Totem normand pour un soleil noir

Collection Peinture et parole


     zoom

Totem normand pour un soleil noir

Christophe DAUPHIN
Alain BRETON

Poésie et peinture

ISBN : 9782912093677
160 pages - 15 x 21,5 cm
20 €


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L’œil à l’abîme » ou à la merveille, Christophe Dauphin pense que « lesutopies du cœur donnent aux mots les sommets de vivre et de rêver ». Mais il n’ignore pas que l’Histoire nous préface et nous achemine vers la grande nuit sacrificielle, que l’ombre et la lumière sont des gotons qui couchent ensemble, que l’injustice est l’un des brins de notre osier et la Beauté le masque du terrible.

« Pas un espace sans combat », pas un mot sans cri : puissance et jaillissements constants d’une inquiétude, attisée logiquement par l’énigme d’être (sans doute, pour « mourir sans rature, faudra-t-il s’habiter de rêves et de fougères »), dans sa passion ignée pour les mots qui témoignent, la poésie de Christophe Dauphin se penche autant sur les poètes amis disparus (d’Yves Martin à Senghor, de Jean Sénac à Marc Patin, Jacques Prevel et Jean-Pierre Duprey...) que sur les exclus de la société, insurrection canari, dont la révolte se trouve incarnée dans cette magnifique formule : « Mille visages en une seule pierre ». Car une incessante colère sourd de la  plaie du chant d’Orphée qui hante toujours la « cité à la dérive » de sa jeunesse — loin de la misère tirée à quatre épingles où certains tribunaux du beau désespoir ont élu domicile.

Les textes de cet ensemble racontent la naissance à la poésie parmi les poubelles fracturées des « tours-totems » (« J’entre par effraction dans l’alphabet ») et l’importance de cet engagement (« Mise à nu/Mise à mort ») ; ils disent aussi l’amour du pays normand et de la Provence ; dénoncent la « République du glyphosate » ainsi que les « églises, les mosquées, les synagogues et leurs armureries », et incantent la souffrance du Gaza d’Amir Hassan, le poète palestinien.

En somme, ils montrent un ciel intérieur encré par l’art, la fraternité et l’insoumission. Il s’agit bien de survivre dans un monde confisqué, de plaider la cause des « sœurs et frères de l’arbre sec » ou des migrants, face aux « horizons noyés de matraques », de s’insurger contre la fatalité de la drogue, et d’aimer, le plus possible, le plus vite possible, le plus loin possible.

À chaque fois, le poète s’invite aux « Assises du Feu ». Le « pouvoir éruptif de cette poésie » (Paul Farellier), « La grâce de sa juste vision » (Paul Sanda) font de son auteur « un guetteur insatiable d’étoiles » (Odile Cohen-Abbas), « celui qui ne recule pas » (Adeline Baldacchino), attentif « à toutes les formes possibles de l’obtention de la parole heureuse » (Gabrielle Althen). Le lecteur pourra apprécier les sourires et sanglots de sa démesure, la générosité qui s’en dégage, sa violence verbale au service du diamant.

Alain BRETON

Retour contre soi

 

La ville dort dans ses draps de bitume

et les cathédrales H.L.M.

brûlent dans les armatures de leur béton

 

Les souvenirs pourrissent avec la peau de l’automne

le boulevard fait rouler ses feuilles

dans l’œil de verre d’un pare-brise

 

Une carte d’identité roule comme un dé

dans la nausée du matin

 

Mon passeport que rien ne saurait recoudre à l’enfance

à sa mer intérieure aux toits pointus

son écume cachée sous le tapis des faits-divers

ses roses en plastiques

 

Je gratte cette plaie de vivre et d’écrire

le dégoût sort de son arbre et crache ses fruits morts

dans les ailes de pierre des pigeons

qui se noient dans l’étoile

l’étoile se souvient de ses ailes

 

Ma vie mon rêve mon butin mon vertige

mon os bon à jeter aux chiens

ma taille ma hauteur mon cœur

ma lame du soir qui cache ses reflets

dans la blessure au ventre

qui s’endort dans la lame du bourreau

 

L’espace est à ras de terre

la vase aux lèvres et la rage en bandoulière

 

