Mahmoud DARWICH

Mahmoud DARWICH



Mahmoud Darwich est une conscience poétique et intellectuelle majeure de notre temps. Les HSE purent le vérifier, en le côtoyant et en le publiant de son vivant, à deux reprises : dans le numéro 12 (septembre 2002), puis dans le numéro 15 (septembre 2003).

Évoquant le drame de son peuple, notre ami avait écrit : « Nous souffrons d’un mal incurable qui s’appelle l’espoir. Espoir de libération et d’indépendance. Espoir d’une vie normale où nous ne serons ni héros, ni victimes. Espoir de voir nos enfants aller sans danger à l’école. Espoir pour une femme enceinte de donner naissance à un bébé vivant, dans un hôpital, et pas à un enfant mort devant un poste de contrôle militaire. Espoir que nos poètes verront la beauté de la couleur rouge dans les roses plutôt que dans le sang. Espoir que cette terre retrouvera son nom original : terre d'amour et de paix. Merci pour porter avec nous le fardeau de cet espoir ».

Mahmoud Darwich est décédé à l’âge de soixante-sept ans, le 9 août 2008, aux États-Unis, au Memorial Hermann-Texas Medical Center à Houston, où il venait de subir une intervention chirurgicale. Son état était jugé critique, suite à des complications liées à son opération du cœur. Il en avait déjà subi deux en 1984 et 1998.

Dans l’imaginaire collectif, sa poésie est hantée d’un bout à l’autre par un corps : la Palestine. Cependant, à Abdo Wazen qui l’interrogea (in Entretiens sur la poésie, Actes Sud, 2006) : « Comment réagissez-vous quand on vous considère comme le poète d’une cause, le poète de la résistance, ou le poète de la Palestine ? », Darwich put répondre : « Je n’y peux rien, sinon dire et répéter que je refuse d’être enfermé dans cette appellation. Certains, qui me qualifient de la sorte, le font innocemment : ils sont solidaires du peuple palestinien et croient honorer ma poésie en l’identifiant avec la cause de ce peuple. En revanche, il existe des critiques littéraires pervers qui cherchent à dépouiller le poète palestinien de ses attributs poétiques et à la réduire à un simple témoin. C’est un fait : je suis Palestinien, un poète palestinien, mais je n’accepte pas d’être défini uniquement comme le poète de la cause palestinienne, je refuse qu’on ne parle de ma poésie que dans ce contexte, comme si j’étais l’historien, en vers, de la Palestine. »

Darwich n’en perdait pas pour autant sa révolte et son sens critique. N’avait-il pas en juillet 2007, lors d’un récital donné en Israël, ironisé sur la prise de contrôle par le mouvement islamiste Hamas de la bande de Gaza : « Nous avons triomphé. Gaza a gagné son indépendance de la Cisjordanie. Un seul peuple a désormais deux États, deux prisons qui ne se saluent pas. Nous sommes des victimes habillées en bourreaux ». Le poète avait également critiqué la « mentalité et la politique israélienne de ghetto qui empêche la création d’un État palestinien viable ».

Mahmoud Darwich était né le 13 mars 1941, à Al-Birwah, en Palestine sous mandat britannique, aujourd’hui Israël. Il était le deuxième enfant d’une famille musulmane sunnite de propriétaires terriens, qui sera chassée par les armes, à deux reprises, de sa terre. En 1948, tout d’abord, lors de la création de l’État d’Israël, puis en 1950, lorsqu’à son retour du Liban, la famille Darwich découvre que son village a été rasé et remplacé par une colonie de peuplement israélienne.

Ces expériences traumatisantes seront à l’origine d’un engagement politique qui vaudra au poète d’être emprisonné à cinq reprises en Israël, entre 1961 et 1967. Il vivra, près de vingt-cinq ans avec les Palestiniens de l’exil: Celui qui m’a changé en exilé m’a changé en bombe. Il sera enfin autorisé à s’installer à Ramallah, en 1995.

