Paul ELUARD

Paul ELUARD



LES GILETS JAUNES MARCHENT CONTRE LA VIOLENCE D’ÉTAT

ET RENDENT HOMMAGE À PAUL ÉLUARD

Samedi 18 mai 2019, les Gilets Jaunes Écouen/Ézanville/Saint-Brice-sous-Forêt, partis de l’Hôtel de ville de Saint-Brice-sous-Forêt (Val d’Oise) ont marché contre la violence d’État (un décès, 202 blessures à la tête, 21 éborgnés et cinq mains arrachées…), jusqu’au rond-point de la ZA, où fut planté l’arbre de la Dignité. Au cours du trajet une halte fut faite devant la maison de Paul Éluard. Puis, arrivés sur le rond-point de la ZA, les Gilets Jaunes poursuivirent la lecture de poèmes de Paul Éluard et d’autres. Ainsi de Benjamin Péret, d’André Breton… car, il faut être allé au fond de la douleur humaine, en avoir découvert les étranges capacités, pour pouvoir saluer du même don sans limites de soi-même ce qui vaut la peine de vivre…. Car, le seul mot liberté est tout ce qui m'exalte encore. Je le crois propre à entretenir, infiniment, le vieux fanatisme humain !

Christophe DAUPHIN

 

Nous sommes devant cette maison qui fut celle de Paul Éluard, le poète de l’amour, de la beauté, de la liberté et de la dignité ; dignité que nous allons planter dignement sur le rond-point. C’est un étrange et heureux hasard, mais c’est ainsi, Paul Éluard est de fait notre voisin, dans la lutte et la fraternité, c’est-à-dire dans la dignité. Cette modeste maison de trois pièces, propriété depuis 1990, de la ville de Saint-Brice-sous-Forêt, était promise à la destruction pure et simple en 2014, pour être remplacé par un parking de 120 places. « Je veux me débarrasser de ce 49-mètres-carrés tout rouillé, tout moche et vraiment dégueulasse », expliqua alors Alain Lorand, le maire UMP de l’époque toujours en fonction, assurant se faire l’écho de la « demande des citoyens ».

Mais s’il était envisagé de détruire sa maison, la municipalité n’entendait pas oublier pour autant Paul Éluard, puisque dans un soucis « hautement culturel », le maire proposait de donner le nom du poète au bitumeux parking. L’émoi et la mobilisation, notamment de l’association des Amis du Vieux Saint-Brice, relayés par la presse, furent telles, qu’il n’en fut finalement plus question. Charge toutefois, à l’association, de réunir la somme nécessaire à la rénovation et à la transformation de la maison en lieu culturel. Nous en sommes là. Car ne l’oublions pas, la culture, qui est notre bien commun, est tout aussi malmenée que peut l’être le peuple, chaque jour bafoué par un pouvoir illégitime, car au seul service de la classe dominante et de ses intérêts ; un pouvoir qui bafoue tout autant nos vies, notre environnement, nos services publics, nos valeurs de hautes luttes, rendues désormais creuses, désincarnées, mais pour nous, pas pour Paul Éluard : Liberté, Égalité, Fraternité !

Arrêtons-nous sur le mot Liberté. Nous savons, grâce au maire de Saint-Brice, que Paul Eluard pourrait rajouter une strophe à son célèbre poème « Liberté », soit : sur le parking, sur le bitume qui porte mon nom, j’écris ton nom Liberté ! Cela rend un étrange son de casserole. D’autant plus que dans une société où les échanges d’argent dominent la plus grande partie de l’activité sociale, où presque toute l’obéissance est achetée et vendue, il ne peut pas y avoir liberté ; oui, liberté, cette liberté, que Paul Éluard a chantée et portée dans un poème, qui, à défaut d’être son meilleur, est le plus connu ; publié, traduit et diffusé dans une France occupée et à travers toute l’Europe sous le manteau, par radio, par parachutage :  Et par le pouvoir d’un mot - Je recommence ma vie - Je suis né pour te connaître - Pour te nommer, Liberté. Il a également écrit : Et parce que nous nous aimons, nous voulons libérer les autres, car c’est bien par l’amour Paul Eluard, que nous pouvons élargir notre horizon à celui des autres.