Mes échecs sans regret ni rame

mon bulletin de naissance

mon bulletin scolaire

mes bulletins de paie

mes amours mortes

et mes amitiés envolées

 

N’en jetez plus j’ai tout avalé jusqu’à l’asphalte

la mer déborde du lavabo

et la flamme de mes doigts

 

J’ai caillassé tout ce qui bouge jusqu’à faire dérailler la nuit

et le train même qui m’emportait à travers rues

à travers champs

jour et nuit sous le soleil et sous la pluie

 

Poète

je me suis adressé la parole pour la première fois

lors d’un cauchemar

avec des mots qui dressaient

non pas leurs hosties

mais leurs poings comme des armes

 

Marinade du bas-ventre

la poésie n’appelle pas un taxi pour se rendre en ville

mais la hache d’un cri

oublié au fond d’une poche

 

C’est dans les mots seuls que claquent les étendards

à la vie au feu à la mort

le regard chargé de mille dards

 

 

Orphée reprend son chant dans la cité à la dérive

son vol d’Icare dans la chambre aux fenêtres explosées

avec sa lyre d’immeuble aux cordes d’étages

 

Creuse un puits à même les entrailles

creuse un puits à la recherche de la clé vive

nous partirons très tard à l’horizon des veines

 

Démangeaisons de la pluie sur la peau du ciel

compagnon du gravier j’étais loin de moi

je commençais à tourner mes yeux

vers des yeux plus utiles et le soleil rampait sur le sol

 

Je marchais dans mes émotions

en voyageur trompé d’horizons de boue

car la poésie n’est peut-être pas une somme

un rendez-vous des grands coups du hasard

mais une zone d’extrême turbulence

entre ce que j’étais et ce que j’allais dire

avec une tache d’encre pour tout sourire

les vingt-six lettres de l’alphabet

semées dans les traces de mes pas

 

Avec les ongles et les dents du langage

je suis un loup dont la meute a été décimée

dans un sac de mots épuisés d’éclairs

qui a fait escale dans le labyrinthe de Minos

dans toutes les pluies aux collants d’îles

entre l’ombre et le tonnerre des tropiques

après avoir perdu le Capricorne aux cartes

 

Dans les mots il y a un échafaud

une tête qui roule dans la sciure et le sang

des paupières qui soulèvent la jupe des mers

des châteaux dont les ruines mordent le paysage

des routes qui mènent partout

et nulle part de villes en exils

 

Des baïonnettes éventrent le sommeil

des lames découpent l’horizon comme une pomme à cidre

sur le ring de la poésie

les mots boxent la langue avec les poings de la vie

cet insecte qui s’écrase sur la tache de mon passage

 

Des mots sans cravate ni carnet de chèques

des mots qui ne sont pas que langagiers

qui ne sont pas réduits aux exercices verbaux

des mots qui ne sont pas subventionnés

 

Des mots qui n’ont rien à faire dans un garage

où un mécano trafique le moteur du langage

avec des signes sans jus ni vécu

sans soleil ni neige

des signes sans vie qui ne saignent jamais

vides comme un curriculum vitae

 

Sur le ring de la vie

la poésie boxe les mots avec les poings du rêve

cet insecte qui s’envole entre les pages du Merveilleux

 

Avec le rire amer de mon adolescence

et celle de mon fils

qui frappe à la porte d’une autre banlieue

qui dort dans la feuille de sa forêt

Christophe DAUPHIN

(Poème extrait de Totem normand pour un soleil noir, Collection Peinture et Parole, Les Hommes sans Epaules éditions, 2020).


Lectures critiques :

« D’abord le titre : il plante son auteur depuis l’origine locale en sa version magique jusqu’au jaillissement vers un ciel où se revendique le surréalisme à la Duprey.

Le livre est d’un bout à l’autre magnifiquement orné par Alain Breton, dans la collection « peinture et Parole ». Christophe Dauphin, c’est l’héritier du mouvement d’André Breton à l’état pur, c’est-à-dire que chaque page, chaque poème, chaque strophe, chaque vers est l’occasion d’innover dans l’image, d’inventer, de construire et déconstruire sens et vision, à la fois stupéfiant et dopant.

