Pierre CHABERT

Pierre CHABERT



Né le 3 novembre 1914 à Cavaillon et décédé le 18 décembre 2012, Pierre Chabert fut professeur de français-latin-grec successivement à Toulon, Embrun, Tarascon et au lycée Mistral d'Avignon. Membre fondateur des Hommes sans Épaules, Pierre Chabert a toujours été un aîné attentif, collaborateur des trois séries. « La rencontre des Hommes sans Épaules fut une rencontre de vie, et, à ce moment-là, le message du groupe était celui d’une nouvelle génération. Il annonçait une nouvelle façon de voir les choses. La révolte des poètes du groupe était sans nuances, sans pitié. La revue nous fit entrer en un monde décapé, durement dessiné et assumé », a témoigné Pierre Chabert (in Les Hommes sans Épaules  n°3/4, 1998). Jean Breton pourra écrire, plus tard, quant à lui (in Les Hommes sans Épaules, juillet 1993) : « Longtemps, Pierre Chabert fut l’homme des bois, le flâneur souriant et distrait, l’adepte du camping naturiste mer ou montagne, qui ne recherchait que nature et joie immédiate, pas d’embrouille, l’air pur, l’odeur de la lavande. Habitant Avignon, tout cela était riverain. Chabert-le-calme, l’ami des enfants (il l’a prouvé), le sceptique au cœur d’or, l’entêté d’être soi sans paraître, le modeste avec acharnement. Chabert aux rares colères de timide, le refuseur du social tarabiscoté ou même des rites bourgeois, agoraphobe en plus. Il s’est dépeint lui-même saint réfractaire/ à la mort, à la misère/ et même à la sainteté (du coup, il se retrouvera sans l’avoir voulu, en 1980, dans une anthologie dédiée au Diable !)... Chabert a toujours été un esprit libre et honnête, comme il n’en reste plus beaucoup, un poète rare et vrai. »

Mais, Pierre Chabert est surtout l’auteur d’une œuvre discrète et singulière (dont Les Sales Bêtes, son chef-d’œuvre, marque le plus haut pic) dont l’aura ne s’est pas démentie au fil des ans. Pierre Chabert est l’auteur de vingt publications, d’Ombres chinoises (1935) à l’anthologie L’Amour la mort (2001), qui balisent un demi-siècle en poésie. À ses recueils, il convient d’ajouter les nombreux articles, études et pages de journal, qu’il donna dans La Tour de Feu, la revue de Jarnac, dont il fut l’un des piliers.

Membre du comité de rédaction des HSE 1ère série, Pierre Chabert a publié dans les deux séries suivantes. Deux dossiers lui ont été consacrés. Le premier, par Jean Breton, dans les HSE 9/10, 2ème série, 1993. Le deuxième, (« La Parole est à Pierre Chabert »), beaucoup plus étoffé, dans les HSE 33, 3ème série, 2012, fait référence. Pierre Chabert est en outre l’un des « Porteurs de Feu » des HSE 15, 3ème  série, 2003. Jean Breton a envisagé de rassembler et d’éditer (avec l’accord et la collaboration de l’auteur) ces écrits, sous le titre de Zone franche. Malheureusement, la santé déclinante de Jean dut le contraindre à abandonner ce projet. Il était assurément le plus qualifié pour mener à bien un tel dossier. Jean Breton et Pierre Chabert étaient tous les deux ou plutôt tous les trois (ajoutons Guy Chambelland), de vieux et fidèles complices, combatifs dans la vie comme en poésie.

Malicieux comme le sont souvent les gens de Cavaillon, a précisé Jean Breton, Pierre Chabert, cet homme du Sud, amateur de verdure et de naturisme, a d’abord publié des poèmes transparents, gais et solaires, qu’il a regroupés pour la plupart dans Arambre (1965). Plus tard, sa gentillesse née et sa bonhomie un peu sceptique ont soudain rencontré les chagrins de la vie. Se souvenant peut-être de l’exemple de La Bruyère, il inventa un bestiaire peuplé de monstres (Les Sales Bêtes). Comme il sait décortiquer leurs humeurs, leur méchanceté, leurs coups de pattes ! Il flaire les taches, les odeurs des « sales bêtes », soupèse la contradiction, étiquette le poison. Une écoute presque biologique du mal chez les autres. Un anarchiste se venge des torts subis ! Œil pour œil… Il donne ses lettres de noblesse à ce qu’il appelle « l’humour de sang ».