Voilà ce qui a porté Paul Éluard sa vie durant, malgré le fait que sa condition sociale et ses ressources auraient très bien pu le guider vers d’autres routes. Car, né à Saint-Denis en 1895, il était le fils de gens modestes, issus de la Normandie rurale, mais qui avaient fait fortune, grâce à au père, marchand de biens, dans des affaires de lotissements et de revente de terrains. Cela a mis Éluard quasiment toute sa vie à l’abri des problèmes matériels. Mais cela ne l’a empêché, de tôt prendre parti pour les opprimés et les exploités et devenir l’homme et le poète du « oui à la vie ».

Pour cela un évènement monstrueux et déterminant l’y a aidé. Il s’agit de la Première Guerre mondiale, fondateur de la révolte éluardienne, comme de celle de ses amis. Mobilisé en 1914, Eluard part sur le front comme infirmier militaire et revient à la vie civile en 1918, avec le dégoût, à jamais, de la guerre, comme de la bêtise des hommes. Pour quelle raison cette guerre en 1914 ? Pour le profit. Et vous mes beaux Gilets Jaunes, pourquoi êtes-vous dehors ? N’est-ce-pas aussi contre la course aux profits de la même minorité au détriment de vos vies ?

 En 1914, le monde dit civilisé, garant de la morale et des libertés, a précipité sa jeunesse dans la boue, le sang et la mort : 18 millions de morts. En réaction, le mouvement Dada, auquel participe Éluard, déclenche un furieux incendie de révolte, bafouant ouvertement les « valeurs » que la réaction proclamait éternelles, pour la consolidation de ses principes et de ses privilèges. La jeune génération a payé un lourd tribut lors de ce désastre. Le soulagement fait place à la colère et à la rancœur, au désir de justice et de révolution. L’Europe n’a réussi qu‘à démontrer l’inanité de ses valeurs. Il faut l’achever.

Les jeunes artistes sont décidés à aller jusqu’au bout de leur colère. Éluard y participe activement. Cependant, dès 1922, Dada paraît moribond. Peut-on changer le monde par des scandales ou des canulars dont la répétition finit par lasser ? Le temps est venu d’inventer et de construire un monde neuf dont Dada n’aura été qu’une étape. Il s’agit à présent d’élaborer une méthode qui permette de réaliser le projet d’Arthur Rimbaud : Changer la vie !, auquel sera associé le Changer le monde de Karl Marx ; ces deux mots d’ordres ne feront plus qu’un pour Éluard et ses amis. Je veux parler de l’une des révolutions artistiques et intellectuelles capitales du XXe siècle, le surréalisme, qui n’est pas la quête d’un paradis supraterrestre, mais une culture et une exploitation de « l’ici ». Changer la vie implique de changer l’homme, qui vit médiocrement en dessous de ses moyens. En lui, s’étendent de vastes territoires qu’il est urgent de cultiver, comme le rêve ou l’inconscient ; ce que feront les surréalistes dans leurs œuvres, poèmes, tableaux ou sculptures.

Élaborant l’une des œuvres comptant parmi les plus hautes cimes de la poésie contemporaine, l’espace d’une soixantaine de plaquettes et livres de poèmes, dont les pics sont peut-être : Capitale de la douleur (1926), L'Amour la poésie (1929), La Vie immédiate (1932), La Rose publique (1935), et d’autres encore ; Paul Éluard a été de tous les combats contre le colonialisme, dès 1925 et la guerre du Rif au Maroc, en passant par la dénonciation de l’exposition coloniale de mai 1931 ; contre le fascisme en Espagne, en Grèce et ailleurs ; le nazisme, le racisme, l’injustice, tout ce qui mutile et amoindrit l’homme, son semblable.

