Infimes prodiges, Oeuvre poétique

Collection Les HSE


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Infimes prodiges, Oeuvre poétique

Édition présentée et établie par Christophe Dauphin. Préface de Paul Farellier
Alain BRETON

Poésie

ISBN : 9782912093486
Parution premier semestre 2018
504 pages - 13 x 20,5 cm
25 €


  • Présentation
  • Du même auteur

Après avoir été éditeur à l’enseigne du Milieu du Jour éditeur, Alain Breton a codirigé à Paris, les éditions Librairie-Galerie Racine, dont il est aujourd’hui le directeur littéraire. Critique littéraire (il a collaboré aux deux séries de la revue Poésie 1), Alain Breton est membre du comité de rédaction de la troisième série de la revue Les Hommes sans Épaules, dont il a dirigé la deuxième série de 1989 à 1994.

Éditeur, revuiste, illustrateur, peintre, poète, Alain Breton s’est toujours prononcé contre l’hermétisme, jugé plat et stérile en poésie, au profit d’une poésie se tenant au plus près du fatum humain contemporain et de la brèche intimiste, ce dont il est question dès la parution de sa première anthologie, La Vraie Jeune Poésie (1980), où il donne un credo et une tribune aux poètes de sa génération, à des poètes de moins de trente ans. Dans sa préface, qui est quasiment un manifeste, comme dans les poèmes qu’il écrit ; Alain Breton, sans le rechercher, ni même le revendiquer, fait pourtant office de chef de file : « … Pour coller à son époque le jeune poète ne professe pas de morale (au sens social s’entend) juteuse ou pas et sortirait-elle d’une misère au sprint. Son butin rejette l’idée a priori, ainsi que la profondeur du message qu’il est appelé à transmettre. Le regard d’abord braqué sur soi il se couche en joue, fixe son vide, palpe sa mémoire, fige des arrêts-réflexes devant (ou contre) le monde, s’étonne toujours – non sans avoir pratiqué judicieusement les autres poètes, ses frères surpris… »

Admirons, comme l’écrit Paul Farellier, la suprême audace de ses images, cette mémoire du linge, cette flèche du maïs, ces fruits qui s’avancent, ces aisselles en fuite ; et reconnaissons, sous une apparence d’arbitraire, leur immédiate vérité, traduite « en direct » de l’amour qui en fut le témoin par l’intelligence des sens. Il y a qu’Alain Breton ne projette pas sa lanterne, il épie au fond de lui, de sa mémoire, ce qui peut motiver cet instant, à sa table, devant le papier qu’il griffonne. Alain Breton est tout entier dans sa recherche, là où le monde signifie, ou crie, et il crie avec le monde.

Le poète est un œil, un voyeur qui se délecte des faits les plus anodins du quotidien pour tutoyer le Merveilleux. Le poème est émotiviste par essence, concis, fluide, limpide, sensuel et ciselé : Chaque cri rend compte du placenta futur, - Toute genèse me juge. Il y a chez Alain Breton un grand appétit de vie et ses mots en sont gorgés, avec émotion, émerveillement et truculence, ce dont témoigne Infimes prodiges, qui rassemble son œuvre poétique, de Tout est en ordre sûrement (1974) à Les Éperons d’Éden (2014), en passant par des inédits et des textes critiques.

Christophe DAUPHIN

*

TRACES AUTOUR DE LA SOURCE

   

Ma mère, tu le sais,

je suis toujours le grenouille de sang entre tes cuisses,

je pends encore dans le labyrinthe de l’air,

je reviens vers tes mains d’heures innombrables,

sur ton ventre tambouriné.

Je fus le dessein, le sans-corps, l’éponge solaire,

puis la tête hantée par le lait sans savoir.

Ma mère, l’Arche aux doigts durs convoqua le chevreuil.

Tu le sais, c’était hier.

Qu’es-tu devenue après tant de guet, de souffrance ?

Ton cœur m’a lancé dans m’espace,

ta peau arquée contre le filigrane en feu.

Tu m’as donné des yeux, des jambes,

un prénom, des entrailles et un sexe,

le droit de rêver aussi, mouillé des turbulences

du terre-plein de ton ventre-ô laine lyrique,

ma peau chaude.

Ma mère, depuis lors, tu planes au-dessus des raisons.

Sans doute ai-je quitté le seul lieu sûr, fracassant l’origine,

mais, serré comme piaf dans la lumière,

regarde :

sans cesse, je tombe sur le ciel.

 

 *

 

 Le Lieu

  

 

I

 

Sans chauffage, il fallait mettre l’hiver de côté.

C’était la maison : l’escalier indécis, les pierres légères, les espaces à l’abri du confort, les seuils nomades. Les murs lestés de lézardes improvisaient des haltes rassurantes. Des paquets de vent s’y sont cognés en vain.

Mais l’azur ne dépèce plus l’arche à pouvoirs. Même les herbes ont été chamboulées. L’arbre à chattes est tombé le dernier.

À l’intérieur, la cheminée – son hâle de bûches –

cernait le séjour sans fenêtres. En haut, Jean s’adossait aux livres, dans sa chaloupe de signes. S’il éternuait, taché de sève par la coupe du bois, c’était rassurant.

Les pierres sont propres maintenant. Ils ont reconstitué le portail. Endormi les rides. Estompé les marges. Et ce n’est pas fini.

Souvent, pour d’insoupçonnables fêtes, nous rameutions des amis. L’alcool alors rassurait le réel et tamisait le temps. Ensemble, nous savions énerver les histoires, faire trembler les légendes. La sangria tenait tête aux plus énormes rires.

Du mas Boisin, à Carsan, il n’y a plus rien à aimer. Sauf maman qui, sentinelle au festin, derrière, devant, toujours y recommence le beau ménage de la poussière.

  

 

II

 

Lorsqu’enfin on touche et on émiette la terre, il fait jour sur tous les visages. Dans le vent, les sens sont virtuoses, respirer sous le ciel devient bon.

Eh oui ! on reste longtemps dans le pays où tout est donné. On vit en regardant la maison derrière l’arche, l’escalier de pierre inachevé, la vigne d’attente, les ronces indéchirables.

Le jour, on travaille, on lit un peu. Seulement, les insectes ont vite fait de dérouiller nos vers ! Quelque- fois, on prépare des convois pour la ville. Pas longtemps. Courses. Visites. Au retour, on mange, on boit tout près des murs bienfaisants.

Mais, la nuit venue, au moment où les mots brûlent dans le soir la peur et le désir, que le ciel se vide des gestes du jour, il faut, dans la forêt où nous rêve l’eau, être feuille, s’enfuir glaïeul, crochet d’ombre.

 

 

III

 

Ouvrir les portes, flâner. La cuisine où ruisselles un gué vers ce visage, sur ces doigts. Le gaz, boutons fragiles et important : gonfle le riz du chien.

Mais l’ombre reste grave. La soif, humus bougé.

 

 

IV

 

Quand vient la mort, le passant se prépare du visage qui jadis fut l’amour, il se fixe et s’accroche longuement à la terre, il tournoie sur le lieu où le corps n’a plus d’ancre, où le désir d’attirer à soi glisse loin dans la course, la source.

Alain BRETON

(Poèmes extraits de Infimes Prodiges, oeuvre poétique, Les Hommes sans Epaules éditions, 2018).