Gérard MORDILLAT

Gérard MORDILLAT



Gérard Mordillat, est né le 5 octobre 1949 à Paris 20, dans le quartier de Belleville auquel il est viscéralement attaché, d’un père ouvrier, serrurier à la SNCF et d’une mère enseignante. « Je n’ai aucun engagement partisan, mais je reste fidèle à la sensibilité ouvrière de mes origines. J’ai été ouvrier imprimeur, et je ne peux pas être indifférent à ce qui se passe en France aujourd’hui. On ne se sent jamais assez révolté devant les injustices et les crimes commis, ici ou ailleurs. Dans cette immense douleur qui habite le monde, je veux m'associer à ces combats, surtout auprès de ceux qui sont le moins soutenus. De la violence du harcèlement à l’inégalité salariale, la condescendance vis-à-vis des plus faibles m'insupporte », Gérard Modillat.

Autodidacte, Gérard Mordillat s’intéresse très vite à la poésie, à la littérature et au cinéma : « J’ai travaillé comme ouvrier imprimeur à Paris. La revue Les lettres nouvelles, dirigée par Maurice Nadaud, siégeait en face de mon lieu de travail. Un jour, j’ai décidé de traverser la rue pour y porter des poèmes en prose qui ont été publiés. C’était la première fois que je contactais un éditeur. »

Mordillat publie des poèmes, travaille avec Roberto Rossellini (grâce à la caissière de la Cinémathèque française), réalise un documentaire sur les patrons, devient responsable des pages littéraires du journal Libération, qu’il quitte après la publication de son premier roman, l’emblématique, Vive la sociale !, en 1981 : « J’ai quitté Libération pour me consacrer au cinéma et aux livres. Ce système où l’on est à la fois éditeur, critique littéraire, auteur, chroniqueur à la radio, est pervers ; il remplace le travail critique par la promotion et les articles de complaisance. Dans un travail critique, la question centrale n’est pas de dégager le sens premier d’une œuvre, mais de révéler les éléments qui président à sa genèse et de donner au lecteur une approche plus intime, en décalage avec sa propre lecture. Malheureusement, les commentaires sont à un niveau affligeant de la paraphrase, et les opinions puisent sans réserve dans la boîte des superlatifs. » 

En 1983, Gérard Mordillat réalise une adaptation de son livre Vive la sociale !, au cinéma, puis enchaîne romans, essais, fictions, poèmes et documentaires pour petit et grand écrans : « Le hasard a fait que j’ai rencontré Roberto Rossellini à la Cinémathèque. Pendant trois ans, j’ai écrit avec lui sur le terrain politique sans qu’il parvienne à produire un film de mes travaux. Il avait une réputation d’immense artiste mais, sur le plan commercial, il ne parvenait pas à trouver du financement et n’avait eu que des échecs. Plus tard, Gérard Guérin m’a proposé d’écrire le scénario de son film Lo Païs (1973) et d’être son assistant, travail que j’ai fait par la suite auprès d’autres réalisateurs. Avec Nicolas Philibert, nous avons tourné notre premier film La Voix de son maître (2007) sur le discours patronal, film qui a d’ailleurs été censuré à la télévision française… Je m’intéresse au réel et je décris ce que j’ai devant les yeux. J’ai cette vision de notre société dans laquelle neuf millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté. Et c’est un chiffre de l’Insee pas d’une officine bolchevique ! Nous sommes passés de la lutte des classes à la guerre des classes avec des gouvernements qui vont très loin dans l’affrontement entre une ultraminorité prospère et une majorité dans la précarité », Gérard Mordillat.

Étonnamment, le théâtre est absent de la création de Mordillat, qui nous dit : « La représentation théâtrale ne m’émeut que très rarement. La prise de pouvoir des metteurs en scène sur le texte fait qu’aujourd’hui ce qui prime est ce que l’on peut faire à partir d’un texte, et non ce que le texte exprime profondément. L’acteur n’arrive plus à produire une interprétation originale. En revanche, je suis un grand lecteur de théâtre, particulièrement des pièces de Shakespeare et de Harold Pinter. ». 

