Gérard MORDILLAT

Gérard MORDILLAT



Gérard Mordillat, est né le 5 octobre 1949 à Paris 20, dans le quartier de Belleville auquel il est viscéralement attaché, d’un père ouvrier, serrurier à la SNCF et d’une mère enseignante. « Je n’ai aucun engagement partisan, mais je reste fidèle à la sensibilité ouvrière de mes origines. J’ai été ouvrier imprimeur, et je ne peux pas être indifférent à ce qui se passe en France aujourd’hui. On ne se sent jamais assez révolté devant les injustices et les crimes commis, ici ou ailleurs. Dans cette immense douleur qui habite le monde, je veux m'associer à ces combats, surtout auprès de ceux qui sont le moins soutenus. De la violence du harcèlement à l’inégalité salariale, la condescendance vis-à-vis des plus faibles m'insupporte », Gérard Modillat.

Autodidacte, Gérard Mordillat s’intéresse très vite à la poésie, à la littérature et au cinéma : « J’ai travaillé comme ouvrier imprimeur à Paris. La revue Les lettres nouvelles, dirigée par Maurice Nadaud, siégeait en face de mon lieu de travail. Un jour, j’ai décidé de traverser la rue pour y porter des poèmes en prose qui ont été publiés. C’était la première fois que je contactais un éditeur. »

Mordillat publie des poèmes, travaille avec Roberto Rossellini (grâce à la caissière de la Cinémathèque française), réalise un documentaire sur les patrons, devient responsable des pages littéraires du journal Libération, qu’il quitte après la publication de son premier roman, l’emblématique, Vive la sociale !, en 1981 : « J’ai quitté Libération pour me consacrer au cinéma et aux livres. Ce système où l’on est à la fois éditeur, critique littéraire, auteur, chroniqueur à la radio, est pervers ; il remplace le travail critique par la promotion et les articles de complaisance. Dans un travail critique, la question centrale n’est pas de dégager le sens premier d’une œuvre, mais de révéler les éléments qui président à sa genèse et de donner au lecteur une approche plus intime, en décalage avec sa propre lecture. Malheureusement, les commentaires sont à un niveau affligeant de la paraphrase, et les opinions puisent sans réserve dans la boîte des superlatifs. » 

En 1983, Gérard Mordillat réalise une adaptation de son livre Vive la sociale !, au cinéma, puis enchaîne romans, essais, fictions, poèmes et documentaires pour petit et grand écrans : « Le hasard a fait que j’ai rencontré Roberto Rossellini à la Cinémathèque. Pendant trois ans, j’ai écrit avec lui sur le terrain politique sans qu’il parvienne à produire un film de mes travaux. Il avait une réputation d’immense artiste mais, sur le plan commercial, il ne parvenait pas à trouver du financement et n’avait eu que des échecs. Plus tard, Gérard Guérin m’a proposé d’écrire le scénario de son film Lo Païs (1973) et d’être son assistant, travail que j’ai fait par la suite auprès d’autres réalisateurs. Avec Nicolas Philibert, nous avons tourné notre premier film La Voix de son maître (2007) sur le discours patronal, film qui a d’ailleurs été censuré à la télévision française… Je m’intéresse au réel et je décris ce que j’ai devant les yeux. J’ai cette vision de notre société dans laquelle neuf millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté. Et c’est un chiffre de l’Insee pas d’une officine bolchevique ! Nous sommes passés de la lutte des classes à la guerre des classes avec des gouvernements qui vont très loin dans l’affrontement entre une ultraminorité prospère et une majorité dans la précarité », Gérard Mordillat.

Étonnamment, le théâtre est absent de la création de Mordillat, qui nous dit : « La représentation théâtrale ne m’émeut que très rarement. La prise de pouvoir des metteurs en scène sur le texte fait qu’aujourd’hui ce qui prime est ce que l’on peut faire à partir d’un texte, et non ce que le texte exprime profondément. L’acteur n’arrive plus à produire une interprétation originale. En revanche, je suis un grand lecteur de théâtre, particulièrement des pièces de Shakespeare et de Harold Pinter. ». 

