Jean-Paul KLEE

Jean-Paul KLEE



Jean-Paul Klée, l’enfant terrible des lettres alsaciennes, est né le 5 juin 1943, à Strasbourg, Lingolsheim en fait, alors qu’était bombardée la proche Tannerie de France. Strasbourg est sa ville d’élection : « Jours & nuits j’ai arpenté 5 ou 10.000 fois les pavés & les jardins de ce cher Strasbourg, vieille cité qui tant d’années m’agglutina dans sa vive (mordorée) poésie & que j’ai si rarement quittée… C’est à Strasbourg (faculté des lettres) que je dois d’avoir connu l’écrivain & l’ami Larizza. C’est à Strasbourg aussi que j’ai rencontré Claude Vigée (1969), Sylvie Reff et tout récemment l’érudit chercheur Mathieu Jung. Or quoi cherchait-on, dans ces ruelles encore toutes pleines d’un passé si récent (Mozart & Goethe) : je revois la rue des Pucelles embrumée d’une féerie XVIème siècle si éloignée de l’épouvantable AVENIR qui nous attend : tous… Ici j’ai vécu (la rue des Sœurs n°18). Ici j’ai étudié la littérature du XIXème siècle (mon maître Jean Gaulmier). Ici je me suis (1980) marié. Ici j’ai développé, à l’ombre d’une reine Mathilde, la tapisserie de cette œuvre encore aux trois quarts, inédite. C’est d’ici que je pars déclamer à Bruxelles, Paris, Mayence ou Fribourg…, si quelqu’amoureux de la poésie pense à m’y inviter. »

La blessure originelle : Strasbourg sous les bombes, mais surtout l’assassinat du père. Le philosophe Raymond-Lucien Klée - engagé dans les rangs de la France Libre, au service du général de Gaulle dès juin 1940 -, est arrêté pour propagande gaulliste au lycée de Versailles où il enseigne. Son fils témoigne : « Je ne l’ai vu qu’un seul quart d’heure (1943) au parloir de la prison de Fresnes où (résistant civil) il attendait (classé Nacht & Nebel) son départ vers… ». Raymond-Lucien Klée est déporté et interné par les nazis dans le camp de concentration de Natzwiller-Struthof, où il meurt le 18 avril 1944. Jean-Paul Klée ajoute : « … Alors c’est peut-être son Ombre sacrée que, sans l’avoir jamais formulé, mes milliers de « promèneries » à travers « Strasbouri » ont inlassablement recherchée ?… J’en émets -ici – l’hypothèse en hésitant : « Et si c’était LUI SEUL (son cœur & son sexuel) que j’espérais entrevoir ici & là où si brillamment il a vécu » !… Le collège St. Étienne, la fac de philosophie, la rue des Juifs où mon grand-père Klée (1875) fabriquait des meubles (mes oncles & mes cousins sont, eux aussi, installés à Strasbourg depuis très longtemps). Quelle ardeur eurent donc mes « piés » à battre mille & mille fois le sol de cette vieille cité mystique, musicale & psychanalytique ?.. »

C’est à son père que le poète dédie son livre, fondateur de la nouvelle poésie alsacienne, La Résurrection alsacienne, publié dans la collection de Jean Breton « Poésie pour vivre », en 1977. Jean écrit : « Jean-Paul Klée se livre au paroxysme d’être au plus près de ses sensations, dans un tohu-bohu d’images bousculées bousculantes, de couleurs et de parfums violentés du sexe et de l’amour. Peau fraternelle des choses. La Résurrection alsacienne : un baroque rhénan déploie ses vastes mouvements de cape verbale – d’un lyrisme ébloui et confiant – sur l’écran de fumée des crématoires où disparut le père. »