Darwich a publié une trentaine de livres, disponibles en français chez Actes Sud. Ses thèmes récurrents : l’identité palestinienne, l’exil, l’amour, la quête du langage, en utilisant principalement le vers libre, sans pour autant renoncer à la richesse de la métrique arabe classique. La terre natale lui étant « interdite », le poète trouve refuge, trouve exil dans la langue, qui devient sa patrie.

Visionnaire par essence, la poésie de Mahmoud Darwich s’est longtemps inscrite dans le cadre de la « poésie de la résistance ». Elle se distingua toutefois des autres par sa dimension universelle, son attachement aux mythes, aux symboles orientaux, aux symboles hellénistiques, comme par son habileté à donner au quotidien une dimension épique : « Mes lecteurs attendraient de moi que j’écrive en réaction à la situation politique, que je commente l’Intifada. Je ne veux pas succomber à ces pressions et, pour parvenir à écrire chaque jour, je me réfugie parfois à Amman. Là, dans une chambre à moi, je continue mon œuvre poétique ».

Mélange harmonieux entre romantisme lyrique et prosélytisme révolutionnaire, cette poésie part de l’individuel pour rejoindre l’universel, afin de surmonter la haine dont le poète n’a été que trop le témoin direct : L’oubli est ascension vers la porte de l’abîme, ainsi que l’aspect tragique de la solitude humaine : La vérité a deux visages et la neige est noire sur notre ville – Nous ne pouvons désespérer plus que nous ne l’avons fait, et la fin marche vers – Les remparts. Sûre de ses pas. Cette œuvre est un chant de paix qui annonce une terre enfin devenue habitable, grâce au pouvoir incantatoire de la poésie : J’ai restreint mon abîme pour que mon pas s’y allonge, et j’ai assis le ciel sur les gravats – Et je dois oublier pour secouer de mes poignets les chaînes des nombreux chemins – Et je dois oublier mes dernières défaites pour voir l’horizon des commencements.

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Épaules).

 

A lire (en français): Je soussigné, Mahmoud Darwich, entretien avec Ivana Marchalian, (Actes Sud, 2015), L'exil recommencé (Actes Sud, 2013), Nous choisirons Sophocle et autres poèmes (Actes Sud, 2011), Le lanceur de dès (Actes Sud, 2010), Une nation en exil (Actes Sud, 2010), Récital Mahmoud Darwich - Odéon Théâtre de l’Europe, livre-cd, (Actes Sud / Odéon / France Culture, 2009), Anthologie poétique 1992-2005 (Babel/Actes Sud, 2009), Une nation en exil : Hymnes gravés suivi de La Qasida de Beyrouth, avec Rachid Koraichi, (Actes Sud, 2010), La Trace du papillon - Journal poétique, été 2006 - été 2007, (Actes Sud, 2009), Comme des fleurs d'amandier ou plus loin (Sindbad/Actes Sud, 2007), Entretiens sur la poésie (Sindbad/Actes Sud, 2006), Ne t'excuse pas, (Sindbad/Actes Sud, 2006), État de siège (Sindbad/Actes Sud, 2004), Murale (Actes Sud, 2003), Le lit de l'étrangère (Actes Sud, 2000), La terre nous est étroite et autres poèmes (Poésie/Gallimard, 2000), La Palestine comme métaphore (Sindbad/Actes Sud, 1997), Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ? (Actes Sud, 1996), Au dernier soir sur cette terre (Actes Sud, 1994), Une mémoire pour l'oubli (Actes Sud, 1994), Chronique de la tristesse ordinaire, suivi de Poèmes palestiniens, (éd. du Cerf, 1989), Plus rares sont les roses (éd. de Minuit, 1989), Palestine, mon pays : l'affaire du poème, (éd. de Minuit, 1988), Rien qu'une autre année, anthologie 1966-1982, (éd. de Minuit, 1988).

ETAT DE SIEGE

un poème inédit de Mahmoud Darwich. Ramallah, janvier 2002


Ici, aux pentes des collines, face au crépuscule et au canon du temps
Près des jardins aux ombres brisées,
Nous faisons ce que font les prisonniers,
Ce que font les chômeurs :
Nous cultivons l’espoir.