Paul Éluard nous dit : « Je ne suis poète que parce que je suis solidaire des opprimés, tributaire des hommes qui peinent et qui espèrent, de ces hommes qui ont tout éprouvé et qui n’ont rien à perdre que leurs chaînes. Je ne me sépare pas du monde où je vis. J’essaie de savoir qui je suis et, le sachant, qui sont les autres. J’essaie de connaître autrui, et le sachant, qui je suis. Ma voix est vraiment commune. » Éluard affirme le rôle social du poète et de la poésie. Il nous dit encore : « Les poètes dignes de ce nom refusent, comme les prolétaires, d’être exploités. La poésie véritable est incluse dans tout ce qui ne se conforme pas à cette morale qui, pour maintenir son ordre, son prestige, ne sait construire que des banques, des casernes, des prisons, des églises, des bordels. La poésie véritable est incluse dans tout ce qui affranchit l’homme de ce lien épouvantable qui a le visage de la mort. Elle est aussi bien dans l’œuvre de Sade, de Marx ou de Picasso que dans celles de Rimbaud, de Lautréamont ou de Freud. Elle est dans l’invention de la radio, dans la révolution des Asturies, dans les grèves de France et de Belgique. Elle peut être aussi bien dans la froide nécessité, celle de connaître ou de mieux manger, que dans le goût du merveilleux. Depuis plus de cent ans, les poètes sont descendus des sommets sur lesquels ils se croyaient. Ils sont allés dans les rues, ils ont insulté leurs maîtres, ils n’ont plus de dieux, ils osent embrasser la beauté et l’amour sur la bouche, ils ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse et, sans se rebuter, essaient de lui apprendre les leurs. »

Pour les uns, la maison de Paul Éluard est un lieu de mémoire et de poésie ; pour les autres, une « baraque dégueulasse ». Éluard y a vécu, avec sa femme Gala et sa fille Cécile, de la fin de l’année 1920 à l’automne 1923. Les grands noms de l’avant-garde artistique de l’entre-deux-guerres en ont franchi le seuil, à commencer par le peintre allemand Max Ernst, lequel, soupçonné dans son pays d’être un bolchévik, arrive de Cologne à Saint-Brice, en 1922, sans le sou, et avec de faux-papiers, ceux d’Éluard à dire vrai. Ernst va former avec Gala et Paul, ce triangle amoureux qui a fait encore couler beaucoup d’encre.

Cette maison en piteux état a été un haut lieu de vie, de fête, de réunions, de contestations et de création. Éluard et Ernst y produisirent les livres Répétitions et Les Malheurs des Immortels. Y fut peints plusieurs grands tableaux de l’art moderne, notamment, Au rendez-vous des Amis, symbole de la Révolution surréaliste, peint par Max Ernst, le 5 décembre 1922. Ajoutons encore, toujours peints par Max Ernst, les tableaux, Ubu imperator, La Belle Jardinière, Sainte Cécile, Vieillard femme et fleur, La Femme chancelante, Souvenir de Dieu ou L’Immaculée Conception, etc.

La maison de Saint-Brice ne présente pas d’intérêt d’ordre architectural, mais elle fut par contre un véritable atelier de l’art moderne. Les années 1920-1923 représentent en effet une époque de transition essentielle entre Dada et Surréalisme. De cette époque dite des sommeils, date l’exploration de l’inconscient freudien par Éluard et ses amis ; les plus doués pour ces expériences étant René Crevel et Robert Desnos, le poète-résistant qui devait mourir du typhus en 1945 au camp de concentration de Terezin. On a maintes fois rapporté l’anecdote de Desnos endormi et poursuivant Éluard pour le poignarder dans le jardin de la maison de Saint-Brice.

Ce que l’on doit dire aussi, s’agissant de Paul Éluard ; c’est qu’il était un homme riche et complexe, à l’image de son œuvre ; qu’il n’échappait pas à la contradiction, notamment sur la question politique. La rupture entre Paul Éluard et ses amis surréalistes de la première heure, ceux qui se réunissaient notamment ici à Saint-Brice-sous-Forêt, André Breton en tête, intervient, en 1936. Les premiers sont ralliés à l’opposition de gauche, à Léon Trotsky, lorsqu’ils ne sont pas de tendances libertaires. Paul Eluard choisit le camp de l’URSS et de Staline, du Parti communiste français, qu’il rejoindra définitivement en 1943, pour en devenir l’une des principales vitrines culturelles.