On n’est jamais dans l’ordinaire, le banal, le plat. Tout est possible, rien n’est défini. On se balade dans le paroxysme, on cavale dans l’absurde. On passe d’un extrême à l’autre : la mer déborde du lavabo, ou bien : … dans l’œil de verre d’un pare-brise. Ou encore cette série de trois vers, réjouissant : l’olive s’est noyée dans son huile – l’eau à vidé sa carafe – le parpaing a fui la maison…

Quelquefois c’est l’alinéa qui joue le rôle de booster : … jusqu’à faire dérailler la nuit – et le train… La métaphore peut coulisser doublement : … avec sa lyre d’immeuble aux cordes d’étages. Parfois on n’est pas loin de Lichtenberg : … je fais rouler mon œil dans la serrure qui a perdu – sa porte (toujours l’alinéa).

Enfin, ce peut-être le feu d’artifices dans la strophe complète : Je me souviens de ce paysage sans horloge – son ciel coupé au couteau et ses fenêtres de marteau – frappant l’enclume de l’aube.

Voilà quelques zooms pour la forme, qui dans un premier temps éclate au visage du lecteur. Viennent par-dessus, en même temps, gaufrés, les thèmes aussi divers que l’implantation normande entre Caen et Rouen, avec ses paysages viscéraux : la falaise nage en toi comme un œil, et ses sauteurs de prédilection : le cœur n’oublie jamais qu’un cœur nage dans son ventre (à propos de Jacques Prevel), avec deux métaphores parallèles.

Puis les poèmes complets autour d’un lieu, comme Gaza et L’azur court après sa côte de bœuf, la maison Picassiette, à Chartres, ou d’un poète comme Senghor, et Le poète est un Gilet Jaune…

D’autres choses encore comme la drogue : la flamme accuse le feu d’être pyromane, où les îles ici et d’ailleurs : la poésie est le langage de l’Amazonie…

Il y a le ton enfin : l’emportement, la colère, la véhémence, la rage qui secoue les mots et les images.

Le livre superbement enluminé donne la pleine mesure de ce que peut être l’écriture de Christophe Dauphin. »

Jacques MORIN (in revue Décharge n°189, mars 2021).


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Avec les ongles et les dents du langage - je suis un loup dont la meute a été décimée - dans un sac de mots épuisés d'éclairs - qui a fait escale dans le labyrinthe de Minos. Cela ne résume pas les trois âges de l'énigme du sphinx, c'est bien plus vertigineux. Cela résume toute l'histoire de l'humanité. Exclu de la meute, assoifé de pouvoir qu'il était, Minos, enfermé dans le labyrinthe comme le Minotaure, s'envolera-t-il pour se brûler les ailes ou illustrera-t-il par ses actes les dessins de Picasso si mal connus de Minotauromachie, brouillons de Guernica ?

Chapitre VIII, le poète est un gilet jaune: superbe poème à la gloire de la révolte du même nom, de tous les éborgnés, de Geneviève Legay, de l'ancien boxeur Dettinger, qui sauva la vie d'une femme à terre, menacée par une charge aveugle de la police.

Ces lignes le célèbrent : Frappe le malheur et la misère - les canines du néant - qui rendent invisibles à autrui à uex-mêmes - frappe l'oppression jusqu'à son ombre - sur la passerelle les tam-tam galopent - comme un feu de brousse qui te sacre soleil...

A LIRE ABSOLUMENT !

Alain WEXLER (in revue Verso n°184, mars 2021).

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Totem normand pour un soleil noir, ce magnifique ouvrage poétique de Christophe Dauphin, orné par Alain Breton, lie la parole et la peinture dans une spirale enivrante : Sur le ring de la vie - la poésie boxe les mots avec les poings du rêve - cet insecte qui s’envole entre les pages du Merveilleux.

Ces mots de Christophe Dauphin définissent la poésie, combat implacable et perdu d’avance mais une défaite retournée en victoire, plus exactement en liberté par le dépassement de toute forme. Il avertit : « Réveille-toi dans tes os ». C’est ici et maintenant, dans cette chair là, dans ce corps là, qu’il s’agit de se réveiller, d’ouvrir les yeux sur le réel pour le transformer par la subtile alchimie de la poésie, art de vivre, de mourir et de renaître de ses cendres. En effet, si « L’azur court après sa côte de bœuf » il est toujours question d’aller « Vers les îles ».