* * *

Un pays qui s’apprête à l’aube. Nous devenons moins intelligents
Car nous épions l’heure de la victoire :
Pas de nuit dans notre nuit illuminée par le pilonnage.
Nos ennemis veillent et nos ennemis allument pour nous la lumière
Dans l’obscurité des caves.

* * *

Ici, nul « moi ».
Ici, Adam se souvient de la poussière de son argile.

* * *

Au bord de la mort, il dit :
Il ne me reste plus de trace à perdre :
Libre je suis tout près de ma liberté. Mon futur est dans ma main.
Bientôt je pénètrerai ma vie,
Je naîtrai libre, sans parents,
Et je choisirai pour mon nom des lettres d’azur...

* * *

Ici, aux montées de la fumée, sur les marches de la maison,
Pas de temps pour le temps.
Nous faisons comme ceux qui s’élèvent vers Dieu :
Nous oublions la douleur.

* * *

Rien ici n’a d’écho homérique.
Les mythes frappent à nos portes, au besoin.
Rien n’a d’écho homérique. Ici, un général
Fouille à la recherche d’un Etat endormi
Sous les ruines d’une Troie à venir.

* * *

Vous qui vous dressez sur les seuils, entrez,
Buvez avec nous le café arabe
Vous ressentiriez que vous êtes hommes comme nous
Vous qui vous dressez sur les seuils des maisons
Sortez de nos matins,
Nous serons rassurés d’être
Des hommes comme vous !

* * *

Quand disparaissent les avions, s’envolent les colombes
Blanches blanches, elles lavent la joue du ciel
Avec des ailes libres, elles reprennent l’éclat et la possession
De l’éther et du jeu. Plus haut, plus haut s’envolent
Les colombes, blanches blanches. Ah si le ciel
Etait réel [m’a dit un homme passant entre deux bombes]

* * *

Les cyprès, derrière les soldats, des minarets protégeant
Le ciel de l’affaissement. Derrière la haie de fer
Des soldats pissent - sous la garde d’un char -
Et le jour automnal achève sa promenade d’or dans
Une rue vaste telle une église après la messe dominicale...

* * *

[A un tueur] Si tu avais contemplé le visage de la victime
Et réfléchi, tu te serais souvenu de ta mère dans la chambre
A gaz, tu te serais libéré de la raison du fusil
Et tu aurais changé d’avis : ce n’est pas ainsi qu’on retrouve une identité.

* * *

Le brouillard est ténèbres, ténèbres denses blanches
Epluchées par l’orange et la femme pleine de promesses.

* * *

Le siège est attente
Attente sur une échelle inclinée au milieu de la tempête.

* * *

Seuls, nous sommes seuls jusqu’à la lie
S’il n’y avait les visites des arcs en ciel.

* * *

Nous avons des frères derrière cette étendue.
Des frères bons. Ils nous aiment. Ils nous regardent et pleurent.
Puis ils se disent en secret :
« Ah ! si ce siège était déclaré... » Ils ne terminent pas leur phrase :
« Ne nous laissez pas seuls, ne nous laissez pas. »

* * *

Nos pertes : entre deux et huit martyrs chaque jour.
Et dix blessés.
Et vingt maisons.
Et cinquante oliviers...
S’y ajoute la faille structurelle qui
Atteindra le poème, la pièce de théâtre et la toile inachevée.

* * *

Une femme a dit au nuage : comme mon bien-aimé
Car mes vêtements sont trempés de son sang.

* * *

Si tu n’es pluie, mon amour
Sois arbre
Rassasié de fertilité, sois arbre
Si tu n’es arbre mon amour
Sois pierre
Saturée d’humidité, sois pierre
Si tu n’es pierre mon amour
Sois lune
Dans le songe de l’aimée, sois lune
[Ainsi parla une femme
à son fils lors de son enterrement]

* * *

Ô veilleurs ! N’êtes-vous pas lassés
De guetter la lumière dans notre sel
Et de l’incandescence de la rose dans notre blessure
N’êtes-vous pas lassés Ô veilleurs ?