L’œuvre est déjà immense, découverte intimiste dans les pages de l’imaginaire, comme dans la réalité du monde. Une œuvre qui entend faire fi du tain de tous les miroirs de l’illusion : « Mon travail de cinéaste, d’écrivain, c’est d’effacer le tain des miroirs, qu’il s’agisse de texte ou d’image, lesquels, pour Mordillat, ne sont pas en confrontation mais dans un rapport « d’intimité première » : « Le tableau est un miroir car ce qu’on voit c’est soi-même. C’est un miroir voilé qui permet en quelque sorte de passer de l’autre côté du miroir. Lire un livre, c’est se lire soi-même dans les mots d’un autre. »  

Cette œuvre est d’un bout à l’autre, poésie, dans Zartmo (1984), Le Linceul du vieux monde (2011) ou Sombres lumières du désir (2014).  Mais au-delà encore ; Au début, donc, est le poème : « J’avais une grande culture poétique. La poésie n’était pas pour moi un épanchement d’adolescent mais revêtait quelque chose de sérieux. J’étais admiratif du groupe du « Grand jeu », notamment René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte, du poète américain Ezra Pound, d’Antonin Artaud et de Jacques Prévert. La forme poétique renvoie, par ailleurs, une image du monde plus forte et plus juste que n’importe quelle photographie : une page imprimée d’Antonin Artaud donne à voir la fragmentation et la polyphonie du monde avant même de passer par la lecture. La poésie se nourrit également de l’univers sonore qui nous entoure et le dit plus fortement que la fiction. Elle est un exercice de soi alors que le roman, cultivant l’intersubjectivité, est un exercice des autres », Gérard Mordillat. 

Thomas Demoulin écrit : « Devant des mots que trop de poètes refuseraient, il ne recule pas. L’auteur ne s’en tient pas à la bonne conscience poétique : à force de rester retrancher derrière les frontières du signe, celle-ci a fini par devenir moribonde, pudibonde à l’excès, et du coup la bête ne sait plus mordre. Ce sauvage, au contraire, la fait bondir hors de son territoire, lui fait bander ses muscles et ruer dans les brancards. Le poème de Mordillat permet de prendre la température de notre longue nuit d’hiver, mais sans complaisance pour elle. Il ne s’agit surtout pas de la jouissance nihiliste d’un vieux bande-mou tiré de Houellebecq, ni du plaisir sénile de quelque décliniste ami des médias. Au contraire, quand le poète Mordillat parle, la bouche de l’enfant se met à parler, et c’est une langue qui vient d’ailleurs : c’est, sinon un espoir, du moins un désir d’espoir, et c’est en cela que le poème mérite que certaines bêtes s’y acharnent, presque à l’insu de tous les civilisés. »

Romans, récits et nouvelles se taillent aussi une part non négligeable de l’œuvre, avec près de trente volumes. Pour citer quelques titres majeurs : Vive la sociale ! (1981, 1987), L’Attraction universelle (1990), Les Vivants et les Morts (2005), Notre part des ténèbres (2008), Scandale et Folies, neuf récits du monde où nous sommes (2008), Rouge dans la brume (2011), Xenia (2014), La Brigade du rire (2015), La Tour abolie (2017), Ces femmes-là (2019) ou Subito presto, nouvelles (2020). « J’ai une conviction profondément ancrée : la fiction marche toujours un pas en avant sur l’histoire. Mais je me considère comme un écrivain réaliste, car la réalité me dérange et me perturbe, et mon style s'appuie sur une structure narrative classique. L’action du roman Ces femmes-là se déroule autour de l’événement central du livre, une manifestation dans la rue. Il y a avant, pendant et après, qui forment les trois parties du récit : l’attente, le moment où tout se noue, et les conséquences sur chaque personnage. J’essaie de restituer la dynamique complexe d'un mouvement… Le modèle qui m’inspire quand j’écris, c’est la poésie en prose. Le rythme est essentiel, il m’anime et fait bouger mes personnages. L’action se déroule au rythme de la phrase, j’espère que le lecteur ressent ce tempo. Un mot de trop, un verbe mal placé, et tout peut se casser la figure. Il faut une attention délicate et précise au rythme. Comme disait Giacometti, à qui on reprochait de faire des sculptures trop maigres, j’enlève tout ce qui n’est pas nécessaire », Gérard Mordillat.