La poésie de Christophe Dauphin est au plus près de l’expérience, de la douleur et de ce qu’elle sécrète de lumière, de connaissance de soi. Il nous fait marcher aux côtés des exclus, des parias, des combattants, des fils et filles de la colère, des vivants finalement, contre les Hommes-machines et leurs produits aliénants. C’est un cri et un coup de pied dans la poubelle dorée du monde, un appel à l’insoumission et à la veille. Ne jamais fermer les yeux, ne jamais même ciller, ne jamais baisser la garde des mots, laisser libre la place pour la joie, la fraternité, l’amitié, l’alliance des êtres.

 

La poésie écarte tes dents pour que la mer se dégorge de toi

et mange ton visage dans un miroir

ce diamant noir qui saigne en moi

 

Elle libère la colère de ton armure amnésique

volcan au milieu de tout et de rien

dans la déchirure du bocage de la chair

 

Et vogue la barque de la vie

qui est un refus dont je suis un atome

un refus qui brandit les poings de mille paysages

dont j’aborde les lèvres comme une plage à habiter

 

D’abord survivre puis vivre intensément entre les instants de la survie. Se désenclaver du monde. Parfois située, Normandie ou Provence, la poésie de Christophe Dauphin creuse les souvenirs et les savoirs, cherche l’expérience originelle en ce qu’elle a d’insituable, d’universel, de permanent. Il appelle dans son chemin anonymes, proches ou poètes disparus, à la fois fantômes et éveilleurs.

 

Pas de soleil d’or sans soleil noir.

 

Il ne s’agit pas de changer le monde. Le monde est un donné. Mais de l’inclure dans quelque chose de plus vaste, toujours inscrit dans le regard de qui est attentif, attentif réellement. Le monde n’a pas besoin de sauvetage mais d’entendement.

 

L’œil ne s’ouvre jamais que de l’intérieur

vers la lumière carnivore

des papillons d’air et de douleur

 

Le personnel n’est pas le sujet mais la flèche qui oriente, qui ouvre l’horizon, qui pousse vers le soi et vers ces autres qui demeurent, verticaux et vivants, dans les tourmentes comme dans les temps suspendus.

 

Quelqu’un ici est près de moi

qui jamais ne m’abandonne

cet amour de mes amis

avec qui je tiens à mon tour au soleil les Assises du Feu

 

Un admirable instant un festin éternel

dans un silex qui n’est pas une hache guerrière

mais la pierre à feu des Hommes sans Epaules

dont l’abîme ne boit pas d’eau plate.

 

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 28 octobre 2020).

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Il existe dans ce live une foi inébranlable en les mots et la poé­sie. Dauphin la concocte dans une sorte de néo-surréalisme engagé de bon aloi et une foi dans l’humain démuni face aux divers pou­voirs poli­tiques, idéologiques et religieux.

S’y retrouve - mais sans moindre copie - une doxa héritière des grands anciens, de Vaché à Cendrars en passant par Eluard et bien d’autres. Ils coha­bitent avec des tubes d’Ultra Brite mis comme frontières ou blindages pour faire sourire les barbelés qui, en Palestine et à San Diego, partagent le bon grain de l’ivraie.

C’est sou­vent vif, lyrique tant l’auteur se plaît dans ses mots. La révolte gronde dans des dérives orphiques où il s’agit d’assurer une survivance dans un monde grevé de son lot de perdants : migrants, drogués, etc..

Dauphin veut donc brasser le monde avec ambition pour le secouer…

Jean-Paul GAVARD-PERRET (in le littéraire.com, 25 octobre 2020).

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Ces poèmes expriment le goût pour le travail de la langue, l'attachement aux paysages de Normandie et de Provence, ainsi que la colère contre les religions et le fanatisme. Le poète plaide en faveur d'un monde plus fraternel et se révolte contre le saccage du vivant.

