René DEPESTRE

René DEPESTRE



RENÉ DEPESTRE, LA RAGE DE VIVRE DANS LA RÉVOLTE & LA TENDRESSE

(extrait)

 

par Christophe DAUPHIN

 

Tutoyant la grande histoire comme la petite et quelques-uns de ses acteurs les plus importants, en politique comme en poésie, de Mao-Tse-Toung à Ho Chi Minh, en passant par Fidel Castro ou Che Guevara... mais aussi Paul Éluard, Albert Camus, Pablo Neruda, Nicolas Guillén, Jorge Amado (qui lui écrit en 1973 : « … Je ne te perds pas de vue dans tes traversées, de poème en poème, de récits en récits, La Femme-Jardin et Hadriana, je te rejoins ici et là, dans ta chevauchée débridée jusqu’à ce que tu plantes ta tente d’écrivain nomade à l’intérieur de la France, ton rire chaleureux et joyeux aux lèvres, alors que continue à briller la petite lampe sur la mer »), Gabriel Garcia Marquez, Nicolas Guillen, André Breton, Franz Fanon, Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire...  impossible de citer tout le monde ; la vie de René Depestre qui se dit « né de la rage allumée dans la terre  et fils païen de la pluie et du feu », épouse tous les chaos comme tous les espoirs de son temps, et aux premières loges. Elle est, c’est le moins que l’on puisse dire, mouvementée, pleine de rebondissements, de révolutions, d’expulsions, de combats, d’expériences intenses, riches, épiques et poétiques par essence comme par choix. Dans Bonsoir tendresse (2018), le poète « Haïtien errant » qui « porte tendrement sa couleur de peau », revient sur cet incroyable chemin de vie engagé en poésie, entre révolte et tendresse, la rage de vivre ! « Ce n’est pas une autobiographie à proprement parler, car il y a plusieurs périodes que je n’aborde pas. C’est l’histoire de mes idées et de la problématique communiste », résume-t-il humblement. La photo du Che trône toujours au-dessus de lui dans son bureau-bibliothèque, avec celles d’Aimé Césaire et le portrait de Toussaint Louverture. L’œil est toujours vif, la pensée vivace, la voix douce, son sens de l’accueil, sa gentillesse, son écoute ; de cela, rien n’a changé depuis notre première rencontre en 1993. C’est Jean Breton son vieil ami qui nous présenta, lors de la remise du prix Apollinaire, qu’il venait de recevoir pour son Anthologie personnelle. Et que nous dit-il, René ? Que la tendresse est le maître mot de la langue française, car il s’agit de « la valeur culturelle la plus importante qui vaut plus que la liberté. La tendresse devrait dominer les relations humaines. C’est une leçon capitale pour moi. » Réalisme, onirisme, merveilleux, érotisme-solaire (« J’ai toujours eu une vision solaire, éclairante, presque illuminée, des choses de l’amour. Je rattache l’expérience érotique à une sorte de merveilleux. Je suis convaincu qu’il existe un réel merveilleux féminin »), sensualité, humour, fraternité, amour, douleur, révolte, créolité ou Haïtianité ; l’œuvre-vie de René Depestre, l’une des plus importantes de notre temps, est un chant du rêve en action, sachant que nous vivons un temps où les hommes cherchent – des fétiches et des mots magiques – à accrocher aux malheurs quotidiens : - les mots amour espoir et liberté – meurent de froid et de chagrin – sur toutes les lèvres. Le jeune homme de dix-neuf ans, comme le poète de la maturité  l’avouera plus tard en 1992, en préparant une anthologie de ses poèmes, rêvait de parvenir un jour à intégrer au langage poétique ses haut et ses bas d’individu, en osmose avec l’évènement le plus actuel ou la circonstance la plus immédiate : le rêve ou l’action, un corps nu de jeune fille, ou une grève de mineur de fond, la sève qui monte au sommet d’un flamboyant ou celle qui alimente le combat décolonial, une nuit de carnaval à Jacmel ou le destin de la révolution. En brisant en lui la cloison des antinomies, il mettrait en relation, et en état de poésie, entre le rêve et la conscience éveillée, les réalités les plus dissemblables de la condition humaine. Vécues avec une égale intensité, elles seraient suffisamment mêlées à son souffle pour s’ajouter, avec humour et sensualité, l’expérience de toutes les choses douces et bonnes, tendres et belles, qui font de notre traversée de la vie une aventure sans prix. Le pari a été tenu et réussi !