* * *

Un peu de cet infini absolu bleu
Suffirait
A alléger le fardeau de ce temps-ci
Et à nettoyer la fange de ce lieu

* * *

A l’âme de descendre de sa monture
Et de marcher sur ses pieds de soie
A mes côtés, mais dans la main, tels deux amis
De longue date, qui se partagent le pain ancien
Et le verre de vin antique
Que nous traversions ensemble cette route
Ensuite nos jours emprunteront des directions différentes :
Moi, au-delà de la nature, quant à elle,
Elle choisira de s’accroupir sur un rocher élevé.

* * *

Nous nous sommes assis loin de nos destinées comme des oiseaux
Qui meublent leurs nids dans les creux des statues,
Ou dans les cheminées, ou dans les tentes qui
Furent dressées sur le chemin du prince vers la chasse.

* * *

Sur mes décombres pousse verte l’ombre,
Et le loup somnole sur la peau de ma chèvre
Il rêve comme moi, comme l’ange
Que la vie est ici... non là-bas.

* * *

Dans l’état de siège, le temps devient espace
Pétrifié dans son éternité
Dans l’état de siège, l’espace devient temps
Qui a manqué son hier et son lendemain.

* * *

Ce martyr m’encercle chaque fois que je vis un nouveau jour
Et m’interroge : Où étais-tu ? Ramène aux dictionnaires
Toutes les paroles que tu m’as offertes
Et soulage les dormeurs du bourdonnement de l’écho.

* * *

Le martyr m’éclaire : je n’ai pas cherché au-delà de l’étendue
Les vierges de l’immortalité car j’aime la vie
Sur terre, parmi les pins et les figuiers,
Mais je ne peux y accéder, aussi y ai-je visé
Avec l’ultime chose qui m’appartienne : le sang dans le corps de l’azur.

* * *

Le martyr m’avertit : Ne crois pas leurs youyous
Crois-moi père quand il observe ma photo en pleurant
Comment as-tu échangé nos rôles, mon fils et m’as-tu précédé.
Moi d’abord, moi le premier !

* * *

Le martyr m’encercle : je n’ai changé que ma place et mes meubles frustes.
J’ai posé une gazelle sur mon lit,
Et un croissant lunaire sur mon doigt,
Pour apaiser ma peine.

* * *

Le siège durera afin de nous convaincre de choisir un asservissement qui ne nuit
pas, en toute liberté !!

* * *

Résister signifie : s’assurer de la santé
Du coeur et des testicules, et de ton mal tenace :
Le mal de l’espoir.

* * *

Et dans ce qui reste de l’aube, je marche vers mon extérieur
Et dans ce qui reste de la nuit, j’entends le bruit des pas en mon intention.

* * *

Salut à qui partage avec moi l’attention à
L’ivresse de la lumière, la lumière du papillon, dans
La noirceur de ce tunnel.

* * *

Salut à qui partage avec moi mon verre
Dans l’épaisseur d’une nuit débordant les deux places :
Salut à mon spectre.

* * *

Pour moi mes amis apprêtent toujours une fête
D’adieu, une sépulture apaisante à l’ombre de chênes
Une épitaphe en marbre du temps
Et toujours je les devance lors des funérailles :
Qui est mort...qui ?

* * *

L’écriture, un chiot qui mord le néant
L’écriture blesse sans trace de sang.

* * *

Nos tasses de café. Les oiseaux les arbres verts
A l’ombre bleue, le soleil gambade d’un mur
A l’autre telle une gazelle
L’eau dans les nuages à la forme illimitée dans ce qu’il nous reste

* * *

Du ciel. Et d’autres choses aux souvenirs suspendus
Révèlent que ce matin est puissant splendide,
Et que nous sommes les invités de l’éternité.

Mahmoud DARWICH

(Poème traduit de l’arabe (Palestine) par Saloua Ben Abda et Hassan Chami.);

Le Monde Diplomatique; avril 2002.



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules




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