Du roman nous passons naturellement aux essais, près de vingt publiés à ce jour, sur la politique, l’économie, la religion, l’art, la littérature : Corpus Christi, enquête sur les Évangiles, avec Jérôme Prieur, 5 volumes (1997), Jésus contre Jésus (1999), Jésus, illustre et inconnu (2000), La grande Jument noire. Les cheminots dans l’aventure du siècle (2000), Jésus sans Jésus (2008), De la crucifixion considérée comme un accident du travail (2008), Giorda monographie, avec Denis Lafay (2008), Les Invisibles, photos de Joël Peyrou (2010), Le Miroir voilé et autres écrits sur l’image (2014), Jésus selon Mahomet (2015), Les Lois du capital, avec Bertrand Rothé (2019) ou Quartiers de noblesse (2020).

Cinéaste, Gérard Mordillat est l’auteur de vingt et un film de fiction, dont Mélancolie ouvrière (2018), Le Grand Retournement (2012), Les Cinq Parties du monde (2011), Les Vivants et les morts, feuilleton en 8 épisodes (2010), L’Île Atlantique (2005), L’Apprentissage de la ville (TV, 2000), Paddy (1998), En compagnie d'Antonin Artaud (1993), Fucking Fernand (1987), Billy-Ze-Kick (1985), ou Vive la sociale ! (1983). Nous lui devons aussi des films documentaires de haute voltige, tels que : Travail, Salaire, Profit, avec Bertrand Rothé, série en sept parties (2019), Jésus et l'Islam, avec Jérôme Prieur, série en sept parties (TV, 2015), L’Apocalypse, querelle d’héritage, avec Jérôme Prieur (2008), L’Origine du christianisme, avec Jérôme Prieur, série (TV, 2003), Corpus Christi : Judas, avec Jérôme Prieur (1997), Jacques Prevel, De colère et de haine (1993), La Véritable histoire d'Artaud le Momo, avec Jérôme Prieur (1992) ou La Voix de son maître, avec Nicolas Philibert (1978). « Aucune séparation entre la littérature ou le cinéma, les deux sont indissociables. Comme disait Mallarmé, sur la danse et la musique, elles s’allumaient pour lui de feux réciproques. Pour les deux arts, je me pose les mêmes questions de scansion et d'assonance, quand je tourne et quand j’écris. Et j’ai le même souci, dans les deux cas, d’aller le plus loin dans l’économie apparente de moyens… Filmer, c’est une forme d’écriture et je ne vois pas pourquoi je me priverais aujourd’hui de cette forme d’écriture. Si Zola, Balzac ou Victor Hugo avaient connu le cinéma, je suis convaincu qu’ils auraient aussi vraisemblablement fait des films. Bref, les questions qui se posent à un auteur, que cela soit sur un écran ou devant une feuille blanche, sont les mêmes », Gérard Mordillat.

Qu’est-ce que Gérard Mordillat ? Un poète-archipel fraternel et solidaire, mais qui dérange, car sans complaisance aucune, qui remue la matière émotion dans le magma de ses mots, qui questionne sans trompe l’œil. On ne ressort pas indemne d’un film (fiction ou documentaire), d’un roman, d’un essai et encore moins d’un poème de Gérard Mordillat. Et c’est bien là le but. Poète-archipel donc, Mordillat, dont les îles-mots, les îles-pellicules ne se dispersent pas, ne se séparent pas, ne séparent pas, mais bien au contraire, se rassemblent, éructent, pour nous mieux nous rassembler nous-mêmes.