A propos des Sales bêtes, ce recueil, comme l’a dit Pierre Boujut, n’est pas seulement le chef-d’œuvre de Pierre Chabert, mais un chef-d’œuvre. « Une nouvelle étape de ma poésie, relate Chabert, fut marquée par le virage des Sales Bêtes, que Pierre (Boujut) accepta, en en faisant même « l’évangile des insectes ». Il s’agit là, je le pense, d’une « analyse », je vais chercher en moi toute une ménagerie de monstres qui me servent à me venger, et surtout à me remonter le moral… Mes monstres étaient issus de la vérité scientifique. J’avais lu Fabre, Souvenirs entomologiques, dès mon enfance et les comportements mécaniques et simplistes de mes « victimes » correspondaient à ceux des insectes que j’eus l’occasion d’étudier sur le terrain. » Pierre Chabert poursuit (« La sale bête à l’état socialiste » in La Tour de Feu n° 102, 1969) : « Les monstres que je décris et dont ce livre n’est qu’un début d’inventaire ne doivent pas passer pour les jeux d’une imagination délirante et pessimiste : ils sont ici parce qu’ils existent. Et ne pensez pas que je les flatte, ou que je les aime vraiment ; si parfois je laisse paraître quelque complaisance, c’est pure passade et transition. Mais non, je dis qu’il faut les vaincre, les tuer et les bien tuer, pour enfin atteindre à la pureté de notre forme incontestable. Toute révolution passe par un tel acte de salubrité. Cruauté, mensonge, déréliction, je note avec violence ce que j’aperçois, et qu’on ne pense pas que je puisse souscrire à quelque vision de vie délirante et sauvage. Je ne consigne que pour condamner. J’ai découvert que le mal existe, et je m’en étonne, moi le premier. De plus j’ai découvert que le mal est innocent. Mais il est le mal. Avec lui pas de pitié. Pas de pitié pour les « monstres » de vie. Plus je vais plus je suis dur. Et je souffre, ah je souffre de cette abominable dureté, abominable, mais absolument nécessaire. On ne pactise pas. En voilà assez du travail d’insecte. Du sentiment d’insecte. Des places réservées, des hiérarchies, des alvéoles. Chacun est prisonnier de sa forme étroite. Il y a trente trous dans le tombeau du Christ pour que chaque secte puisse regarder par son orifice. Est-ce concevable, je vous le demande ? Mais la grande révolution, qui l’a vue ? L’homme est à refaire, et sera toujours à refaire. »

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

Lire Les Sales bêtes et Arambre, de Pierre Chabert.

Œuvres de Pierre Chabert:

Poésie : Ombres chinoises (Albert Messein, 1935), L’Homme des bois (La Tour de Feu, 1952), Prendre passage (Monteiro, 1953), Heureux comme les pierres, avec Pierre Boujut (La Tour de Feu, 1954), Poésie plane (La Tour de Feu, 1954), Montagne (Monteiro, 1955), Niveau Zéro, avec lithos de Justin Grégoire, (Oppède, 1957), Arambre (Guy Chambelland, 1957), Double jeu, avec linos de Justin Grégoire, (Oppède, 1961), Arambre, édition revue, (Guy Chambelland, 1965), Les Sales Bêtes (Collection Poésie-Club, éd. Guy Chambelland – éd. Saint-Germain-des-Prés, 1968), Automne de grand carnage (Vers les Bouvents, 1972), Le Mal des silex (Le club du poème, 1973), Les Onthophages ou les Ontophages, illustrations : Henry Le Chénier (éd. Guy Chambelland, 1973), La Morale du somnambule précédé de Quelques sales bêtes (Le Pont de l’Épée, 1977), L’Exhaustif, illustrations d’Alexandre Marcos, (Éditions de la Grand-Rue, 1995), Un Octogénaire plantait (Collection Les Hommes sans Épaules, éd. Librairie-Galerie Racine, 1998), L’Amour la mort, illustrations de Henry Le Chénier, (L’Arrousaïre, 1999), Aboli bibelot, avec dessins collages de Henry Le Chénier, (L’Arrousaïre, 1999), L’Amour la mort, Un demi-siècle en poésie, anthologie, (éd. Autres Temps, 2001).

À consulter : Christophe Dauphin, La parole est à Pierre Chabert (Les Hommes ans Epaules n°33, 2012), Christophe Dauphin : Les Riverains du feu, une anthologie émotiviste de la poésie francophone contemporaine (Le Nouvel Athanor, 2009). Pierre Chabert, Les Feux de la Tour n° 3, 2000. Jean Breton : Portrait de Pierre Chabert, Les Hommes sans Épaules n° 9/10, 1993. Jean Breton : La Poésie contemporaine de langue française (Collection « La Bibliothèque de poésie », Club France Loisirs, 1992). Film documentaire : Pierre Chabert, Un poète en Avignon, film d’André Perrichon, produit par la société Ricard, 1999.

 



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules




Numéro spécial LES HOMMES SANS EPAULES 1ère série, 1953-1956 n° 3

Jocelyne CURTIL, Yves MARTIN, José MILLAS-MARTIN n° 6

Numéro spécial : Hommage à GUY CHAMBELLAND n° 7




Dossier : LES POETES DANS LA GUERRE n° 15

Numéro Spécial GUY CHAMBELLAND POETE DE L'EMOTION n° 21

Dossier : La parole est à PIERRE CHABERT n° 33


 
Dossier : POÈTES NORVÉGIENS CONTEMPORAINS n° 35