Après des études littéraires à l’université de Strasbourg, Jean-Paul Klée devient professeur de lettres à Saverne de 1971 à 1979 ; années durant lesquelles, à partir de 1977, il milite pour l’écologie contre la centrale nucléaire de Fessenheim, les dangers des collèges Pailleron, la pauvreté, la pollution industrielle, l’oppression de l’homme par l’homme. À la suite d’actions menées au sein de son établissement et la divulgation de documents confidentiels auprès des médias, J.-P. Klée est démis de ses fonctions, incarcéré dix-huit jours à Fresnes en 1989 et radié à vie de l’Éducation nationale, en 1991. Il connait la précarité qui est aussi un combat : « Il y a en France 30 milliers de personnes SDF c’est-à-dire 3 fois la ville de Saverne… Nous sommes dans l’écho, dans le prolongement, dans l’attente et dans le regard obscène que nous portons sur les horreurs qui ont lieu en Afrique, qui ont lieu en Orient, qui ont lieu partout dans le monde y compris les 8 millions de pauvres gens qu’il y a en France, je dis bien 8 millions de gens pauvres, de malheureux en France… Nous sommes en période de résistance, nous sommes en résistance contre la mondialisation, le fascisme industriel, pétrolier…. Si nous ne disons rien, nous sommes des traîtres de la poésie et de l’Humanité… La poésie doit faire passer tout l’être humain, c’est-à-dire les cheveux, la peau, le cœur, la queue, l’âme, la souffrance, le travail, le Rmi, toute la souffrance, toute la joie, toute la jubilation de haut en bas, tous les hauts et les bas, toutes les variations, comme avec l’immense poète alsacien Jean-Paul de Dadelsen. »

Les combats politiques et écologistes de Klée nourrissent son œuvre littéraire, son combat poétique. Fer de lance de la Nouvelle Poésie alsacienne, Klée l’a fait découvrir dans un numéro spécial de la revue de Jean Breton, Poésie 1 (tirée à 20.000 exemplaires) : La nouvelle poésie d’Alsace (in Poésie 1 n°26, 1972). Ce numéro est présenté par le grand aîné, qu’est le poète Maxime Alexandre qui, dans sa préface, ne manque pas d’évoquer la question alsacienne, la langue, la guerre, l’annexion, l’Occupation allemande (1871-1918) : « Que puis-je faire pour mes compatriotes et camarades, poètes de la nouvelle génération ? Les inviter à constater le miracle, à ne pas refuser de l’accueillir, dans la souffrance, la faim et la soif, et jusque dans le désespoir, d’accord, je pense, avec moi, si je dis qu’il est dans la nature du miracle d’être imprévisible. Je ne leur souhaite pas un sort comparable au mien. La lutte du poète avec le langage, quelles que soient les circonstances et l’époque, est toujours dure. Mais ils ont sur moi cet avantage : la langue des comptines qu’ils ont chantées et celle des poèmes qu’ils écrivent est la même, alors que mes chansons d’enfant à moi étaient allemandes. Leur infligerai-je le récit de mes malheurs ? Ils ont d’autres chats à fouetter. Qu’il me suffise de les adjurer – sachant de quoi je parle – de rester fidèles à ce qu’ils jugent aujourd’hui digne de leur admiration et de leur amour, sans défaillance, sans compromission et sans laisser-aller ! » Un an avant la parution du numéro alsacien de Poésie 1, J.-P. Klée a participé, en avril 1971, avec tous les poètes présents dans la revue à la fondation du Conseil des Écrivains d’Alsace. Il ne s’agit pas d’un conseil replié sur un régionalisme farouche, mais de la « terre ouverte ». Klée nous dit : « La poésie ce n’est pas le chant du cygne de Lamartine, de Victor Hugo, l’Olympe et les grands Dieux et les grandes phrases. Mais non. La poésie c'est le quotidien, l’ouvrier ; la poésie, c’est la brasserie… »

De L’Été l’Éternité (1970) à Kathédrali (2018), en une vingtaine de livres et sans doute autant d’inédits, l’œuvre de Jean-Paul Klée est d’emblée reconnaissable par sa syntaxe, sa ponctuation, son ton, qui n’appartiennent qu’à elle : ô touffeur !... ô confettis //ô miroirs // ô falbalas ?... ma ville / couve / un coup de chaleur qui ce soir fera éclore üne nichée d'oisillons orageux sür la paille brûlée dü couchant, leurs cris pointüs zébreront le ciel noir là-bas vers la place dü Giraf-kafé… 