Gérard Mordillat nous dit par personnage interposé (in l’un de ses chefs d’œuvre, Les Vivants et les morts) : « Nous devons penser le monde que nous voulons si nous ne voulons pas que d’autres le confisquent à leur profit, confisquent jusqu’à nos rêves et nous ramènent à l’état d’esclaves, de marchandises ».

Gérard Mordillat l’émotions-tripe, avec pour fil(m) conducteur, la Poésie vécue et le combat contre l’injustice.

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

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Gérard Mordillat, Le Linceul du vieux monde

par Thomas DEMOULIN

 

Figure-toi, si tu veux bien, une conscience vraiment malheureuse, un désespoir profond, étayé par la raison. Ulysse, par exemple, quand il cherche Ithaque. Nous savons que quelque chose ne va pas dans l’organisation sociale des Hommes.

Nous savons que quelque chose ne va pas dans l’organisation sociale des Hommes. Nous savons que le concept le plus général de travail a été pulvérisé dans la polynésie mondiale de l’emploi et du mini-job : nous savons très bien compter, mais très mal valoriser. Nous savons que la Terre n’est qu’un océan de batailles commerciales opposant des réseaux dont les postes sont des humains numériques (hommes machinées et machines humanisées). Nous savons par ailleurs que certains des derniers métiers libres sont acculés, comme certaines espèces animales, à des territoires si petits et si coupés de toute ressource que l’extinction ou l’insignifiance semblent bientôt la seule issue. La poésie est l’un de ces êtres vivants affaiblis dont l’existence repliée ne nous apparaît que comme une survivance n’ayant plus rien à offrir que la tristesse d’une irréversible stérilité. Le noir de cette conscience malheureuse est lucide, hélas.

Gérard Mordillat a choisi de ne rien cacher des « ravages » qui nous alarment :

    Regarde bien

    C’est ça

    Quand le libéralisme passe

    Rien ne reste

    Plus rien.

Devant des mots que trop de poètes refuseraient, il ne recule pas. L’auteur ne s’en tient pas à la bonne conscience poétique : à force de rester retrancher derrière les frontières du signe, celle-ci a fini par devenir moribonde, pudibonde à l’excès, et du coup la bête ne sait plus mordre. Ce sauvage, au contraire, la fait bondir hors de son territoire, lui fait bander ses muscles et ruer dans les brancards. Le Linceul du vieux monde est un livre de poèmes qui permet de prendre la température de notre longue nuit d’hiver, mais sans complaisance pour elle. Il ne s’agit surtout pas de la jouissance nihiliste d’un vieux bande-mou tiré de Houellebecq, ni du plaisir sénile de quelque décliniste ami des médias. Au contraire, quand le poète Mordillat parle, la bouche de l’enfant se met à parler, et c’est une langue qui vient d’ailleurs : c’est, sinon un espoir, du moins un désir d’espoir, et c’est en cela que le poème mérite que certaines bêtes s’y acharnent, presque à l’insu de tous les civilisés.

Mais c’est si dur, d’écrire des poèmes. Il faut être ou bien terriblement surdoué, ou bien naïf, ou bien outrecuidant pour croire qu’aujourd’hui encore, c’est facile de faire un poème, que c’est nécessaire d’y croire, et que d’emblée on y respire à l’aise. Car il ne s’agit pas simplement de vouloir échapper au néant : cela aussi, l’écrivain néo-libéral le veut ; d’une certaine manière son sens du confort et sa bonne conscience lui dictent son credo moral. Lui aussi veut la vie, la lumière, il veut le droit, en un mot le commerce avec ses  « frères humains ». Mais si Le Linceul du vieux monde nous touche à ce point, c’est que l’on y voit bien qu’écrire encore et toujours de la poésie, c’est plus difficile que ça. Qu’est-ce que c’est que cette « cause », celle de l’enfant assassiné qui « pend à la crémone » ? Qu’est-ce que c’est que cet « orage » qui est le gros temps de la poésie ? Que nous disent ces amantes multiples, désirées, désirantes, irradiant sous nos yeux dans l’écriture ? Que nous disent les flammes de ces figures mythiques, portables dans le texte de Mordillat, et qui éclairent nos mains de charbon comme autant de petits foyers ? Et qu’est-ce que c’est que ce mince espoir révolutionnaire contenu dans le poème, cette pâle lueur, transportée de montagne en montagne à travers la nuit, et que l’on se transmet tant bien que mal, génération après génération ?