 

Haïti dans tous les rêves

 

René Depestre est né le 29 août 1926 à Jacmel (Haïti). Sa ville natale comme son enfance sont très présentes dans son œuvre, notamment dans son chef d’œuvre romanesque, Hadriana dans tous mes rêves (1988) : « Chaque fois que je prends la plume, je suis aussitôt projeté dans un matin jacmélien frémissant de lumière et de chants d’oiseaux ». En 1936, son père, pharmacien, décède, et le jeune Depestre doit aller vivre chez sa grand-mère. C’est grâce aux sacrifices de sa mère, qui se débat dans des travaux de coutures avec une machine à coudre, qu’il peut poursuivre des études, ce dont gardera trace un poème fameux, « La machine Singer » : La machine Singer n'était pas toujours -  une machine à coudre attelée jour et nuit - à la tendresse d'une fée sous-développée. - Parfois c'était une bête féroce - qui se cabrait avec des griffes - et qui écumait de rage - et inondait la maison de fumée - et la maison restait sans rythme ni mesure - la maison cessait de tourner autour du Soleil - et les meubles prenaient la fuite - et les tables surtout les tables - qui se sentaient très seules - au milieu du désert de notre faim - retournaient à leur enfance de la forêt.

René Depestre accomplit ses études primaires chez les Frères bretons de l’instruction chrétienne, puis, de 1940 à 1944, suit ses études secondaires au sein du lycée Alexandre-Pétion à Port-au-Prince (..) Première rencontre déterminante, outre celle de l’écrivain haïtien Jacques Roumain, celle d’Aimé Césaire. Ces deux-là se retrouveront bien vite pour ne plus se quitter. René témoigne : « J’avais 17 ans. J’étais en terminale. Césaire est venu animer un séminaire en Haïti de mai à septembre 1944. J’ai suivi ses cours avec passion. Il nous a parlé de Victor Hugo, de Baudelaire, du Romantisme, comme jamais personne avant lui. Ça m'a donné l'expérience d'un élève de khâgne…  Je l’ai revu, à Paris, lorsque j’étais étudiant à la Sorbonne et à Sciences Po. Il tenait une sorte de salon, chez lui, au 10 de la rue de l’Odéon. Les dimanches après-midi, j’y rencontrais beaucoup de gens connus, tels Camus, Picasso, Max-Pol Fouchet... Ils parlaient de culture et de civilisation. » Mais pour l’heure, Étincelles, son premier livre de poèmes paraît en 1945, et le fait connaître, à l’âge de dix-neuf ans. La poésie, « c’est - quand une révolution - donne soudain des ailes - aux nègres aux tortues ». Dans la foulée, le jeune poète fonde avec trois amis, Théodore Baker, Jacques-Stephen Alexis, et Gérald Bloncourt, la revue La Ruche (1945-46) : « On voulait aider les Haïtiens à prendre conscience de leur capacité à rénover les fondements historiques de leur identité », rapporte Depestre (in Le métier à métisser), qui ajoute : « Au départ, à 19 ans, j’ai voulu être à la fois homme d’action, militant de la révolution, et poète. Je n’ai jamais pu m’accomplir dans ces deux domaines en même temps. Soit on porte le fusil et on agit, soit on est poète. Mais il faut surtout remarquer que cette opposition est directement issue des affrontements du XXe siècle. Dans le bloc communiste dont je faisais partie, on me mettait sans cesse des bâtons dans les roues. Tous les bureaucrates, ceux qui se servent de clichés, de poncifs. La plupart en somme ! Le monde, c’est le monde des idées reçues. Ou des religions du salut. Et on patauge toute la vie dedans. Il y a des gens, des éclaireurs, qui essaient d’étudier, de comprendre, de bousculer les stéréotypes. C’est le rôle des intellectuels, des intelligentsias. Et moi j’ai toujours été une sorte de franc-tireur qui fait du jogging dans le surplace sans fin du monde ! »

Puis, il y eut, en décembre 1945, la venue d’André Breton à Haïti, peu de temps avant son retour en France, à la fin de son exil nord-américain. Port-au-Prince où il rejoint Mabille et Lam, Breton doit donner une série de conférences (..) À l’issue de la première conférence de Breton, le journal La Ruche lance un appel à l’insurrection, avec pour résultat une grève d’étudiants qui ne tarde pas à prendre le caractère d’une grève générale. Le Palais national d’Haïti est pris d’assaut et les membres du gouvernement sont faits prisonniers. » (..) Depestre rencontre les intellectuels et les poètes haïtiens de son temps, tels Jean Price-Mars, Léon Laleau, et René Bélance qui préface son deuxième recueil, Gerbe de sang en 1946. Depestre, qui a participé à la fondation du Parti communiste haïtien, fait partie des dirigeants du mouvement étudiant révolutionnaire de janvier 1946, qui parvient à renverser le président Élie Lescot, mais très vite, l’armée prend le pouvoir : Depestre est arrêté et emprisonné, avant d’être exilé en France où il poursuit des études de lettres et sciences politiques, à la Sorbonne (1946-1950)...  