Comment écrit-on un poème ? Klée répond (cf. Entretien avec Alain Jean-André in luxiotte.net, 2002) : « Le langage est tombé sur moi, la matière verbale s’est emparée de ma pauvre personne. C'est la langue qui travaille en moi, -- puisque je n'ai de ma triste vie -- qui est assez désolée et très très solitaire - plus que ça. Je n’ai pas d’autres issues que de chanter, de parler, de célébrer, d'écrire dans une joie qui est extraordinaire ! La rédaction d'un poème dure en général trois quarts d'heure. Il vient à toute heure, du matin 8 heures jusqu'au soir minuit. Il m’arrive même de me réveiller en pleine nuit, à 3 ou 4 heures du matin et de recevoir un poème. Le poème arrive, le poème vient, et je ne sais pas comment il vient. Quand il commence, je ne sais pas de quoi je vais parler, seulement que je vais parler d’elle, autour de cette personne, et tout cela me met dans une joie interminable !... Je ne veux rien faire passer, je suis traversé !... Ce n’est pas un langage de mystique, je ne suis pas mystique, ou alors un mystique très païen. Je suis moi-même envahi d’un langage que je retransmets, ou plutôt c’est la langue française qui, étant tombée sur moi et dans moi, me traverse et elle ressort. Elle aurait pu prendre quelqu’un d’autre, comme une masse picturale ou une masse musicale qui, tout d’un coup est tombée sur x ou z. On me dit souvent : vous travaillez. Je regarde les gens et je leur dis : je ne fous rien, je suis en poésie 8 heures par jour, ça n’est pas du travail, au sens où le travail serait une torture, d’après les Grecs et les Latins, le travail étymologiquement est une torture. Or, je suis dans un état de telle joie. » Une voix tout de suite reconnaissable, que celle de J.-P. Klée, tour à tour ou à la fois, baroque et moderne, jouissive et insurgée, ciselée et brut, généreuse et foisonnante (au risque de s’y perdre à la lecture), surprenante, grave et fantaisiste, précieuse et populaire, écriture-fleuve, poème-souffle, qui se veut assurément une poésie de véhémence et de lutte. « Une parole en acte », écrit Claude Vigée.

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

Œuvres, Poésie : L’Été l’Éternité (Chambelland, 1970), La Résurrection alsacienne (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1977), Requiem sur l’Europe à son lit de mort (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1983), Poëmes de la noirceur de l’Occident (BF éditions, 1998), ...Oh dites-moi Si l’Ici-Bas sombrera ?... (Arfuyen, 2002), C’est ici le pays de Larizza (BF éditions, 2003), Trésor d’Olivier Larizza (Les Vanneaux, 2008), Bonheurs d’Olivier Larizza (Les Vanneaux, 2011), Décorateurs de l’agonie (BF éditions, 2013), Manoir des mélancolies (Andersen, 2014), Cœur qui comme le mien ira décoloré parmi les fleurs (Les Vanneaux, 2016), Décembre Difficile (Belladone Éditions 2017), Kathédrali (Andersen, 2018). Théâtre : Le Sacrifice de Jean Lumière contre Fessenheim-Hiroshima (HC, 1977). Prose : Lettre au jeune Fabien sur les douleurs de notre temps, avec une Prière et un Appel à tous contre la bombe atomique (HC, 1979), Journal du Fiancé (le cherche midi, 1985), Mon cœur flotte sur Strasbourg comme une Rose rose (BF éditions, 1988), Rêveries d’un promeneur strasbourgeois (La Nuée Bleue, 2001), Manoir des mélancolies (Andresen, 2014), Fessenheim et le dogme nucléaire français, avec Jean-Marie Brom, Floriane Dupré, André Hatz et Olivier Larizza (Andresen, 2019). À Lire : Mathieu Jung : Jean-Paul Klée (Les Vanneaux, 2018).





Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules



 
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