Collection Les HSE
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C’est le pays — notre esprit en soit le secret. Ses chemins prennent leur temps. À qui prête l’oreille, ses ruisseaux sont bavards. Ses nids sont les chants tressés des oiseaux. Oh, juste voir l’âne y lécher un mur heureux ! Juste voir l’abeille à sa lubie, une clef dans chaque fleur ! Un pays, même errant dans notre vie, même réinventé, ajoute à nos chances de la sérénité. On se confie à ses songes ; on chérit ses lueurs comme ses ombres. On y consacre ses abris. Chaque brume est une liesse. Nous allègent ses plaines et ses collines où nous devenons l’herbe, le caillou, la pluie et leur divination. Pour transporter quelle mélopée de la caverne originelle ? Nous sommes là, certes présents au monde, mais si peu qu’il suffit d’un pays, qu’il suffit d’une maison, qu’il suffit d’un nuage…
Le pays d’Alain Breton n’est-il pas, depuis l’origine, celui de l’émerveillement ? De la quête du Merveilleux ? Tout tend, encore, ici, une nouvelle fois, à le confirmer.
Alain Breton a obtenu le Prix Mallarmé 2024 pour son livre « Je ne rendrai pas le feu » paru aux éditions Les Hommes sans Épaules.
Christophe DAUPHIN
Avons-nous vraiment habité chaque grotte, dormi sur chaque arbre, construit tant de maisons ?
Les oiseaux s’en souviennent et les poules, les oies, les canards dans la conversation des fenêtres.
Nous avons traversé mille jardins, donné un visage à chaque fleur, ô séduites !
Nous avons nourri la bête plaintive, suivi le frelon des forêts, voulu effrayer les guerres.
Nous avons vu l’homme se livrer à la nuit, nous avons connu la femme, assez pour faire le récit du diamant, un peu de son fleuve rincé.
Nous avons su, oiseau, tes stridulations, tes raccourcis et voltes, tes vacances imprévues.
Maintenant, nous les glorieux, les survivants, laissez-nous vivre encor un peu nos âges.
Qu’ils nous contemplent !
Dans notre triomphe ignoré, nous nous révélerons.
*
Tout n’avait pas été dit encore.
Le soleil était le charitable, la pluie vieille voyageuse. La campanule étonnait les couleurs.
Ce fut le pacte : jour, désapprends ; nuit, révèle ; mémoire, décante.
Ainsi vous étiez là, hommes des rires et des grimaces éphémères, comme ces nuages qui, à peine écrits, effacent leur nom.
Alain BRETON
(Poèmes extraits de Lumière, et nous n’avons rien dit, Les Hommes sans Épaules éditions, 2026).
Lectures critiques
Avez-vous une claire vision du paradis ? Ou de lui une bouffée d’espérance ? Êtes-vous attiré par ce lieu comme on peut l’être par un bon repas après des jours de famine ? Probablement pas. Mais à lire le dernier recueil de Breton, vous surprendra sa stupéfiante évidence. Vous vous interrogerez : Faut-il croire avec lui le paradis à porter des yeux et des âmes, ou est-ce du poète une nouvelle espièglerie ? Si l’on en croit le titre, il suffirait de prononcer ce simple sésame : « lumière » et, aussitôt, la nature prolixe se donnerait à voir. Elle vous établirait dans son royaume, vous rendant apte à nommer tout ce qu’elle contient, à acquiescer à toutes ses correspondances. Les mots pour le dire manqueront à votre enthousiasme bredouillant. Vous appellerez à l’aide vos proches, vivants ou morts, mais tous ensemble, bredouillant ou pas, vous conclurez profondément ravis : « et nous n’avons rien dit ».
Arpentons maintenant quelques pages. Le poème d’ouverture donne le ton et l’allure de la terre à découvrir : « Les arbres sont parfaits et les fleurs si pures », et nous, « dans la maison, nous continuons à vivre. Un chat médite en silence. Non lue, une lettre jubile ». Le recueil s’organise ensuite en deux étapes, aux nuances infimes : Choisis plutôt quelques rivières, dont je reçois les poèmes comme un conseil, puis, Métiers, qui liste quelques édéniques activités humaines (électricien, puisatier, etc.) ou les fruits de leur travail (jardin, lampe, la table garnie, le bal, etc.). Un même hymne à la présence traverse les deux parties. Nommons-en quelques-unes : la bruyère, le roncier, l’œillet, la tulipe, la marguerite, la jonquille, les chèvrefeuilles, et le coquelicot ; la libellule, les abeilles, le criquet, le ramier, le héron, le condor, la chouette, le chat (mais pas le chien), etc. ; mais également le ruisseau, le vent, la lune, les collines et montagnes, l’herbe, la pluie « qui parle bas au mystère du feuillage », etc.