 

Poète haïtien errant (1946-1958)

 

À Paris, en 1946, René Depestre fréquente de nombreux artistes étrangers, ainsi que les intellectuels du mouvement de la négritude, qui se réunissent autour d’Alioune Diop et de la revue Présence Africaine. Depestre participe activement aux mouvements de décolonisation en France. Cela lui vaut d’être expulsé du territoire : « J’ai eu des ennuis avec la préfecture car je menais une action anticolonialiste très forte. J’ai fini par être expulsé de France alors que je terminais sciences Po et une licence de lettres à la Sorbonne. » Il gagne la Hongrie (sa première femme, épousée en 1949, Edith Gombos Sorel, est une Juive d’origine hongroise), puis Prague d’où il est également expulsé en 1952, puis Cuba, invité par le poète Nicolas Guillén. Mais, là encore, Depestre est arrêté et expulsé par le régime de Fulgencio Batista. Il erre alors en Autriche, puis au Chili (où il participe à l’organisation, avec Pablo Neruda et Jorge Amado, du congrès continental de la culture), en Argentine et enfin au Brésil. Cette période pour le moins mouvementée, René Depestre la résume ainsi pour nous : « Paul Éluard m’a aidé à quitter le pays et on m’a envoyé en Tchécoslovaquie, où j’ai découvert le communisme ». Il découvre surtout ce qu’il appelle une imposture : « Une dictature tenue par un groupe de gangsters ! J’ai donc été expulsé et je suis parti pour Cuba. Je venais de me marier avec une jeune juive qui était considérée comme une espionne... nous avons été expulsés de Cuba ! Nous sommes arrivés en Italie sans visa et nous avons encore été expulsés. Puis, nous sommes entrés clandestinement en France. À Paris, suite à un contrôle de papiers, j’ai encore été expulsé. Je suis parti pour Vienne où se tenait le congrès de la paix. Neruda m’a pris en amitié alors je suis parti pour le Chili et l’Argentine. En 1958, je suis rentré à Haïti. Duvalier m’a offert un poste aux affaires étrangères. Mais ça n’a pas marché : je me suis encore une fois retrouvé aux prises d’une dictature. »

René Depestre revient à Paris en 1956, pour prendre part au premier congrès panafricain organisé par Présence Africaine, en septembre 1956. La même année paraissent les poèmes de Minerai noir, qui évoquent les souffrances et les humiliations de l’esclavage : Que deviennent les nègres ? me demandes-tu. - Que deviennent les nôtres, tout le long des ports ? - Après avoir couru tant d’horizons lointains - Donne-moi des nouvelles du sang nègre - Dis-moi si Sao-Paulo le laisse tutoyer à sa guise les étoiles - Si Sao-Paulo le laisse dormir sur ses deux oreilles de coquelicots…

Depestre écrit dans Présence Africaine et d’autres revues comme Esprit et Les Lettres françaises. Il retourne en Haïti (1956-57). Refusant de collaborer avec le régime duvaliériste, il appelle les Haïtiens à la résistance et se retrouve en résidence surveillée : je crie non – j’accroche ce mot à mes gestes - je l’entoure de colère - pour qu’il éclate - toutes les fois que les lâches – s’apprêtent à dire oui.

  

De la poésie nationale et du marronnage

 

Entretemps, en 1955, avait éclaté la querelle Césaire-Depestre. Il s’agit en fait d’une querelle politique (sur fond de déstalinisation) et poétique (Césaire n’accepte pas la tentative de mise sous tutelle de la poésie et de l’imaginaire antillais sous le joug culturel français, fût-il communiste), qui oppose Césaire à Aragon et dont Depestre at été le déclencheur ; soit de la colère de Césaire de voir Depestre perdre le sens de la « forêt natale » et du « chant nécessaire ». En 1953 et 1954, Aragon a publié dans Les Lettres Françaises une série d’articles, dans la droite ligne du réalisme socialisme jdanovien, sur la nécessité et la possibilité, selon lui, de la « liquidation de l’individualisme formel en poésie », en cultivant le « lien charnel, vivant » entre l’écrivain et le peuple.