Livres Hebdo / Electre, 2021.

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Mûrie dans les désirs, lavée dans le blasphème, indissociable de la douleur/terreur de vivre et de mourir, engendrée par l’irrationnalité morbide de l’injustice, la colère du poète a changé la couleur du soleil. Et l’on voit naitre la force d’un art poétique si naturellement tourné vers la diversité de l’être et des autres, vers la plaque tournante des fondements, que c’est comme à la manière d’un chœur antique qu’il semble relater les événements, les drames, les jugements iniques du monde, et notamment de la cité à la dérive, faire imploser leurs socles, leurs sédiments.

Montée en flammes, montée en mots, usage du vrai, d’un radiocarbone authentique, et degrés conquis sur les domaines antinomiques de l’impossible : voilà les matériaux du livre. Je gratte cette plaie de vivre et d’écrire nous dit Christophe Dauphin et l’on entend que c’est d’une main de guérisseur pour en extraire les étincelles sublimes qui en dépit de l’ombre et de la nuit temporelles y demeurent. Dès lors, entre l’aube et le crépuscule, il faudra chercher les filons dans l’incertitude, dans ce « peu à vivre » de l’adolescence, filons qui ont pour noms, miraculeux, Yves Martin, Léopold Sédar Senghor (et bien d’autres), et comme contenant le jeune Christophe Dauphin qui jamais ne se dédira de sa conviction : la lumière, le soleil est dédicataire du chemin.

Et dès l’enfance, cette enfance à la fois décontenancée et volontaire, qui se déroule dans la cité dortoir de Colombes, et qui constitue le premier mouvement du recueil, il y a toujours un tournant où les lueurs percent au milieu des décombres. Selon le principe d’une nouvelle collection Peinture et Parole des éditions Les Hommes sans Épaules, le texte est orné par Alain Breton. Je recommande vivement d’aller voir du côté de ces « ornements ». Il y a là une manne si riche qu’elle provoque arrêts et illuminations.

L’ouvrage se compose de seize chants qui suivent une chronologie approximative relative aux rencontres et aux épisodes déterminants. L’idée-force est cette ligne de conduite constitutive de la personne comme de l’œuvre, cette exigence morale jamais démentie. La fonction créatrice relève ici de l’intellect autant que des abstractions sensibles et imaginatives. La conscience, la pensée, l’enjeu rationnel engendrent leurs propres mondes, leurs propres cimes, leurs mystères. La raison bâtisseuse, le savoir lucide avec la cassure qui dort dans les pierres détiennent les clés des puissances oniriques. Point ne suffit à l’auteur de se laisser porter par un fluide poétique, il faut que le verbe érige l’avenir, construise les fractions de ciment et de ciel, soit partie prenante avec les données du réel.

Il faut que l’homme, consacré en écriture, secoue la lumière de ce ciel, avec ses essences et le spectre des possibles sur la terre. On ne se repose jamais dans les mots, on les délivre de leur être figé, de leurs fictions, on les revêt et leur confère leur part concrète, éminemment efficiente, d’humanité. Un jour j’ai fracturé le réel avec un pied de biche / j’ai plié mon arbre et je suis parti avec la pluie / qui dort dans les pierres / avec sa cassure gyropharisée / bétonnée avec ton venin / armaturisé avec tes os. La colère migre, amasse des triomphes, des défaites, se retrouve par-delà les mers, par-delà les frontières, à Alger, à Tunis, à Damas, au Caire, partout où les tueries, la haine et l’injustice rivalisent avec le soleil. Et les mots, des mots sans corps devant l’imposture, le mensonge et les faux-fuyants, devraient demeurer des mots de fête et de chandeleur ? Peut-être deviendront-ils un jour célébrations, peut-être l’azur sera-t-il alors libéré du cœur des galets, mais pas ici, pas maintenant, pas tant que la nuit n’a pas encore été décapitée. Révolte qui peut parfois donner le change, sembler se commettre avec un parti-pris de beauté, avec ses leurres, ses camouflages, ses travestis, ainsi que dans ce cinquième chant L’azur court après sa côte de bœuf qui aborde les reflets et les éclats viciés du sud de la France.