Chaque jour tu fais l’épreuve de la foule, épaule contre épaule, tu passes par le temps de la foule. Tu vois par exemple ce peuple qui jubile :

     Les petits-bourgeois

    Français.

Ils étranglent les singes, ils hurlent « mort à l’étranger » ! L’élan fasciste du peuple existe, il se laisse même observer avec une précision toute documentaire : la machine économico-politique fabrique un désir terriblement pervers, une passivité inconsciente face à la puissance de mort qui se développe à tous les étages de la fusée sociale. Sale ivresse, qui n’a rien à voir avec l’enivrement de l’extase ou du gai savoir, mais tout à voir avec une méchante biture, binge drinking ou alcoolisme du misérable. On s’avilit, on s’abrutit, métro-boulot-dodo-rototo, et là-dessus la formation sociale construit la fierté, la morale, les icônes et les dieux. Le poète a la tâche difficile de sortir de l’addiction, de dessoûler son être. Il doit pouvoir écrire à Zeus tout-puissant :

    J’arrache le rêve délicieux

    D’un Paradis pour tous[…] Les dieux ne sont plus nécessaires

Le livre de Mordillat est l’écrit d’un « réfractaire » qui n’a pas désappris l’art de se mettre en colère. C’est l’acte de résistance d’un enfant pirate contre les saints patrons de la bienveillance et du bien-être, grands contremaître de la performance sociale moyenne, grands managers d’endurance à destination des classes laborieuses et anonymes. Voilà « solo », dur et sec, farouchement indépendant. L’émancipation, c’est comme la pensée, ça commence par un non, et tant pis pour la bonne éducation, et, à tout prendre, tant pis même pour la bonne foi.

 L’orage a ses éclairs.

Chaque jour tu te poses ce genre de questions : où vont, coude à coude, ces costumes, ces tailleurs ? Quel est le sens de leurs trajets pendulaires ? Chaque matin, chaque soir, ces femmes « [d]e raison corsetée », ces « employés modèles », ces étudiants, ces écoliers, où peuvent-ils bien aller ? Mordillat documentariste regarde, il note :

 Ils vont

Ignorant les leçons de l’histoire

C’est dire qu’ils ne vont nulle part. Pour reprendre le titre du poème, ils vont « Cap aux morts », insouciants, sûrs de leur innocence. Or, toi et moi, nous marchons aussi dans cette foule « au pas cadencé », il est si dur de s’en extraire, nous sommes dedans. Jusqu’au cou ! Et depuis la naissance ! Nous sentons depuis toujours la sueur froide, à la fois fraternelle et rivale, pathétique et odieuse, de ces épaules pressées contre les nôtres, assujetties aux transports, ces épaules employées, entrepreneuses ou ouvrières, épaules creusées par l’airain du marché. On bosse, et on attend de passer à la caisse !

Mais le poète nous dit : jusqu’au cou ce n’est pas jusqu’aux yeux. Ce n’est pas jusqu’aux oreilles. Ce n’est pas jusqu’à la cervelle. Je peux émerger du « silence océanique », je peux reconquérir les traits de ma liberté : le « je » du solitaire, dans l’échange du poème, devient aussi le mien, lire-écrire sur autrui c’est devenir l’enfant qui rêve, devenir poète, devenir « Jacques Prevel », « Paolo Ucello », ou bien d’autres encore, peu importe les noms de ces encagés-vifs :

 Comme lui je suis

Seul en compagnie

Une simple comparaison, et peut-être, peut-être que nous sommes sauvés : l’empathie, chez Mordillat, est l’émotion qui rallume le grand feu de la métaphore, c’est-à-dire le grand voyage de la matière jusqu’à la vie.