Mon cher Paul, nous demeurons dubitatifs, lorsque tu déclares, à ton retour d’U. R.S. S, en mai 1950 : « Je savais bien qu’en U.R.S.S, on mange à sa faim mais je n’avais pas prévu une telle abondance de victuailles dans les magasins ni une telle foule d’acheteurs. » Ces propos sont accablants, quand on sait à quel point la terreur et la famine régnaient alors sur toute l’URSS. Ou encore, le 13 juin 1950, lorsque le fondateur du surréalisme qui fut ton grand ami, André Breton, dont la pensée politique penchait vers Trotsky, sans ignorer Charles Fourier, publie une « Lettre ouverte à Paul Eluard » : « Comment en ton for intérieur, peux-tu supporter pareille dégradation de l’homme en la personne de celui qui se montra ton ami ? ... A d’autres ! Ce n’est pas de ce bois-là qu’on fait les traîtres. » Breton fait allusion à Zavis Kalandra, leur ami de jeunesse qui vient d’être condamné à mort pour trahison par les staliniens tchèques au pouvoir.

La réponse d’Éluard se passe de commentaire : « J’ai trop à faire avec les innocents qui clament leur innocence pour m’occuper des coupables qui clament leur culpabilité. » Nous savons bien de quelle manière les staliniens obtenaient des aveux.

On ne comprend pas davantage que tu puisses donner un poème, très mauvais au demeurant, pour le soixante-dixième anniversaire de Staline. Tu écris : Car la vie et les hommes ont élu Staline - Pour figurer sur terre leur espoir sans bornes (L’Humanité, le 8 novembre 1949). Cet « espoir sans bornes », c’était le goulag.

Mais, nous le savons, Éluard n’aura pas été le seul, loin de là, à ne pas voir ou à ne pas vouloir voir ; ce qui est paradoxal chez lui, dont un maître livre se nomme justement, Donner à voir (1939), ou un autre encore, Les Yeux fertiles (1936) ; deux titres magnifiques.

C’était aussi cela Paul Éluard, mais certainement pas que cela, nous l’avons dit. Paul Éluard ne saurait être réduit à une image d’Epinal ou à celle d’un saint François d’Assise du communisme. Paul Éluard se disait Esclave de l’amour, comme on peut l’être de la liberté.

Paul Eluard finalise l’écriture de son dernier grand poème durant l’été 52, à Bénac en Dordogne, chez sa troisième femme, Dominique. Dans les premiers jours de septembre, une crise d’angine de poitrine le contraint à un retour précipité à Paris.

Le 18 novembre 1952, Paul Éluard succombe à une crise cardiaque. Il avait 56 ans. Quatre jours plus tard, des milliers de personnes l’accompagnent au cimetière du Père-Lachaise.

Nous terminerons par la lecture d’un extrait du dernier poème écrit par Paul et qui s’intitule « Le château des pauvres ».

Christophe DAUPHIN

Texte lu à Saint-Brice-sous-Forêt, samedi 18 mai 2019.

 

LE CHÂTEAU DES PAUVRES

(Extraits)

 

Une longue chaîne d'amants

Sortit de la prison dont on prend l'habitude

 

Sur leur amour ils avaient tous juré

D'aller ensemble en se tenant la main

Ils étaient décidés à ne jamais céder

Un seul maillon de leur fraternité

 

La misère rampait encore sur les murs

La mort osait encore se montrer

Il n'y avait encore aucune loi parfaite

Aucun lien admirable

S'aimer était profane

S'unir était suspect

 

(..) Il y avait bien loin de ce Château des pauvres

Noir de crasse et de sang

Aux révoltes prévues aux récoltes possibles

 

Mais l'amour a toujours des marges si sensibles

Que les forces d'espoir s'y sont réfugiées

Pour mieux se libérer

 

(..) Château des pauvres les pauvres

Dormaient séparés d'eux-mêmes

Et vieillissaient solitaires

Dans un abîme de peines

Pauvreté les menait haut

Un peu plus haut que des bêtes

Ils pourrissaient leur château

La mousse mangeait la pierre

Et la lie dévastait l'eau

Le froid consumait les pauvres

La croix cachait le soleil

 

Ce n'était que sur leur fatigue

Sur leur sommeil que l'on comptait

Autour du Château des pauvres

Autour de toutes les victimes

Autour des ventres découverts

Pour enfanter et succomber

Et l'on disait donner la vie

C'est donner la mort à foison

Et l'on disait la poésie

Pour obnubiler la raison

Pour rendre aimable la prison

 