L’œuvre est déjà immense, découverte intimiste dans les pages de l’imaginaire, comme dans la réalité du monde. Une œuvre qui entend faire fi du tain de tous les miroirs de l’illusion : « Mon travail de cinéaste, d’écrivain, c’est d’effacer le tain des miroirs, qu’il s’agisse de texte ou d’image, lesquels, pour Mordillat, ne sont pas en confrontation mais dans un rapport « d’intimité première » : « Le tableau est un miroir car ce qu’on voit c’est soi-même. C’est un miroir voilé qui permet en quelque sorte de passer de l’autre côté du miroir. Lire un livre, c’est se lire soi-même dans les mots d’un autre. »  

Cette œuvre est d’un bout à l’autre, poésie, dans Zartmo (1984), Le Linceul du vieux monde (2011) ou Sombres lumières du désir (2014).  Mais au-delà encore ; Au début, donc, est le poème : « J’avais une grande culture poétique. La poésie n’était pas pour moi un épanchement d’adolescent mais revêtait quelque chose de sérieux. J’étais admiratif du groupe du « Grand jeu », notamment René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte, du poète américain Ezra Pound, d’Antonin Artaud et de Jacques Prévert. La forme poétique renvoie, par ailleurs, une image du monde plus forte et plus juste que n’importe quelle photographie : une page imprimée d’Antonin Artaud donne à voir la fragmentation et la polyphonie du monde avant même de passer par la lecture. La poésie se nourrit également de l’univers sonore qui nous entoure et le dit plus fortement que la fiction. Elle est un exercice de soi alors que le roman, cultivant l’intersubjectivité, est un exercice des autres », Gérard Mordillat. 

Thomas Demoulin écrit : « Devant des mots que trop de poètes refuseraient, il ne recule pas. L’auteur ne s’en tient pas à la bonne conscience poétique : à force de rester retrancher derrière les frontières du signe, celle-ci a fini par devenir moribonde, pudibonde à l’excès, et du coup la bête ne sait plus mordre. Ce sauvage, au contraire, la fait bondir hors de son territoire, lui fait bander ses muscles et ruer dans les brancards. Le poème de Mordillat permet de prendre la température de notre longue nuit d’hiver, mais sans complaisance pour elle. Il ne s’agit surtout pas de la jouissance nihiliste d’un vieux bande-mou tiré de Houellebecq, ni du plaisir sénile de quelque décliniste ami des médias. Au contraire, quand le poète Mordillat parle, la bouche de l’enfant se met à parler, et c’est une langue qui vient d’ailleurs : c’est, sinon un espoir, du moins un désir d’espoir, et c’est en cela que le poème mérite que certaines bêtes s’y acharnent, presque à l’insu de tous les civilisés. »

Romans, récits et nouvelles se taillent aussi une part non négligeable de l’œuvre, avec près de trente volumes. Pour citer quelques titres majeurs : Vive la sociale ! (1981, 1987), L’Attraction universelle (1990), Les Vivants et les Morts (2005), Notre part des ténèbres (2008), Scandale et Folies, neuf récits du monde où nous sommes (2008), Rouge dans la brume (2011), Xenia (2014), La Brigade du rire (2015), La Tour abolie (2017), Ces femmes-là (2019) ou Subito presto, nouvelles (2020). « J’ai une conviction profondément ancrée : la fiction marche toujours un pas en avant sur l’histoire. Mais je me considère comme un écrivain réaliste, car la réalité me dérange et me perturbe, et mon style s'appuie sur une structure narrative classique. L’action du roman Ces femmes-là se déroule autour de l’événement central du livre, une manifestation dans la rue. Il y a avant, pendant et après, qui forment les trois parties du récit : l’attente, le moment où tout se noue, et les conséquences sur chaque personnage. J’essaie de restituer la dynamique complexe d'un mouvement… Le modèle qui m’inspire quand j’écris, c’est la poésie en prose. Le rythme est essentiel, il m’anime et fait bouger mes personnages. L’action se déroule au rythme de la phrase, j’espère que le lecteur ressent ce tempo. Un mot de trop, un verbe mal placé, et tout peut se casser la figure. Il faut une attention délicate et précise au rythme. Comme disait Giacometti, à qui on reprochait de faire des sculptures trop maigres, j’enlève tout ce qui n’est pas nécessaire », Gérard Mordillat.

Du roman nous passons naturellement aux essais, près de vingt publiés à ce jour, sur la politique, l’économie, la religion, l’art, la littérature : Corpus Christi, enquête sur les Évangiles, avec Jérôme Prieur, 5 volumes (1997), Jésus contre Jésus (1999), Jésus, illustre et inconnu (2000), La grande Jument noire. Les cheminots dans l’aventure du siècle (2000), Jésus sans Jésus (2008), De la crucifixion considérée comme un accident du travail (2008), Giorda monographie, avec Denis Lafay (2008), Les Invisibles, photos de Joël Peyrou (2010), Le Miroir voilé et autres écrits sur l’image (2014), Jésus selon Mahomet (2015), Les Lois du capital, avec Bertrand Rothé (2019) ou Quartiers de noblesse (2020).