Faire une métaphore, c’est faire un saut « hors du rang » :

Elle dort enfin. Elle dort enfant.

Elle dort en fa. Elle dort en faon.

Elle dort en fille. Elle dort en fesses.

Émouvant miracle de « L’allitérée ». Jonglerie ? Oui. Virtuosité gratuite des signes ? Non. Le jongleour fait passer les éléments de parole les uns dans les autres, c’est un alchimiste qui intensifie les échanges, un physicien nucléaire qui brise, concasse et réassemble, si bien qu’autre chose rayonne, un animal sauvage frémit en plus d’un corps nu. Mais le processus métaphorique n’est pas qu’un fantasme : c’est une reconfiguration objective de nos désirs. Le moment où l’on se plonge dans la natura naturans des syllabes et dans l’harmonia mundi du chant poétique, le moment où ça nous chauffe au fond du four dantesque, ce n’est pas de l’ordre de la représentation, ce n’est pas du « foutre à blanc » selon l’expression désenchantée de Bernard Noël. C’est un changement révolutionnaire de toute l’économie politique de nos désirs : la chaleur du regard sur « elle » la fond, elle redevient fissible, chantante comme la roche, fragile, sa beauté surgit, fraiche, « tendre et rose », tremblante comme une forêt à l’aube. La poésie enrichit l’expérience concrète du désir. Alors à côté de ça, le grand collisionneur de hadrons n’est qu’une grosse quincaillerie préhistorique ! Et ce serait mal comprendre la puissance poétique que d’imposer là-dessus la question de la fidélité. Écrire un carnet de « Beautés » nues et plurielles n’est pas le symptôme d’une domination donjuanesque, c’est tout aussi bien faire « Retour à la bien-aimée », se retremper dans Pénélope, dans sa singularité, mais à neuf, toujours autrement. C’est casser les habitudes de « la conjugalité », réinventer l’amour contre les habitudes et la routine. Allitérer : réitérer la première fois.

Bien sûr que la poésie transforme objectivement la réalité : pour preuve, l’homme en colère est donc transmué en amoureux Éros, le jongleur en perpétuel e-jaculator !

    L’oiseau plaisir

    Lui serre le kiki

    Mon sexe s’envole à tire d’ange

    Lave sa plaie au ciel

Le jongleur Mordillat reprend à son compte le télescopage qui a toujours caractérisé cette parole : une gourmandise dans le maniement des mots, sans distinction de classe ou d’origine (« oiseau », « kiki » et « ange » cohabitent très bien !) vient rencontrer une tendance bouffonne à railler. Le Linceul du vieux monde est le livre d’un satiriste.

Beaucoup d’ouvrages saturent leur texte de mots d’ordre. Le mot « ange », par exemple, ou le mot « ciel », finissent par constituer chez certains auteurs de véritables trous noirs qui surdéterminent toutes les pages, toute l’écriture. Leur redondance monotone semblent annihiler la lecture : ils fascinent, stupéfient, comme les yeux de la Méduse. L’industrie de l’édition adore cet effet : les lecteurs, toujours facilement romantiques ou enclins à la spiritualité, en redemandent encore, et les auteurs, complaisants, sages et fraternels, acceptent timidement d’embobiner l’audience. On appelle ça la grandeur de la littérature, et il paraît qu’en dernier recours, on ne doit pas rire avec ça. Hé bien la contre-grandeur de ce Linceul, c’est de se moquer de cette noblesse angélique, de ces nappes de lumière censées annoncer la présence glorieuse de l’être-au-monde : le joker associe « l’oiseau » et « le kiki », et si ange il y a, ange il tire. Humour cru, peut-être, mais humour tout de même. Mordillat, semble-t-il, fait honneur à son lecteur en lui offrant une variété qui laisse le choix. L’homme du peuple est bigarré. Son poème est ouvert en ce sens simple qu’il n’enferme pas. Il conjure ses propres héros qui disparaissent à mesure qu’ils apparaissent.