Pauvres dans le Château des pauvres

Nous fûmes deux et des millions

A caresser un très vieux songe

Il végétait plus bas que terre

Qu'il monte jusqu'à nos genoux

Et nous aurions été sauvés

Notre vie nous la concevions

Sans menaces et sans œillères

Nous pouvions adoucir les brutes

Et rayonnants nous alléger

Du fardeau même de la lutte

 

(..) Quoi qu'il arrive nous vivrons

Et du fond du Château des pauvres

Où nous avons tant de semblables

Tant de complices tant d'amis

Monte la voile du courage

Hissons-la sans hésiter

Demain nous serons pourquoi

Quand nous aurons triomphé

 

Une longue chaîne d'amants

Sortit de la prison dont on prend l'habitude

 

La dose d'injustice et la dose de honte

Sont vraiment trop amères

 

Il ne faut pas de tout pour faire un monde il faut

Du bonheur et rien d'autre (..)

 

Paul ÉLUARD (in Poésie ininterrompue II, Gallimard, 1953).

*

Eugène Émile Paul Grindel, alias Paul Éluard (il ne prendra le pseudonyme d’Éluard - nom de sa grand mère maternelle - qu’à l’âge de vingt-et-un ans), naît le 14 décembre 1895, à Saint-Denis. Son père, qui est marchand de biens, amasse une petite fortune dans des affaires de lotissement et de revente de terrains. Sa mère, ancienne couturière, est issue d’une famille modeste, et tient un atelier de couture. Jusqu’à l’âge de seize ans, l’enfance d’Éluard se passe sans problème.

Trois faits vont alors bouleverser sa vie. Lors de vacances en Suisse, avec sa mère, il tombe gravement malade. On découvre qu’il souffre d’une hémoptysie (crachement de sang). Paul est hospitalisé au sanatorium de Clavadel. Il y écrit ses premiers poèmes, et y fait la rencontre d’Helena Dmitrievna Diakonova dite Gala, une jeune russe de dix-sept ans. Sa beauté comme sa culture impressionnent d’emblée le poète. Avec Gala, la poésie amoureuse d’Éluard prend son envol : J’aurai des nouvelles de toi - Si je pénètre le soleil. De retour à Paris, Éluard publie son premier recueil de poèmes (à compte d’auteur), Premiers poèmes (1913), puis l’année suivante Dialogues des inutiles (recueil qu’il détruira par la suite), sous le nom de Paul-Eugène Grindel. La guerre éclate. Le jeune poète est mobilisé peu après sa sortie du sanatorium. Sur le front, il écrit des poèmes qu’il signe pour la première fois du nom d’Éluard. Le recueil Le Devoir, paraît en 1916. La passion brûle entre la jeune Russe et le jeune poète. De Moscou, Gala traverse l’Europe à feu et à sang pour retrouver Paul (alors en uniforme) à Paris, et l’épouse le 21 février 1917, au grand dam des parents Grindel, très inquiets de l’intrusion dans leur vie de cette Russe, qui restera pour eux une étrangère. Éluard passe davantage de temps à l’hôpital qu’au front. Il écrit des Poèmes pour la paix (Imprimerie du Petit Mantais, 1918), et revient à la vie civile en 1918, avec le dégoût, à jamais, de la guerre, comme de la bêtise des hommes. Il devient le père d’une petite Cécile, née le 11 mai 1918 : J’ai eu longtemps un visage inutile, mais maintenant j’ai un visage pour être aimé. J’ai un visage pour être heureux. Employé par son père, il se révèle être un piètre commerçant.