Azur dont le poète nous dit comme par prudence j’en ai toujours un au fond de ma poche, combiné ici avec un simulacre d’harmonie, avec la mer et la disparité des hommes et des apparences, tous ensemble bien guindés, bien gainés, bien faussés. Mais la colère n’est pas seule à s’illustrer dans le cycle impétueux de l’auteur. L’altérité, ce sourd ferment communautaire, cette autre forme de l’amour du prochain, prospectif, décanté, inquiète son sommeil, captive ses sens, sa vision, son éthique, stipule son crédo comme au cœur d’une nuit d’insomnie : La poésie ne dit pas seulement : / JE EST UN AUTRE ! / Elle dit aussi surtout : / JE SONT TOUS LES AUTRES ! L’altérité, la passion humaine infiltre ses textes, nourrit sa recherche, sa substance poétique, creuse son sillon dans son corps et ses rêves jusqu’à l’obsession Survivre / il faut survivre… / une phrase de poings jetés dans le sommeil / mille visages en un seul / qui bondissent à ma gorge / affamés / délirants.

Caux, Le Havre, Etretat, Rouen, partout son cœur s’attarde, fait le constat furieux de l’échec et de la cruauté éternels, administre le baume, l’impuissante consolation de ceux qui portent témoignage, partout où Il pleut la mortdes baïonnettes taillent la côte de bœuf du paysage. Les mots ne sont pas que le bleu du ciel. En tous lieux, sa parole sert les bans lésés, criblés, de la mémoire. L’histoire et l’espoir pourront-ils se régénérer, revivre autrement ? Quoi qu’il en soit le poète s’y emploie d’une constance et d’un élan sans cesse rehaussés. Les mots ne sont pas que des organes d’étoiles.

Et comme pour étayer sa voie, son engagement sans partage, se déploie le thème Normand. Il surgit, dénudant un peu de sa splendeur à chacun de ses surgissements, le grand pays normand inséparable de ses desseins, dispensateur d’intégrité, avec sa loi d’honneur, son soleil privé, élu pour sa permanence factuelle, son immédiateté, et parce qu’il dispense la sentence, le décret historique que l’homme retrouve sens et foi dans son origine. Non pour s’y enfermer, Christophe Dauphin est bien l’être de tout repli, de tout retrait stigmatisés, mais pour y retrouver et faire jouer les fibres d’une cohérence intrinsèque. En vertu de cet enracinement indéfectible, des forces, des volontés inextinguibles qui s’y relaient, et en dépit de ce trop de réalité qui nous étrangle, il va actualiser son aptitude à la pluralité du monde Je voudrais vivre jusqu’à la fin à chaque endroit / où je m’arrête / à chaque fois que je m’installe / c’est pour toujours, et accomplir ce qu’il a une fois pour toutes résolu, sa propre voie fraternelle, substantielle parmi le chemin d’hommes. Un admirable instant un festin éternel / dans un silex qui n’est pas une hache guerrière / mais la pierre à feu des Hommes sans Epaules / dont l’abîme ne boit pas d’eau plate.

On le verra partout où se plaident les outrances de l’histoire, dans les nuits laides, nécrosées du passé, des crimes contre l’amour, contre l’aurore, au sein des combattants, des résistants, des Gilets jaunes, on le verra dans les déroutes et les dérives qui se profilent au bord de l’avenir, juste au bord ! Des fureurs venues de tous les âges, de toutes les sphères étoilent sa vocation de poète. Ses mains, son cœur, les forces, les gages de ses écrits sont pris inexorablement au défilé des saccages. Comprenons-nous assez cela !

Jusqu’aux épilogues (non définitifs), jusqu’au retour (non exhaustif) vers ses îles réelles et imaginaires parce que soudain un appel de vie, la requête puissante d’un rêve a frayé la route au désir : La robe frôlée de l’île secouant ses draps - Mes yeux repliés sur toi - Traversant tes yeux je te rencontre - pour aller vers plus de lumière contre toi -tout entier j’en brûle - Grande Fleur des îles cicatrisant les plaies - tu t’ouvres chaude comme une fenêtre - pour traverser la nuit.

Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules n°52, octobre 2021).