Une fois enclenché le processus de la métaphore, né de la colère et de l’empathie, le désir poursuit son envol et la vie reprend son souffle : rythme du poème. Lire ou écrire transforme, intérieurement, objectivement. Avec Mordillat ce mouvement libérateur ne se fige pas. Il peut bien convoquer Ulysse, ce n’est pas le vainqueur de Troie qui l’intéresse : nous savons aujourd’hui que ce que l’on appelle révolutionnaire court le risque de tourner à la haine, au dogmatisme, au terrorisme. Mai 68 comme mythe, Deleuze comme icône, Marx comme statue : danger du glacis autoritaire et conservateur. Par bonheur, la temporalité des poèmes de Mordillat n’est pas linéaire. Comment l’écriture pourrait-elle séparer les époques comme s’il s’agissait de stations qui seraient quittes les unes des autres ? Le joueur de lettres en costume à losanges révèle le « magma incandescent » qui forme la pâte du monde : les « pôles », les « jours » et les « nuits » se rejoignent, « les mois, les saisons » se « rapprochent » :

    Il n’y eut plus qu’un temps

    Le temps T

    La croix des amants terrassés

Le poète partage la même intuition que l’historien matérialiste dont Benjamin fait le portrait dans ses Thèses. Le temps n’est pas une frise, il n’est pas un anneau serpentiforme car chaque présent n’en a jamais fini de bondir sur le passé et le passé n’en a jamais fini d’appeler le présent. Le temps est plutôt une étoile dont les couches ne cessent de glisser l’une sur l’autre et de fluer l’une dans l’autre. Ce sont des énergies qui font l’amour, qui font la vie. Et c’est ainsi que le fauve aux milles tours ne cesse, depuis son profond navire, de tracer son parcours propre, et de nous mordre le cœur – rapide comme la lettre, à la vitesse d’un esprit qui s’efforce de ne pas oublier son histoire.

Thomas DEMOULIN (in recoursaupoeme.fr )

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Œuvres de Gérard Mordillat :

Bibliographie :

Poésie : Zartmo (Calmann-Lévy, 1984, réédition 2004), Le Linceul du vieux monde (Le Temps qu’il fait, 2011), Jésus le Naze (Colophon, 2012), Sombres lumières du désir (Le Temps qu’il fait, Bazas, 2014), La Femme aux fesses (Colophon, 2015).

Essais : Ces patrons éclairés qui craignent la lumière, avec Nicolas Philibert  (Albatros, 1979), Corpus Christi, enquête sur les Évangiles, avec Jérôme Prieur, 5 volumes (Mille et une nuits/Arte Éditions, 1997), Jésus contre Jésus (Seuil, 1999), Jésus, illustre et inconnu (Desclée de Brouwer, 2000), La grande Jument noire. Les cheminots dans l'aventure du siècle (La Martinière, 2000), Jésus après Jésus (Seuil, 2004), Jésus sans Jésus (Seuil/Arte Éditions, 2008), De la crucifixion considérée comme un accident du travail (Demopolis, 2008), Giorda monographie, avec Denis Lafay (RH Editions, 2008), Les Invisibles, photos de Joël Peyrou (L'Atelier, 2010), Il n'y a pas d'alternative. Trente ans de propagande économique, avec Bertrand Rothe (Le Seuil, 2011), Le Miroir voilé et autres écrits sur l'image (Calmann-Levy, 2014), Pignon-Ernest, Prisons (Galerie Lelong, 2014), Jésus selon Mahomet (Le Seuil, 2015), Le Fascisme de Mussolini (Demopolis, 2016), Hamlet le vrai (Grasset, 2016), Les Lois du capital, avec Bertrand Rothé (Seuil/Arte, 2019), Quartiers de noblesse (éd. du Sonneur, 2020), Tous les marins sont des chanteurs : Vie et mort d'Yves-Marie Le Guilvinec (1870-1900) poète et marin breton, avec François Morel et Antoine Sahler (Calmann-Lévy, 2020). 