À l’hôtel des Grands Hommes, à Paris (près du Panthéon), il rencontre trois garçons (grâce à Jean Paulhan), anciens combattants tout comme lui : André Breton, Louis Aragon et Philippe Soupault (déjà surnommés les Trois mousquetaires.) Il sera le quatrième. Les jeunes poètes viennent de fonder la revue Littérature, et sont sur le point de se rallier à Dada, mouvement rebelle et anti-tout, dont Tristan Tzara est le fondateur. De Zurich à Barcelone, de Hanovre à Cologne, Dada déferle sur la vieille Europe exsangue, tout en rêvant de lui donner le coup de grâce. La guerre est achevée, mais la jeune génération a payé un lourd tribut lors de ce désastre. Le soulagement fait place à la colère et à la rancœur. Les jeunes artistes sont décidés à aller jusqu’au bout de leur colère. Éluard y participe activement et publie Les Animaux et leurs hommes. Les Hommes et leurs animaux (Au Sans Pareil, 1920), ainsi que le premier numéro de sa petite revue Proverbe. Cependant, dés 1922, Dada paraît moribond. Le temps est venu d’inventer et de construire un monde neuf dont Dada n’aura été qu’une étape. La méthode, ce sera le Surréalisme. Un Cadavre (octobre 1924), est le premier texte collectif du groupe. Un pamphlet au vitriol qui s’en prend durement à Anatole France (qui vient de mourir), dont on célèbre officiellement la mémoire. Pour les surréalistes, France symbolise l’homme de lettres, officiel et pompeux : « Tes semblables, cadavre, nous ne les aimons pas. » Avec Breton, Aragon, Péret et Unik, Paul Eluard adhère au Parti communiste français et collabore à la revue Clarté.

Les années 1925-29, sont fertiles en chefs-d’œuvre : Capitale de la douleur (Gallimard, 1926), Les dessous d’une vie ou la pyramide humaine (Cahiers du Sud, 1926), Défense de savoir (Éditions surréalistes, 1928), et L’Amour la poésie (Gallimard, 1929) : Ses yeux sont des tours de lumière - Sous le front de sa nudité. À cette époque, le poète soutient la révolte des Marocains contre l’occupation française. Le Parti communiste est alors le seul parti à appuyer cette position (ce qui favorise le rapprochement et l’adhésion des surréalistes.) De liaisons en flirts de passage, Paul et Gala s’éloignent l’un de l’autre: « L’amour n’était plus présent. Et cela avait l’air d’un châtiment. » (Lettre à Gala, juin 1929). Il tente de reconquérir en vain sa femme, car il sait que tout est fini entre eux. L’amour s’échappe : Ta chevelure glisse dans l’abîme qui justifie notre éloignement. Un voyage à Cadaquès en 1929, chez Salvador Dali, confirme tous les soupçons du poète. Gala reste à Cadaquès. Paul rentre seul à Paris : La vie s’est affaissée mes images sont sourdes - Tous les refus du monde ont dit leur dernier mot - Ils ne se rencontrent plus ils s’ignorent - Je suis seul je suis seul tout seul.

Le 21 mai 1930, en compagnie de René Char, Paul aborde une jeune femme devant Les Galeries Lafayette. Il s’agit de Maria Benz dite Nusch. Née en 1906, à Mulhouse, Nusch est figurante au Grand Guignol. Elle devient à son tour la compagne et l’inspiratrice du chant éluardien durant dix-sept années toujours plus claires. À la mort de son père, Paul hérite d’une petite fortune. L’argent permet matériellement de vivre, mais aussi d’aider les amis et d’acheter des œuvres d’art. Aidé, il est vrai, par la naissance, Éluard n’aura jamais d’autre métier que celui de poète. Les années 1931-35, comptent parmi les plus heureuses de la vie du poète. Divorcé de Gala en 1931, il épouse Nusch le 21 août 1934. Éluard accumule les chefs-d’œuvre : La Vie immédiate (Éditions des Cahiers Libres, 1932), Comme deux gouttes d’eau (José Corti, 1933), La Rose publique (Gallimard, 1934), Nuits partagées (G.L.M, 1935), et Facile (G.L.M, 1935) : Tu es l’eau détournée de ses abîmes - Tu es la terre qui prend racine - Et sur laquelle tout s’établit. Tous les yeux sont tournés vers le combat que se livrent en Espagne, fascistes et républicains. Lorsque Guernica est bombardée le 26 avril 1937, Éluard écrit : Les femmes ont le même trésor - Dans les yeux - Les hommes le défendent comme ils peuvent - Les femmes les enfants ont les mêmes roses rouges - Dans les yeux - Chacun montre son sang.

