasard ou une continuité, qu’un jeune paysan de Dieulefit, prenne le parti et la défense, au nom de leur humanité commune, d’une poète gazaouie ? Je ne sais. Pour ma part, je sais que durant l’été 2016, que j’ai passé dans la Drôme, je n’ai surtout pas manqué de me rendre à Dieulefit. Pourquoi ? Parce que Les Hommes sans Épaules entretiennent une relation particulière avec ce département, en raison des attaches qu’y ont Alain Borne, Jean Breton Paul et Madeleine Farellier. Certes, mais surtout, parce que je sais que, de 1937 à la Libération, des centaines de personnes pourchassées par les Allemands et Vichy ont trouvé refuge à Dieulefit, petite cité au sud de la Drôme, située à 27 kilomètres à l’est de Montélimar. Dieulefit, 3 500 habitants, en 1940, a accueilli un très grand nombre d’exilés entre le début de la guerre d’Espagne et l’armistice de 1945, et pas un seul n’a été arrêté ni déporté. Dieulefit compte 1 500 réfugiés pour toute la guerre, la grande majorité étant installée dès 1940, Républicains espagnols, antinazis, juifs.
La population du bourg augmente d’un tiers, ce qui est énorme. Dieulefit fut également un lieu de refuge, pour de nombreux artistes et intellectuels, dont le poète Pierre Emmanuel, puis fin 1942, le philosophe Emmanuel Mounier Pierre-Jean Jouve, André Rousseaux, critique au Figaro, les journalistes Andrée Viollis et Georges Sadoul, l’écrivain Henri-Pierre Roche, puis Clara Malraux, ainsi que Louis Aragon et Elsa, et, peut-être, demain, la poète gazaouie Alaa al-Qatraoui ?
Le 22 novembre 2025, l’« APPEL EN FAVEUR DE LA POÈTE ALAA AL-QATRAOUI », paraît dans « Le Monde » : « Nous, signataires de cet appel, exprimons notre entière solidarité avec la poétesse gazaouie Alaa al-Qatraoui dans son vœu de quitter l’enfer où elle vit encore de nos jours, et où elle a perdu en décembre 2023 ses quatre enfants lors d’un bombardement israélien. L’adhésion à ce vœu est devenue le combat quotidien d’un collectif qui s’est créé dans la commune de Dieulefit (Drôme). Celui-ci a pris l’initiative d’introduire auprès du Collège de France une demande pour que la poétesse bénéficie de son programme PAUSE (Programme national d'accueil en urgence des scientifiques et des artistes en exil). Il a œuvré aussi pour que son dernier recueil de poèmes soit traduit en français et bientôt publié aux éditions Le Temps des cerises. Il a en outre déjà organisé les conditions de son accueil en France : un contrat de travail avec une association culturelle, un logement, un projet artistique, des rencontres, des performances poétiques, des cours de français… Nous saluons la ferveur fraternelle de ce collectif et joignons nos voix à la sienne pour demander aux autorités françaises, à tous les niveaux, d’user de leurs prérogatives et d’honorer leur attachement aux valeurs humanistes de la République pour que la poétesse gazaouie puisse trouver refuge en France afin de poursuivre dans des conditions de liberté son travail d’écrivaine, et de renouer avec l’espoir de soigner un jour ses blessures. »
Signataires : Abdellatif Laâbi, écrivain, Hervé le Tellier, écrivain, Mathieu Yon, Collectif de Dieulefit, Christophe Dauphin, poète, Chawki Abdelamir, directeur de l’Institut du monde arabe, Tahar Ben Jelloun, écrivain, Arno Bertina, écrivain, Christian Bussat, maire de Dieulefit, Carolyn Carlson, chorégraphe, Rafael Confiant, écrivain, Hélène Dorion, poétesse, Mathias Enard, écrivain, Alain Gresh, directeur du journal en ligne Orient XXI, Nedim Gürsel, écrivain, Carole Mesrobian, PEN Club français, Gérard Mordillat, écrivain, Élisabeth Roudinesco, historienne, Leïla Slimani, écrivaine, Éric Vuillard, écrivain, Abdourahman Waberi, écrivain, Hyam Yared, écrivaine…
Le 26 décembre, comme me l’écrit Mathieu Yon, le 28 décembre 2025, nous avons reçu une heureuse nouvelle du Collège de France. Alaa est officiellement lauréate du programme PAUSE ! Mais, les mauvaises nouvelles ne tardent pas à tomber : l’instruction des dossiers Pause sont suspendus.
À Dieulefit, hier, comme à Gaza, aujourd’hui, la poésie se dresse en rempart contre la dégradation de l’humain par l’homme, comme une « arme miraculeuse », selon la formule d’Aimé Césaire. « Alors que les bombes pleuvent et que la terreur règne, vingt-six voix gazaouies s’élèvent, crues, effrénées et lucides. Elles crient les horreurs de la guerre, et le silence du reste du monde. Face à une réalité apocalyptique, dans ce lieu où l’espoir a été aboli, le miracle des mots continue néanmoins d’opérer », écrit Abdellatif Laâbi.
Christophe DAUPHIN
(Revue Les Hommes sans Épaules).
LAISSEZ MOI LA VOIR ! (à mon enfant Orchidia)
Laissez-moi la voir
ne serait-ce qu’une fois !
Depuis la mi-mars, mon cœur s’est desséché
Plus aucun arbre n’y pousse pour accueillir les pigeons
Donnez-lui donc mes lèvres
qu’elle y dépose un baiser
même froid !
Donnez-lui mes poumons
Peut-être s’est-elle étouffée sans eux
peut-être n’a-t-elle pas pu crier mon nom
tant les décombres l’écrasaient
(..)Donnez-lui ma longue chevelure
J’aime quand elle la caresse de ses doigts en disant :
Je vais grandir sur-le-champ
et mes cheveux seront plus longs que les tiens !
Coupez donc mes cheveux pour elle
et que l’aimée de ma vie
ne meure pas en ayant les cheveux courts
et un vœu à peine formulé
J’aurais peur pour elle
si elle mourait avec des cheveux courts
et un vœu inaccompli !
Laissez moi voir le visage de mon orchidée
ne serait-ce qu’une fois
Laissez-moi l’embrasser
même si c’est pour un baiser froid !
Alaa al-Qatraoui
(Poème traduit de l’arabe (Palestine), par Abdellatif Laâbi et extrait de Gaza, Y a-t-il une vie avant la mort ? Anthologie de la poésie gazaouie d’aujourd’hui, Points, 2025).
[1] Le 8 juin 2024, une opération militaire israélienne « qui a pour but de libérer quatre otages israéliens capturés par le Hamas », cause la mort de 274 Palestiniens, dont 64 enfants et 57 femmes, et fait 700 blessés, dans le camp de Nuseirat.
Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules
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| Dossiers : Alain SIMON poète insulaire / La poésie palestinienne à Paris n° 61 | ||