Cinéaste, Gérard Mordillat est l’auteur de vingt et un film de fiction, dont Mélancolie ouvrière (2018), Le Grand Retournement (2012), Les Cinq Parties du monde (2011), Les Vivants et les morts, feuilleton en 8 épisodes (2010), L’Île Atlantique (2005), L’Apprentissage de la ville (TV, 2000), Paddy (1998), En compagnie d'Antonin Artaud (1993), Fucking Fernand (1987), Billy-Ze-Kick (1985), ou Vive la sociale ! (1983). Nous lui devons aussi des films documentaires de haute voltige, tels que : Travail, Salaire, Profit, avec Bertrand Rothé, série en sept parties (2019), Jésus et l'Islam, avec Jérôme Prieur, série en sept parties (TV, 2015), L’Apocalypse, querelle d’héritage, avec Jérôme Prieur (2008), L’Origine du christianisme, avec Jérôme Prieur, série (TV, 2003), Corpus Christi : Judas, avec Jérôme Prieur (1997), Jacques Prevel, De colère et de haine (1993), La Véritable histoire d'Artaud le Momo, avec Jérôme Prieur (1992) ou La Voix de son maître, avec Nicolas Philibert (1978). « Aucune séparation entre la littérature ou le cinéma, les deux sont indissociables. Comme disait Mallarmé, sur la danse et la musique, elles s’allumaient pour lui de feux réciproques. Pour les deux arts, je me pose les mêmes questions de scansion et d'assonance, quand je tourne et quand j’écris. Et j’ai le même souci, dans les deux cas, d’aller le plus loin dans l’économie apparente de moyens… Filmer, c’est une forme d’écriture et je ne vois pas pourquoi je me priverais aujourd’hui de cette forme d’écriture. Si Zola, Balzac ou Victor Hugo avaient connu le cinéma, je suis convaincu qu’ils auraient aussi vraisemblablement fait des films. Bref, les questions qui se posent à un auteur, que cela soit sur un écran ou devant une feuille blanche, sont les mêmes », Gérard Mordillat.

Qu’est-ce que Gérard Mordillat ? Un poète-archipel fraternel et solidaire, mais qui dérange, car sans complaisance aucune, qui remue la matière émotion dans le magma de ses mots, qui questionne sans trompe l’œil. On ne ressort pas indemne d’un film (fiction ou documentaire), d’un roman, d’un essai et encore moins d’un poème de Gérard Mordillat. Et c’est bien là le but. Poète-archipel donc, Mordillat, dont les îles-mots, les îles-pellicules ne se dispersent pas, ne se séparent pas, ne séparent pas, mais bien au contraire, se rassemblent, éructent, pour nous mieux nous rassembler nous-mêmes.

Gérard Mordillat nous dit par personnage interposé (in l’un de ses chefs d’œuvre, Les Vivants et les morts) : « Nous devons penser le monde que nous voulons si nous ne voulons pas que d’autres le confisquent à leur profit, confisquent jusqu’à nos rêves et nous ramènent à l’état d’esclaves, de marchandises ».

Gérard Mordillat l’émotions-tripe, avec pour fil(m) conducteur, la Poésie vécue et le combat contre l’injustice.

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

Œuvres de Gérard Mordillat :

Bibliographie :

Poésie : Zartmo (Calmann-Lévy, 1984, réédition 2004), Le Linceul du vieux monde (Le Temps qu’il fait, 2011), Jésus le Naze (Colophon, 2012), Sombres lumières du désir (Le Temps qu’il fait, Bazas, 2014), La Femme aux fesses (Colophon, 2015).

Essais : Ces patrons éclairés qui craignent la lumière, avec Nicolas Philibert  (Albatros, 1979), Corpus Christi, enquête sur les Évangiles, avec Jérôme Prieur, 5 volumes (Mille et une nuits/Arte Éditions, 1997), Jésus contre Jésus (Seuil, 1999), Jésus, illustre et inconnu (Desclée de Brouwer, 2000), La grande Jument noire. Les cheminots dans l'aventure du siècle (La Martinière, 2000), Jésus après Jésus (Seuil, 2004), Jésus sans Jésus (Seuil/Arte Éditions, 2008), De la crucifixion considérée comme un accident du travail (Demopolis, 2008), Giorda monographie, avec Denis Lafay (RH Editions, 2008), Les Invisibles, photos de Joël Peyrou (L'Atelier, 2010), Il n'y a pas d'alternative. Trente ans de propagande économique, avec Bertrand Rothe (Le Seuil, 2011), Le Miroir voilé et autres écrits sur l'image (Calmann-Levy, 2014), Pignon-Ernest, Prisons (Galerie Lelong, 2014), Jésus selon Mahomet (Le Seuil, 2015), Le Fascisme de Mussolini (Demopolis, 2016), Hamlet le vrai (Grasset, 2016), Les Lois du capital, avec Bertrand Rothé (Seuil/Arte, 2019), Quartiers de noblesse (éd. du Sonneur, 2020), Tous les marins sont des chanteurs : Vie et mort d'Yves-Marie Le Guilvinec (1870-1900) poète et marin breton, avec François Morel et Antoine Sahler (Calmann-Lévy, 2020). 