La rupture avec André Breton intervient à l’occasion de la collaboration d’Éluard à la revue Commune (proche du P.C.F). Mobilisé dans l’intendance au début de la Seconde Guerre mondiale, Éluard s’installe avec Nusch à Paris, au 35 rue de la Chapelle, et ceci peu après le désastreux armistice de 1940. Les temps sont troubles. Durant cette période, il réadhèrera au Parti communiste et se réconciliera avec Aragon. Au milieu d’une grande confusion idéologique comme en pleine tourmente nazie et en l’absence d’André Breton, de Benjamin Péret, un groupe de jeunes poètes va reprendre le flambeau du surréalisme. Il s’agit de La Main à Plume (par référence à Rimbaud), qui va mener de front publications collectives et individuelles, conçues comme autant d’actes de résistance au fascisme et à l’envahisseur nazi. Noël Arnaud (qui ne ralliera le groupe qu’à compter de la deuxième publication collective) en deviendra le secrétaire, Jean-François Chabrun en deviendra le théoricien, Robert Rius, le responsable de fabrication, et Marc Patin, la véritable incarnation poétique. Nous approchons de la fin de l’année 1941. Le groupe de La Main à Plume est lancé et entreprend le regroupement des surréalistes demeurés sur le territoire français. Le premier contact envisagé est celui de Paul Éluard. Le contexte dramatique de la période vient balayer (provisoirement) les querelles du passé. Le lien (qui s’avèrera aussi fructueux que tumultueux) va s’établir. Marc Patin (1919-1944), alors âgé de 22 ans, demeure le plus actif et le plus entreprenant du groupe sur le sujet Éluard. Il ne faut y voir aucun hasard. Marc Patin a de nombreux points communs avec Éluard, qui va devenir son ami. J’efface mon image je souffle ses halos - Toutes les illusions de la mémoire - Tous les rapports ardents du silence et des rêves - Tous les chemins vivants tous les hasards sensibles - Je suis au cœur du temps et je cerne l’espace, écrit Paul Eluard ; La jeunesse me possède l’espace me comprend – Et je fais corps avec l’éternelle saison, lui répond Marc Patin, ce jeune prodige qui devait disparaître tragiquement en Allemagne, en 1944, à l’âge de 24 ans.

La collaboration de Paul Eluard à La Main à Plume, intervient dès la troisième publication collective : « Vous avez ravivé l’espoir incommensurable que j’ai eu si longtemps en une action surréaliste collective. » Paul Éluard donne : « Poésie involontaire et poésie intentionnelle », l’un de ses textes comptant parmi les plus célèbres.  Poésie et vérité 42, le célèbre recueil de Paul Eluard, paraît aux éditions de La Main à Plume. L’achevé d’imprimer indique la date du 3 avril 1942. En réalité, le recueil est volontairement antidaté de six mois, de manière à contourner l’ordonnance allemande sur la censure, et paraît réellement le 2 octobre 1942. Il s’agit d’une plaquette de 28 pages, au format 104 X 131, tirée à 5 000 exemplaires sur papier ordinaire, et comportant dix-sept poèmes d’amour et de révolte, dont le célèbre poème « Liberté », composé durant l’été 1941 : Sur mes cahiers d’écolier – Sur mon pupitre et les arbres – Sur le sable sur la neige – J’écris ton nom… - Et par le pouvoir d’un mot – Je recommence ma vie – Je suis né pour te connaître – Pour te nommer – Liberté. Le succès de la plaquette dépasse toutes les prévisions de La Main à Plume. Marc Patin, Chabrun et Arnaud, allant jusqu’à distribuer le recueil, tiré sous forme de tracts sur du papier journal, dans les lycées ou les facultés. Dans une France occupée, divisée, muselée et majoritairement inerte, Éluard va multiplier les textes d’éveil et de combat : Le Livre ouvert (Cahiers d’Art, 1940), Blason des fleurs et des fruits (chez l’auteur, 1940), Choix de poèmes (Gallimard, 1941), Le Livre ouvert II (éd. Cahiers d’art, 1942), La Dernière nuit (Cahiers d’art, 1942), Poésie et vérité 1942 (Ed. la Main à plume, 1942), Poésie involontaire et poésie intentionnelle (Seghers, 1942), Les Sept Poèmes d’amour en guerre (éd. des Francs-tireurs partisans du Lot, 1944), Pour vivre ici (Van Krimpen, La Haye, 1944), Le Lit la table (éd. des Trois Collines, Genève, 1944), Les Armes de la douleur (Comité national des écrivains, 1944), Dignes de vivre (Julliard, 1944). Ses poèmes sont publiés au grand jour ou clandestinement (pour les plus engagés), avec des moyens précaires. À la Libération de Paris, un livre le couronne au grand jour : Au Rendez-vous allemand (éd. de Minuit, 1944) : Comprendre gît sous la vermine - Sous le bruit ruminant des mouches - Le ciel la terre se limitent - À la destruction de l’homme - Voir clair ne sonne que ténèbres. Jamais le langage poétique n’avait été transformé si spontanément et si naturellement en arme. La poésie s’est faite tract, libelle, affiche, parachutée du ciel, lancée sur les ondes, colportée de bouche à oreille... C’était L’Honneur des poètes. Un Honneur à propos duquel Benjamin Péret trouvera beaucoup à redire.