Au sortir de l’Occupation allemande, Aragon ressent la nostalgie du « grand tracteur français de l’alexandrin » en une métaphore très agricole et lance l’appel du retour au sonnet comme forme nationale. L’analogie avec la Renaissance de la Pléiade est tout à fait assumée, comme l’est aussi l’idéologie révolutionnaire communiste. C’est alors que René Depestre écrit la « lettre-détonateur » qu’Aragon publiera à la une des Lettres Françaises  (nº 573, 16-23 juin 1955). Il s’agit de la « Lettre au poète Charles Dobzynski » : « Je suis en train de résoudre, grâce à Aragon, le conflit où se débattait mon « individualisme formel »… Je me suis théoriquement rallié aux enseignements décisifs d’Aragon et d’ici peu l'accord se fera entre la nouvelle conscience que j’ai acquise du réalisme en poésie et les moyens émotionnels par lesquels ma sensibilité est appelée à illustrer ma compréhension des problèmes soulevés et résolus dans le « Journal d’une poésie nationale ». Je n’aurai pas fini de sitôt de réfléchir… » Le ton de la lettre laisse à penser que Depestre se fait disciple admiratif et soumis : « Aragon éclaire de son génie, de son exemple, la direction qui doit être la nôtre, poètes haïtiens. »

Présence Africaine saisit l’occasion d’organiser un débat sur la question et lance la discussion par une longue citation de la lettre de Depestre, qui débouche sur un soutien total aux vues de Césaire, le représentant de la négritude combattante (tous du côté de la poésie surgissant de la nuit primordiale plutôt que du travail formel anesthésiant), irrité de découvrir un Depestre tout en soumission et fascination. Pour Césaire, la poésie est un mythe opératoire : « La poésie est cette démarche qui, par le mot, l’image, le mythe, l’amour et l’humour, m’installe au cœur vivant de moi-même et du monde.  » Dans sa lettre-poème, « Réponse à Depestre, poète Haïtien, éléments d’un art poétique », Césaire vise évidemment Aragon à travers son ami haïtien. La prosodie traditionnelle d’Aragon devient « la gueuserie solennelle d’un air mendié » qui obligerait les colonisés et ex-colonisés à s’exprimer selon les normes d’une culture métropolitaine étrangère, « le ronron de leur sang à menuets » La réponse de Césaire (qui, en outre, après avoir adhéré au PCF va le quitter avec fracas en 1956), va clarifier la position des poètes de la négritude vis-à-vis de la poésie nationale d’Aragon, du parti et tenter et réussir à faire revenir Depestre à sa force propre ; celle, qu’il avait qualifié lui-même de « nouveau gouverneur de la rosée. » Cela se réalisera en 1956. Interrogé par Présence Africaine après le Premier Congrès et cité dans la Conclusion du débat sur la poésie nationale, Depestre déclare : « Sur le terrain du lyrisme, et de ses possibilités nègres, rien, mais absolument rien, quant au fond, ne saurait désormais me séparer de la position esthétique qu’a définie, l’an dernier, Aimé Césaire. » Depestre ajoutera plus tard (in Le Métier à métisser, 1998) : « Le mouvement politique auquel j'ai longtemps appartenu, celui des « révolutions » du XXe siècle, a failli truquer à tout jamais mon intégrité d’artiste et de citoyen. » Mais revenons-en à la réponse aussi juste que fulgurante et implacable Aimé Césaire, « Réponse à Depestre, poète haïtien. Éléments d’un art poétique », qui parait dans Présence Africaine, (nº I-II, avril-juillet 1955). Le poème est repris, hélas amputé de quelques vers qui l’amoindrissent quelque peu, sous le titre, « Le verbe marronner. À René Depestre, poète haïtien », dans l’œuvre poétique complète...

