Nanos VALAORITIS

Nanos VALAORITIS



Il y a bien des façons d’être grec aujourd’hui et même d’être poète grec. Dans la vie nomade, planétaire, qui l’a porté à vivre depuis des années entre la Grèce, la France et les États-Unis, Nanos Valaoritis a parcouru maints chemins de la création, restitués dans une œuvre forte et foisonnante, déconcertante quelquefois, provo-cante très souvent, mais qui depuis qu’elle se manifeste constitue l’une des voix et l’une des voies les plus originales de la Grèce d’aujourd’hui. C’est que très tôt, dès 1954, année où il s’installe en France – précisons qu’il est né en 1921 –, Nanos Valaoritis a baigné au cœur du mouvement surréaliste, mais un surréalisme qui au contact du monde et des cultures mutantes de l’après-guerre se serait enfin libéré des maladies infantiles de l’avant-guerre pour atteindre ici un seuil de non-retour et devenir, dans son œuvre, ce miel acide, cette flamme fuligineuse, cette source sulfureuse, bref un mélange poétique détonnant où se côtoieraient dans la complicité des métaphores les ombres d’Orphée, de Blake, de Charles Fourier, d’André Breton, et de quelques autres, bien sûr, invités aux rencontres et aux noces de la Grèce dionysiaque et de l’Europe futuriste. Textes insolites donc, et souvent insolents, oui, poésie suscitée par un élan lyrique exacerbé mais toujours maîtrisé : une alchimie où l’étincelle des mots et le feu des images – conditions essentielles à l’éclair du poème – donnent naissance à des éclats le plus souvent très brefs où affleure à tout moment l’envers burlesque ou merveilleux du monde quotidien. Burlesque ou merveilleux. Burlesque et merveilleux. Depuis Le Châtiment des mages, premier recueil de poèmes paru en 1947, jusqu’à En fin de compte (1984), burlesque et merveilleux se mêlent pour devenir autant de signes flamboyants, de gardiens enchanteurs et de séduisants sémaphores, qui nous tentent comme le chant des Sirènes – dont on oublie toujours qu’elles ne chantaient nullement pour faire des vocalises mais pour dire le secret du monde. Beaucoup de Grecs vivent hors de Grèce, constituant de par le monde une diaspora universelle et permanente qui butine ici et là toutes les cultures, toutes les langues et toutes les villes mais qui revient toujours, chaque fois que c’est possible, à la ruche, à la terre matricielle. Nanos Valaoritis a ainsi partagé sa vie entre la France, l’Angleterre, les États-Unis, où il a enseigné la littérature comparée à l’université d’État de San Francisco, et la Grèce, où il retourne régulièrement dans l’îlot familial près de l’île de Leucade. J’ai connu Nanos en 1963, avec tous les amis fondateurs de la revue Pali, dont le programme-manifeste disait notamment : « Nous voulons à nouveau ouvrir l’horizon de la recherche, de l’investigation, de l’expression et aussi de la communication avec le reste du monde, en excluant toute forme de répression et d’autocensure. » Il y avait alors à Athènes un groupe de joyeux lurons poétiques, tous tri ou quadrilingues, qui se rencontraient toute la nuit sur la place de Kolonaki, en ce café célèbre appelé tout simplement Byzantion. L’aventure poétique de Nanos Valaoritis s’inscrit dans une entreprise feutrée mais ferme de salutaire décervelage. Défaire les idées toutes faites, dévergonder les métaphores et encanailler les images, voilà son programme ou du moins son parcours. Une apothéose de la recréation perma-nente. Les mots n’ont plus ici le sens commun. Ils se livrent à des noces ferventes et somptueuses pour mettre à vif dans cette œuvre une sagesse tout émancipée, savamment et tendrement sauvage.  À en juger par ses derniers poèmes, son œuvre demeure toujours aussi ludique et sa technique procède toujours par effraction lexicale ou même sémantique ! Elle est une saine et païenne mise à mal des tabous de la société bourgeoise et bien-pensante qui sévit toujours en Grèce quoi qu’on pense ! Et l’iconostase person-nelle du poète – tous les poètes grecs en ont une – ne porte pas les icônes de la Nativité ou de l’Annonciation ni les figures des saints orthodoxes, mais celles de Sade, de Fourier, de Rimbaud, de Lautréamont et de bien d’autres encore, tous apôtres de la vie transfuge, tous chefs des milices et des malices de l’Inconscient.

Jacques LACARRIÈRE

(Revue Les Hommes sans Epaules).