À l’armistice, Éluard est le poète officiel et la vitrine culturelle du Parti communiste. Il est fêté et invité partout, et voit sa gloire croître avec la parution de Poésie ininterrompue (Gallimard, 1946) : Le poids des murs ferme toutes les portes - Le poids des arbres épaissit la forêt - Va sur la pluie vers le ciel vertical - Rouge et semblable au sang qui noircira. Paul jouit d’une notoriété qui le place aux premiers rangs de la vie littéraire française. Jeudi 28 novembre 1946, Nush tombe subitement, foudroyée par une hémorragie cérébrale. Le poète est anéanti, Le temps déborde. Eluard est au bord du suicide. Le poète va substituer à l’amour d’un seul être, une plus vaste somme de fraternité humaine. Il passera de l’horizon d’un homme à l’horizon de tous. Il publie comme on se débat Le Dur désir de durer (Bordas, 1946), Objet des mots et des images (Opéra, 1947), Elle se fit élever un palais (Maeght, 1947), et le bouleversant recueil Le Temps déborde (Éd. Cahiers d’art, 1947). Suivront Corps mémorable (Seghers, 1947), Poèmes politiques (Gallimard, 1948), et une anthologie de ses poèmes, Le meilleur choix de poèmes est celui que l’on fait pour soi (éd. du Sagittaire, 1947). Éluard devient l’un des principaux porte-parole du Parti communiste. Il se rend en Grèce où il « participe » à la bataille de Grèce, en gravissant à dos d’âne les pentes du Mont Grammos, centre de la résistance, et vit avec les partisans. Avec Roger Garaudy, il représente la France au congrès de la paix à Mexico (1949). Il y retrouve son ami Pablo Neruda, et fait la rencontre de Dominique, une pacifiste de trente-cinq ans qui vit depuis quatre mois au Mexique. Très rapidement une idylle se noue. Le couple voyage en Europe, dans les pays de l’Est et visite les amis : Nezval à Prague, Picasso à Vallauris, Tzara à Souillac, le poète Ehrenbourg à Moscou. À son retour d’U.R.S.S, en mai 1950, le poète déclare : « Je savais bien qu’en U.R.S.S, on mange à sa faim mais je n’avais pas prévu une telle abondance de victuailles dans les magasins ni une telle foule d’acheteurs. » Ces propos sont accablants, quant on sait à quel point la terreur et la famine régnaient alors sur toute l’URSS. Il fallut très certainement une bonne dose d’aveuglement ou de cynsime à Eluard, pour oser affirmer une pareille absurdité. Le 13 juin 1950, André Breton publie une Lettre ouverte à Paul Eluard : « Comment en ton for intérieur, peux-tu supporter pareille dégradation de l’homme en la personne de celui qui se montra ton ami ? ... À d’autres ! Ce n’est pas de ce bois-là qu’on fait les traîtres. » Breton fait allusion à Zavis Kalandra, dirigeant trotskiste tchèque qui vient d’être condamné à mort pour trahison par les staliniens tchèques au pouvoir. La réponse d’Éluard est déconcertante : « J’ai trop à faire avec les innocents qui clament leur innocence pour m’occuper des coupables qui clament leur culpabilité. » Innocent, Kalandra sera fusillé comme bien d’autres opposants au totalitarisme stalinien. Éluard épouse Dominique le 15 juin 1951 et publie Le Phénix (G.L.M, 1951). Il s’agit du recueil de la résurrection et du retour à la vie.

Une crise cardiaque le terrasse le 18 novembre 1952. Des milliers de personnes l’accompagnent au cimetière du Père-Lachaise.

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Épaules).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules




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