 

Poète à Cuba (1959-1978)

 

En 1959, René Depestre, convaincu par la révolution cubaine qui a provoqué en janvier 1959 le renversement du régime de Fulgencio Batista, écrit et publie aussitôt un article, qui va avoir une résonnance dans sa vie, comme il le raconte lui-même : « Dès le 7 janvier 1959 paraît sous ma plume, dans Le Nouvelliste, en première page : « Le sens d’une victoire » (..) Che Guevara invite Depestre, via Nicolas Guillen, à Cuba. Alors, poursuit René Depestre : « Je suis parti pour Cuba et ma vie a basculé en accédant au pouvoir : je suis devenu un communiste et un homme d’action. ». René Depestre s’investit dans la révolution cubaine, intervenant tour à tour, au sein du Ministère des Relations Extérieures, des Éditions nationales, du Conseil National de la Culture, de Radio Havana-Cuba, de Las Casas de las Américas et du Comité de préparation du congrès culturel de la Havane en 1967.

Avec Che Guevara, dont il devient un collaborateur et un ami, il travaille même à un projet de débarquement à Haïti (qui sera abandonné) pour y chasser la dictature de « Papa Doc ».  Depestre se souvient : « Je découvre l’Argentin, tout sourire, le torse nu dressé en travers du lit, en battle-dress, des bottes délacées de para, un pot de maté à la main : de Guevara émanait le « feu sacré ». Le futur visage de la lutte à mort contre l’impérialisme lui parla six heures durant, lâchant un mot, encore tabou, avant d’apposer son index sur sa bouche en signe de confidence : C’est une révolution socialiste…Dans sa vision des choses de l’histoire, l’idée de révolution, peu importe l’époque considérée, a la valeur d'une avancée de la civilisation. Les sociétés font la révolution dans l’espoir de civiliser les manifestations récurrentes de la barbarie. Le malheur est qu'il faille le recours à la violence pour corriger une histoire meurtrière de par sa nature même. »

Parallèlement, dans le cadre de ses responsabilités officielles, au sein de la révolution cubaine, René Depestre, responsable de l’imprimerie nationale, voyage dans le « monde communiste », en URSS, en Chine ou au Viêt-Nam, et rencontre notamment Hô Chi Minh et Mao Zedong. Il participe encore au festival panafricain d’Alger en 1969, et ce, tout en élaborant son œuvre poétique, et notamment ce qui demeure l’un de ses livres de poèmes les plus célèbres, Un arc-en-ciel pour l’Occident chrétien (1967) où se mêlent politique, érotisme, et vaudou (dont sa mère lui avait découvrir les cérémonies à Haïti) ; des thèmes qui traversent toute son œuvre : « Ce qui me poussait, et me pousse toujours, c’est la poésie comme force vitale, ce ne sont pas les dogmes ni les pouvoirs. Et s’il m’est arrivé de me battre, le fusil à la main, j’ai très vite senti que l’affrontement entre communisme et « monde libre », auquel j’ai pu croire dans ma jeunesse, recouvrait un besoin plus profond, celui d’établir une mondialité commune des esprits et des sensibilités, qu’il convient d’opposer maintenant à la politique des dogmes qui étouffent la poétique du vivre-ensemble des humanités sur la planète. »

(..)

Mais à Cuba, la situation se gâte entre Depestre et Fidel Castro. Accusé d'avoir produit des « écrits subversifs », dont notamment son anthologie Fuera del Juego (« hors du jeu ») qui critiquait le régime de La Havane, le poète cubain Heberto Padilla est emprisonné en 1971 et contraint à une autocritique publique. René Depestre prend publiquement sa défense « Il a fait une confession absolument lamentable. Ce n’était pas lui : les agents de la sécurité publique lui ont fait lire le texte. J’ai été témoin de cette injustice. À la fin de la réunion, j’ai pris la parole pour défendre Padilla. »

Depestre est aussitôt écarté de toutes responsabilités et se trouve relégué à l’université de La Havane, chargé de donner des cours à des policiers déguisés en faux étudiants : « Ma chaire était une fausse chaire et j’étais un faux professeur qui s’adressait à de faux étudiants. ». René Depestre affirme : « Il est difficile, pour un poète, d’être un bon stalinien ».