Nanos Valaoritis est l’arrière petit-fils d’Aristotelis Valaoritis (1824-1879), poète romantique et homme politique grec de premier plan. Il est né le 5 juillet 1921, à Lausanne (Suisse), où son père était consul. La famille revient en Grèce en 1925. Valaoritis achève sa scolarité à Athènes et commence des études de Droit, qui le mèneront à Londres et à Paris. En 1939, désireux de publier ses premiers poèmes, il s’adresse à Andréas Karantonis, le directeur de la revue moderniste, Ta Néa Grammata (Lettres Nouvelles), qui lui fait connaître les poètes Séféris, Elytis, Gatsos et Katsimbalis. Ta Néa Grammata, comme O Kyklos du poète Mélachrinos ou Tétradio d’Alexandre Yydis, accueillent volontiers, dans les années 1935-45, comme l’écrit Valaoritis, les textes des poètes surréalistes grecs et leurs essais. La Deuxième Guerre mondiale balaye cette effervescence, pour ouvrir l’une des pages les plus tragiques de toute l’histoire de la Grèce, que prolongera une terrible guerre civile jusqu'en 1949.  Valaoritis, pour sa part, comme de nombreux poètes, rejoint la Résistance communiste, mais se heurte assez vite à l’idéologie stalinienne. Valaoritis quitte la Grèce clandestinement et se réfugie en Egypte, puis, en 1944, à Londres. Pendant neuf ans, jusqu’à son départ en 1952, il fréquente T. S. Eliot, Lawrence Durrell et participe à toutes les manifestations du modernisme anglo-saxon.

En 1947, il publie à Londres son premier recueil de poèmes en grec, La Punition des Mages. Il est le premier à traduire des poèmes de Séféris et d’Elytis en anglais. En 1946, Valaoritis se marie avec Anne Firth et commence des études de Littérature Anglaise à l’université. La même année il rédige une première présentation de la poésie grecque moderne, et en collaboration avec Bernard Spencer et Laurence Durrell, publie une anthologie des poèmes de Georges Séféris, qui reçoit un accueil enthousiaste de la presse et de T. S. Eliot.

En 1953, son fils meurt dans un accident et il divorce d’avec Anne Firth. Il revient à Athènes faire son service militaire. Ses anciens amis sont dispersés.  En 1954, Nanos Valaoritis s’installe à Paris (jusqu’en 1960) où il rencontre et fréquente le groupe surréaliste et André Breton, qui l’invite dans sa maison de Saint-Cirq-Lapopie. Il poursuit ses études à l’École des Hautes Études. À la Sorbonne il s’occupe particulièrement de la philologie mycénienne. Pendant cette période, Valaoritis écrit deux pièces de théâtre en français : La Bûche et L’Hôtel de la nuit qui tombe. (La Bûche sera montée à Athènes, au Théâtre d’Art, en avril 1959). Pour lui, qui a écrit : « J’ai pris part à différents mouvements. Je les quittais dès que je sentais que j’en touchais la limite, que j’avais besoin d'autre chose » ;  le surréalisme est et restera « ni un dogme ni un système philosophique clos, mais une attitude de vie et une méthode de penser ouverte et constamment réadaptable. Subversive, l’écriture surréaliste renverse un ordre établi et supprime toute étanchéité. » Ses amis de l’époque, sont Elisa et André Breton, Manina et Alain Jouffroy, Wolfgang Paalen, Robert Benayoun, Toyen, Nikos Gatsos, Georges Makris et Andréas Embirikos.

En 1960, Valaoritis revient en Grèce avec sa nouvelle épouse, l’Américaine Marie Wilson, peintre surréaliste. L’Hôtel de la nuit qui tombe est mis en scène par Gian Carlo Menotti en 1961 au Festival des « Deux Mondes », à Spoleto. Nanos Valaoritis écrit aussi en grec les recueils suivants : Le Château d’Alep, qui sera publié plus tard, en 1983, et L’Arcade centrale, publiée en 1958. Il écrit aussi un recueil en français, La Terre de Diamant, publié en Grèce la même année que L’Arcade centrale. Dans cet ouvrage, Valaoritis, lecteur de Fulcanelli et d’Eliphas Lévi, fait apparaître la relation entre surréalisme, occulte et alchimie est mise en évidence.