Romans : Vive la sociale ! (Mazarine, 1981, Seuil-Points, 1987), Les Cinq Parties du monde (Mazarine, 1984), Célébrités Poldèves (Mazarine, 1984), À quoi pense Walter ? (Calmann-Lévy, 1987 ; Seuil-Points, 1988), L’Attraction universelle (Calmann-Lévy, 1990 ; Livre de poche 1993), Béthanie (Calmann-Lévy, 1996 ; Livre de poche, 1998), Le Retour du permissionnaire (La Pionnière, 1999), Vichy-menthe (Éden, 2001), Mme Gore, avec des illustrations de Bob Meyer (Éden, 2001), L’Ombre portée, dessins de Patrice Giorda (La Main qui parle, 2002), Rue des Rigoles (Calmann-Lévy, 2002 ; Livre de poche, 2004), Les Rudiments du monde, avec des photos de Georges Azenstarck (Éden, 2003), Comment calmer M. Bracke (Calmann-Lévy, 2003 ; Livre de poche, 2005), Yorick (Éden, 2003 ; nle édition, Libertalia, 2013), C’est mon tour (Éden, 2003), Les Vivants et les Morts (Calmann-Lévy, 2005 ; Livre de poche, 2006), Grand prix RTL-Lire, Notre part des ténèbres (Calmann-Lévy, 2008), Scandale et Folies, neuf récits du monde où nous sommes (Seuil, 2008), Rouge dans la brume (Calmann-Lévy, 2011), Les Cinq Parties du monde (Livre de poche, 2012), Ce que savait Jennie (Calmann-Lévy, 2012), Xenia (Calmann-Levy, 2014), La Boîte à ragoût (La Pionnière, 2014 ; édition revue et augmentée, La Pionnière, 2019), La Brigade du rire (Albin Michel, 2015),  Moi, Présidente, Sotie (Autrement, 2016), La Tour abolie (Albin Michel, 2017), Ces femmes-là (Albin Michel, 2019), Subito presto, nouvelles (Albin Michel, 2020).

BD: Le Suaire, avec Éric Liberge trois volumes (Futuropolis, 2018/2019), Notre part des ténèbres, avec Eric Liberge (Les Arènes, 2019).

Filmographie :

Documentaires : Travail, Salaire, Profit, avec Bertrand Rothé, série en sept parties (TV, 2019), Jésus et l'Islam, avec Jérôme Prieur, série en sept parties (TV, 2015), Histoire d'un fauteuil (2013), Laurent Fabius (2011), L’Apocalypse, le sang des martyrs (2008), L'Apocalypse, querelle d'héritage, avec Jérôme Prieur (2008), L'Origine du christianisme, avec Jérôme Prieur, série (TV, 2003), Corpus Christi : Judas, avec Jérôme Prieur (1997), Jacques Prevel, De colère et de haine (1993), La Véritable histoire d'Artaud le Momo, avec Jérôme Prieur (1992), Beatrix Beck (1991), Patrons, avec Nicolas Philibert (1979), La Voix de son maître, avec Nicolas Philibert (1978).

Fictions : Mélancolie ouvrière (2018), Le Grand Retournement (2012), Les Cinq Parties du monde (2011), Les Vivants et les morts, feuilleton en 8 épisodes (2010), La Forteresse assiégée (2006), L'Île Atlantique (2005), Simon le juste (2003), L'Apprentissage de la ville (TV, 2000), Paddy (1998), Architruc (1996), En compagnie d'Antonin Artaud (1993), Toujours seuls (1991), Cher frangin (1989), Le Déserteur (1988), Simon le juste (1990), Shakespeare sonnets (1990),Fucking Fernand (1987), Le Fils Cardinaud (1986), Billy-Ze-Kick (1985), Pas de vieux os (TV, 1985), Vive la sociale ! (1983).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : René DEPESTRE ou l’Odyssée de l’Homme-Rage de vivre n° 50