De ses vingt années à Cuba, le poète ne reniera rien, reconnaissant les acquis de la révolution, « sur le plan de la santé, de l’éducation et de l’émancipation des femmes ». Poète à Cuba (1973) portera un regard critique (notamment à propos de la liberté d’expression) sur l’évolution de la révolution cubaine. René Depestre rapportera plus tard : « Au départ, à 19 ans, j’ai voulu être à la fois homme d’action, militant de la révolution, et poète. Je n’ai jamais pu m’accomplir dans ces deux domaines en même temps. Soit on porte le fusil et on agit, soit on est poète. Mais il faut surtout remarquer que cette opposition est directement issue des affrontements du XXe siècle. Dans le bloc communiste dont je faisais partie, on me mettait sans cesse des bâtons dans les roues. Tous les bureaucrates, ceux qui se servent de clichés, de poncifs. La plupart en somme ! Le monde, c’est le monde des idées reçues. Ou des religions du salut. Et on patauge toute la vie dedans. Il y a des gens, des éclaireurs, qui essaient d’étudier, de comprendre, de bousculer les stéréotypes. C’est le rôle des intellectuels, des intelligentsias. Et moi j’ai toujours été une sorte de franc-tireur qui fait du jogging dans le surplace sans fin du monde ! »

 

Le poète universel des Corbières

 

René Depestre entame ce qu’il appelle son « service après naufrage » (..) et quitte définitivement Cuba en 1978, avec sa seconde épouse, la cubaine Nelly Compano (avec qui il a deux fils, Paul-Alain né 1964 et Stéfan né en 1972), pour revenir s’installer en France, à Paris, où il travaille au Secrétariat de l’UNESCO : « Cuba, cela s’est terminé en conflit quand les Cubains ont voulu serrer la vis aux intellectuels. Je suis devenu persona non grata à Cuba. Par ailleurs, Haïti m’avait enlevé ma nationalité haïtienne... Un ami devenu directeur général de l’Unesco m’a tendu la main. J’ai rejoint son cabinet, je me suis recyclé. J’ai alors passé plusieurs années en paix, j’ai rompu avec le communisme et je me suis fait une sagesse avant de prendre ma retraite à Lézignan, dont j’ai fait ma deuxième patrie. »

Dans la foulée, René Depestre entame l’écriture et la publication - sans jamais délaisser la poésie, son meilleur moyen d’expression -, de son œuvre en prose. Le Mât de Cocagne, son premier roman, paraît en 1979 (..), puis six ans plus tard, Hadriana dans tous mes rêves (..) Entretemps, René Depestre a quitté l’UNESCO, en 1986, pour se retirer à Lézignan-Corbières, dans l’Aude cathare de Pierre Reverdy, de Joë Bousquet ou du sculpteur René Iché, avec son épouse. Il obtient la nationalité française en 1991.

Bonjour et adieu à la négritude, délivre sa réflexion ambivalente vis-à-vis du mouvement de la négritude, conçu par Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire et Léon-Gontran Damas : « La page « raciale » est tournée. La négritude, pour tous les nègres soit disant, aura été un processus décisif de vraie création de soi, à la sortie de la tragédie coloniale. Cependant, la décolonisation a été un échec. Les élites africaines, en indigénisant les structures héritées du passé colonial, ont versé souvent dans la dictature. Elles n’ont décolonisé ni les concepts, ni les mentalités de l’indigénat au nom desquels agissait le système colonial. Le double processus qu’un grand esprit comme Fanon attendait n’a pas eu lieu : décolonisation des colonisés par eux-mêmes ; colonisateurs qui décolonisent les méthodes et les concepts au nom desquels ils ont réalisé leurs conquêtes. Malgré tout, l’idée de négritude a été féconde. Sartre l’a très bien vu dans Orphée noir, texte fondamental. Sartre, c’est l’intellectuel français qui a le mieux compris l’ensemble du phénomène de la négritude. Son analyse montre brillamment comment la négritude – reprise en mains de soi après un long hiver de l’être – était une médiation inévitable pour passer de l’état de sujet-indigène colonial à celui d’homme libre. Dans ce passage ontologique, il y avait un risque : faire de la négritude une essence. Ce danger conduisait tout droit à un « intégrisme noir » à la Papa Doc, à la manière du fondamentalisme islamique. Dans le cas magistral de Césaire (et humblement pour des gens comme moi) la négritude devait être un saut dialectique, la médiation à vivre pour déjouer les pièges de la colonisation : on a dit que nous étions des Nègres, nous l’avons assumé ! Oui ! Nous habitons désormais poétiquement la condition « raciale » qui nous est faite. Quitte à nous en débarrasser plus tard, une fois qu’on aura pris congé des poncifs et des œuvres de l’esclavage et de la colonisation. Mon livre qui s’appelle Bonjour et adieu à la négritude raconte cette expérience. On ne pouvait se contenter de retourner le concept carnavalesque de Blanc en le mettant au service de notre être libéré. Posées par rapport à la notion de Blanc, les notions « raciales » de Nègre, Indien, Métis, Homme de couleur sont des masques inventés par le colonialisme dans ses hubris de mépris et de haine de l’autre. Frantz Fanon a bien analysé l’opération. Ces notions historiques sont dépassées. Une fois à l’Université de Vincennes je crois, j’ai dit dans une conférence « le Blanc n’a jamais existé, ni le Noir ni l’Indien, c’est une idéologie ! », les Grecs ne se concevaient pas Blancs, ni les Romains, ni les Égyptiens, ni les Chinois ne se concevaient des Jaunes ou des choses comme ça, ce sont des péripéties obscènes de la lutte idéologique dans l’histoire coloniale, et qui seront dépassées. »