En 1963, il édite la revue surréaliste Pali (qui signifie « de nouveau » ou « à nouveau »), qui, « pavé dans la mare littéraire athénienne », comptera six numéros de 1963 à 1967. Aux sommaires, les poètes surréalistes Grecs, Nanos Valaoritis, Andréas Embirikos, Nikos Engonopoulos, Tassos Dénegris, Nicolas Calas, Georges Makris, Dimitri Poulikakos, Costas Taktsis, Nikos Stangos... Mais également des poètes et auteurs étrangers traduits et présentés pour la première fois, comme André Breton, Allen Ginsberg, Samuel Beckett ou Octavio Paz. Pali, établit également un dialogue entre les différentes tendances du modernisme et  marque aussi, grâce à Valaoritis, l’une des pages les plus importantes du surréalisme en Grèce.  Valaoritis demeure en Grèce jusqu’au coup d’État des colonels, en avril 1967. Cette période est très féconde pour lui. Il écrit trois recueils: Muse déséquilibré, La Confession et Le Héros du hasard, qui seront publiés plus tard, en 1987, dans le volume, Poèmes II.

En 1967, Nanos Valaoritis émigre aux États-Unis, où il enseigne la littérature comparée et la théorie de l’écriture à Berkeley. City Lights, la maison d’édition de Lawrence Ferlinghetti, publie ses poèmes et un livre de prose, Mon certificat d’éternité; œuvre importante que Jacques Lacarrière présenta en ces termes : « De son passage à travers le surréalisme et l’écriture automatique, Nanos Valaoritis a conservé l’usage d’images insolites et insolentes, de métaphores portées au rouge comme le fer dans les aciéries. Un des amis grecs de Valaoritis, Andréas Embirikos avait d’ailleurs intitulé Haut Fourneau son premier recueil de poèmes surréalistes. On a peu l’habitude dans les milieux littéraires de comparer le poète à un métallurgiste et pourtant beaucoup de textes de ce recueil témoignent d’une activité bouillonnante, de fusions et d’effusions de mots évoquant la fournaise alchimique de quelque aciérie littéraire. Le monde poétique de Nanos Valaoritis est un monde diffracté par rapport au monde naturel. Une fois plongés dans la substance de son langage, les mots cessent d’avoir un sens rectiligne et y acquièrent une forte oblicité. C’est cela qui me paraît le mieux caractériser cette œuvre singulière : une oblicité spontanée, conforme aux lois optiques et secrètes de l’incandescence et qui révèle, en ces courts textes l’avers des mots, l’envers des sens et le revers des métaphores. »   

De son exil étatsunien, Nanos Valaoritis n’en oublie pas la Grèce pour autant, puisqu’il y intervient souvent, par le biais d’essais et d’articles théoriques sur le surréalisme, le modernisme, le structuralisme ou l’avant-garde, pour des revues grecques. De 1989 à 1996, il fait paraître la revue Synteleia (Fin des Temps), qui ressort de 2003 à 2008, sous le nom de Nea Synteleia (Nouvelle Fin des Temps). En 2003, il revient s’installer en Grèce, à Kolonaki, dans le centre d’Athènes, dans l’appartement familial. Comme beaucoup de Grecs, Nanos Valaoritis voit en l’Allemagne l’artisan des problèmes, de la crise qui étrangle son pays : « Berlin et Bruxelles se comportent comme au temps de l’impérialisme romain. Les classes moyennes grecques paient d’énormes taxes, seuls les plus riches y échappent, les armateurs surtout. Ensuite, l’Allemagne nous prête de l’argent, mais nous contraint à acheter des produits allemands. Aujourd’hui, l’Allemagne craint l’effet boomerang si les pays du Sud ne peuvent plus rien acheter. » Nanos Valaoritis a publié quatre romans, dont Les bras cassés de la Vénus de Milo, quatre récits et livres de nouvelles, dont Le chien de Dieu, des essais, dont Modernisme, avant-garde et Pali et surtout, une vingtaine de livres de poèmes.

Nanos Valaoritis - qui est avec Andréas Embirikos, Nikos Engonopoulos et Odysseas Elytis, l'un des principaux représentants du surréalisme en Grèce -, est le plus grand poète grec contemporain.


Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules)

À lire (en français) : Amer carnaval, édition bilingue français/grec présentée et établie par Photini Papariga. Préface de Christophe Dauphin, (Les Hommes sans Epaules éditions, 2017), Paramythologies (L’Harmattan, 2011), La Boîte de Pandore (L’Harmattan, 2008), Anidéogrammes (L’Harmattan, 2007), Mon Certificat d’éternité (L’Harmattan, 2003), Soleil exécuteur d’une pensée verte (Digraphe, 2000),  Terre de diamant, avec seize dessins de Marie Wilson, (Wilson, 1958).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules




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Publié(e) dans le catalogue des Hommes sans épaules


 
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