Romans : Vive la sociale ! (Mazarine, 1981, Seuil-Points, 1987), Les Cinq Parties du monde (Mazarine, 1984), Célébrités Poldèves (Mazarine, 1984), À quoi pense Walter ? (Calmann-Lévy, 1987 ; Seuil-Points, 1988), L’Attraction universelle (Calmann-Lévy, 1990 ; Livre de poche 1993), Béthanie (Calmann-Lévy, 1996 ; Livre de poche, 1998), Le Retour du permissionnaire (La Pionnière, 1999), Vichy-menthe (Éden, 2001), Mme Gore, avec des illustrations de Bob Meyer (Éden, 2001), L’Ombre portée, dessins de Patrice Giorda (La Main qui parle, 2002), Rue des Rigoles (Calmann-Lévy, 2002 ; Livre de poche, 2004), Les Rudiments du monde, avec des photos de Georges Azenstarck (Éden, 2003), Comment calmer M. Bracke (Calmann-Lévy, 2003 ; Livre de poche, 2005), Yorick (Éden, 2003 ; nle édition, Libertalia, 2013), C’est mon tour (Éden, 2003), Les Vivants et les Morts (Calmann-Lévy, 2005 ; Livre de poche, 2006), Grand prix RTL-Lire, Notre part des ténèbres (Calmann-Lévy, 2008), Scandale et Folies, neuf récits du monde où nous sommes (Seuil, 2008), Rouge dans la brume (Calmann-Lévy, 2011), Les Cinq Parties du monde (Livre de poche, 2012), Ce que savait Jennie (Calmann-Lévy, 2012), Xenia (Calmann-Levy, 2014), La Boîte à ragoût (La Pionnière, 2014 ; édition revue et augmentée, La Pionnière, 2019), La Brigade du rire (Albin Michel, 2015),  Moi, Présidente, Sotie (Autrement, 2016), La Tour abolie (Albin Michel, 2017), Ces femmes-là (Albin Michel, 2019), Subito presto, nouvelles (Albin Michel, 2020).

BD: Le Suaire, avec Éric Liberge trois volumes (Futuropolis, 2018/2019), Notre part des ténèbres, avec Eric Liberge (Les Arènes, 2019).

Filmographie :

Documentaires : Travail, Salaire, Profit, avec Bertrand Rothé, série en sept parties (TV, 2019), Jésus et l'Islam, avec Jérôme Prieur, série en sept parties (TV, 2015), Histoire d'un fauteuil (2013), Laurent Fabius (2011), L’Apocalypse, le sang des martyrs (2008), L'Apocalypse, querelle d'héritage, avec Jérôme Prieur (2008), L'Origine du christianisme, avec Jérôme Prieur, série (TV, 2003), Corpus Christi : Judas, avec Jérôme Prieur (1997), Jacques Prevel, De colère et de haine (1993), La Véritable histoire d'Artaud le Momo, avec Jérôme Prieur (1992), Beatrix Beck (1991), Patrons, avec Nicolas Philibert (1979), La Voix de son maître, avec Nicolas Philibert (1978).

Fictions : Mélancolie ouvrière (2018), Le Grand Retournement (2012), Les Cinq Parties du monde (2011), Les Vivants et les morts, feuilleton en 8 épisodes (2010), La Forteresse assiégée (2006), L'Île Atlantique (2005), Simon le juste (2003), L'Apprentissage de la ville (TV, 2000), Paddy (1998), Architruc (1996), En compagnie d'Antonin Artaud (1993), Toujours seuls (1991), Cher frangin (1989), Le Déserteur (1988), Simon le juste (1990), Shakespeare sonnets (1990),Fucking Fernand (1987), Le Fils Cardinaud (1986), Billy-Ze-Kick (1985), Pas de vieux os (TV, 1985), Vive la sociale ! (1983).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : René DEPESTRE ou l’Odyssée de l’Homme-Rage de vivre n° 50