Impressionné par Aimé Césaire, Depestre est interpellé par la créolité ou la créolo-francophonie. Depestre s’est toujours méfié déjà d’un certain radicalisme en la matière, prônant pour sa part davantage l’ouverture qui donnera ensuite l’antillanité théorisée par Édouard Glissant, ainsi que la notion de créolité, développée par Raphaël Confiant. René Depestre questionne le concept de négritude : rebelle au concept dans sa jeunesse, qu’il associe à de l’essentialisme ethnique, il en a mesuré par  la suite, la portée historique tout en resituant le mouvement dans l’histoire mondiale des idées : « La négritude est une forme d'être de la créolité… La négritude, c’est quand la créolité a pris conscience d’elle-même et s’est révoltée contre le racisme. Un jour la créolité est entrée en campagne, dans une rébellion à la Césaire, pour assumer notre passé d’esclaves et danser notre situation historique. » Depestre y revient l’espace de deux livres : Ainsi parle le fleuve noir (1998) et Le métier à métisser (1998)...

Mais René Depestre ne renoncera jamais à son insularité, pas plus qu’à Haïti, pays aimé, mais qui n’en finit pas de le laisser perplexe, comme il nous le dit : « Haïti est une occurrence politique unique : il n’y a pas deux cas, dans tous les pays de l’histoire, d’un tout petit pays qui est entré avec fracas sur la scène historique, à la faveur d’une révolution contemporaine de la Révolution française… ce qui n’est pas rien… Et qui, depuis le grand événement de sa naissance, a cessé d’avancer… Du surplace en matière de droit et de civilité, après sa victoire sur un adversaire qui n’est autre que Napoléon Bonaparte ! Pourquoi Haïti n’a-t-il pas profité de l’expérience française de la démocratie ? Des pratiques françaises de la vie en société ? Après son indépendance, même séparé de la France, il aurait pu ajouter des pans entiers de l’héritage français à son propre héritage. En matière de droits de l’homme et du citoyen, la problématique française de 1789 et la problématique indigène, autochtone, nègre, se recoupent entre elles en de nombreux aspects, purement et simplement. Il aurait fallu partir dans la voie démocratique comme les Français l’ont fait, eux, au XXe siècle. Mais ce fut le chemin inverse, Haïti est resté empêtré dans la satrapie militaire et dans le noirisme de proie. Et dans ce chaos qu’on m’a fait, j’ai essayé de mettre un peu d’ordre esthétique… »

(..)

René Depestre, poète haïtien, poète français, universel,  « nomade enraciné », « homme-banyan », vaudouisant, métissé, solaire et souriant, porte-parole du métissage, de la créolité, de l’identité multiple et ouverte, toujours critique envers son temps (Je suis aujourd’hui - cet hidalgo noir sans argent frais ni portable - pour héler les fous de l’achat et de la vente - Je reste ce poète en danger - Sous les abus du consumérisme), se compare à un nomade aux racines multiples : « Je ne suis pourtant pas un homme de l’exil ; je ne connais pas l’effondrement existentiel, la perte tragique de soi des exilés à vie.

(..)

Quant à sa poésie, René Depestre n’aurait pas pu trouver un meilleur titre que celui de Rage de vivre, pour la rassembler ; Rage de vivre est une jungle d’images et de rythmes : Nègre aquatique nègre-rivière – Je suis le cœur battant de l’eau… Une pierre-tonnerre à la main ; une riche somme de poésie vécue dont la joie est contagieuse avec ses mille lions bleus et qui s’ouvre avec Étincelles, imprimé en Haïti en 1945 et se clôt avec Non-assistance à poète en danger, publié en 2005. Les livres de poèmes, Végétations de clartés (1951), Traduit du grand large (1952), Journal d'un animal marin (1964), y côtoient des éditions rares, parues à l’étranger et aujourd’hui introuvables qui délivrent soixante années de création poétique dont chaque mot a été lavé par la vie dont tu es vaudou-l’arc-en-ciel, avançant à grand pas de diamant ; véritable journal de bord intérieur sur le qui vive du monde, autobiographie criblée de combats, de rivières et de rêves en crue ; taillée dans la saison des îles du sang  poétique, le long d’un itinéraire exceptionnel, qui unit le mythe au aux nervures du vécu, des premiers poèmes en colère au chant dionysiaque et vigoureux des passions caribéennes, avec l’étoile de tous les hommes. Par la violence de ton souffle long, libre et ferme comme ton engagement humain, je te salue, les Hommes sans Épaules te saluent, pour avoir porté très haut la parole de la poésie, la liberté, et de l’universalité ; car où pourrions-nous mettre à l’abri notre rage de vivre si la solidarité n’avait plus d’île au trésor ? Oui, Aimé Césaire a eu raison d’écrire que tu es le poète de la fraîcheur, de la sève qui monte, de la vie qui s’épanouit, du fleuve de l’espoir qui irrigue le terreau du présent et le travail des hommes. Ce qui t’appartient le plus précieusement, c’est bien oui, ce bonheur quasi constant et presque infaillible, avec lequel tu opères l’intégration de l’évènement le plus actuel, le plus immédiat, dans le monde poétique le plus authentique !

 

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

 

Œuvres de René Depestre :

 

Poésie : Étincelles (Imprimerie de l’État, 1945), Gerbe de sang (Imprimerie de l’État, 1946), Végétations de clarté, préface d’Aimé Césaire (Seghers, 1951), Traduit du grand large (Seghers, 1952), Minerai noir (Présence Africaine, 1956), Journal d’un animal marin (Seghers, 1964), Un Arc-en-ciel pour l’Occident chrétien (Présence Africaine, 1967), Cantate d’octobre, édition bilingue (La Havane, Institut du Livre; Alger, SNED, 1968), Poète à Cuba, préface de Claude Roy (Oswald, 1976), En État de poésie (Éditeurs français réunis, 1980), Au matin de la négritude, préface de Georges-Emmanuel Clancier, (Euroediteur, 1990), Journal d’un animal marin, choix de poèmes 1956-1990 (Gallimard, 1990), Anthologie personnelle (Actes Sud, 1993), Non-assistance à poètes en danger, préface de Michel Onfray (Seghers, 2005), Étincelles suivi de Gerbes de sang (Presses Nationales d’Haïti, 2006), Rage de vivre, œuvres poétiques complètes (Seghers, 2007).

Essais : Pour la révolution pour la poésie, essai, (Leméac, 1974),Bonjour et adieu à la négritude, essai (Laffont, 1980),  Ainsi parle le fleuve noir (Paroles d’Aube, 1998), Le Métier à métisser, essai (Stock, 1998), Comment appeler ma solitude (Stock, 1999), Encore une mer à traverser (La Table Ronde, 2005), Bonsoir tendresse, autobiographie (Odile Jacob, 2018).

Romans, récits, nouvelles : Le Mât de Cocagne, roman (Gallimard, 1979), Alléluia pour une femme-jardin, récits (Gallimard, 1981), Hadriana dans tous mes rêves, roman (Gallimard, 1988), Éros dans un train chinois, nouvelles (Gallimard, 1990), L’Œillet ensorcelé et autres nouvelles (Gallimard, 2006), Popa Singer (Zulma, 2016).

À consulter : Claude Couffon : René Depestre (collection Poètes d'aujourd’hui, Seghers, 1986), Yopane Thiao : La quête de l'identité africaine à travers les œuvres de René Depestre et Nicolas Guillen (Université Paris Ouest Nanterre La Défense, 2002, 2 vol.), Michèle Aquien : L’érotisme solaire de René Depestre (L’Harmattan, 2014),  Collectif : René Depestre, le Soleil devant (Hermann, 2015), Jérôme Poinsot : Hadriana dans tous mes rêves de René Depestre, (Champion, 2016), Frantz-Antoine Leconte : René Depestre, du chaos haïtien à la tendresse debout (L’Harmattan, 2016) .  



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules



 
René DEPESTRE, Roger KOWALSKI, les éditions GUY CHAMBELLAND n° 10

DOSSIER : La poésie brésilienne, des modernistes à nos jours n° 49