En dernier lieu, on doit citer les nuages, princes bienveillants qui traversent les cieux avec nonchalance. Comme on le voit, le paradis du poète se trouve être une terre parfaite, pas loin du sud de la France (je me souviens alors des livres de Jean Delumeau sur le Paradis, racontant les nombreuses expéditions qui l’avaient cherché loin, très loin, du côté de l’Iran et de la Chine, alors qu’il serait par ici). Y ayant élu domicile, le poète muet de joie s’exclame : « J’y scintille » et y reçoit des encouragements : « sois l’extraordinaire, » ose être là avec tous, « fragiles et forts, au cœur de tout / dans la majesté des choses ».
Vivre au Paradis consisterait à vivre en paix au milieu d’une beauté inépuisable, et sans fin de dire « merci à la calme lumière », et sans fin d’être comblé par l’extraordinaire d’une rivière, tel « l’art à son sommet ». Oui, me dis-je en refermant le recueil, une telle vie serait le paradis. Dans ce dernier recueil, Alain Breton poursuit sa quête, toujours animé par son « optimisme d’étonnement ». Dans Je ne rendrai pas le feu, prix Apollinaire 2024, il nous avait introduits dans un immense présent propice à mille et un enfantillages, tous plus sérieux et plus exaltants les uns que les autres.
Dans En attendant qu’ait parlé le Grand Cerf, en 2025, nous avons vu le souffle de la Genèse s’emparer à neuf de notre monde – et nous, d’y assister, nous nous impatientions que cela se produise. Maintenant ce nouveau recueil nous propose une nouvelle alliée : « Ménage-toi, ô lumière ! La nuit reprend confiance et nous montons la garde ». Et si nous prononçons ce mot-sésame, « Lumière », nous découvrirons que nous n’y sommes pas seuls : « Ainsi vous étiez là, homme des rires et des grimaces éphémères », tous fragiles et humbles, « comme ces nuages qui, à peine écrits, effacent leur nom ».
Utopie ? Farce ? Naïveté d’un verbe tenu par un fou léger se promenant dans nos rues ? Ces poèmes sont tout cela. Nous les offrant, Alain Breton répond simplement à sa vocation de poète : tendre vers l’insaisissable présence, ainsi que l’invite Gaston Puel (1924-2013) à la dernière page : « Nous écrirons qu’au nom des étoiles dont nous sommes tombés. Et nous n’oublierons pas cette fumée si légère qui semble lointaine dès qu’elle apparaît, c’est le meilleur de notre parole, c’est ce qui veut aller plus loin que nous, vers l’insaisissable présence. »
Pierrick de CHERMONT (in revue La Forge).
*
Avec ce livre nous nous sommes encore élevés de plusieurs degrés. Quelque chose de l’appréhension mystique s’est accomplie, dans le réel, là où l’assigne le poète. Et c’est le temps du bonheur et de sa réfutation, autrement dit dans une perspective à la fois céleste et tellurique, le temps non pas d’une réconciliation idéale mais d’une annulation littérale des contraires.
La première impression qui émane du fond et de la forme dans la création / révélation majeure de l’ouvrage est éminemment sonore. D’emblée, insensiblement, les sons se substituent aux mots, aux lieux, aux situations, poursuivent leurs métamorphoses et commutations, les enrobent, les habillent, les percent, absorbent leur substance, se généralisent et culminent dans l’apologétique du nombre universel et acoustique !
Dès que nous avons perçu et intégré ce phénomène dans une pétillante poétique de synthèse, nous sommes appareillés pour entendre toutes les péripéties virtuelles des poèmes.
Cette transposition dans le domaine sonore fait de l’ouïe une lectrice éblouie arpentant les pays du réel, et entraîne dans son cours dégondé et démultiplié une réévaluation de l’ensemble du visuel.
Ainsi Alain Breton nomme-t-il non pas l’image mais le son, le faisant exister, lui conférant une authentique et prééminente matérialité dans sa fusion avec l’image et ses représentations graphiques, chromatiques et multisensorielles.
Dès lors entrent en scène tous les bruissements, froissements, murmures de la nature, l’intensité sonore pouvant, selon notre acuité du moment, s’amenuiser, s’éteindre ou s’intensifier. Parfois même l’auteur réactive l’enchantement au cœur d’un seul poème par la décharge plus forte d’un son isolé.
La seconde composante qui ne prend pas la précaution élémentaire de se différencier de la première est la lumière. Alternent-ils les poèmes sonores et les poèmes de la clarté ? On pourrait dire que périodiquement ou simultanément, ils se reposent, font des pauses les uns dans les autres, se condensent, s’objectivent ou trouvent encore des nouveaux moyens d’être conjointement dans l’équilibre des formes sensibles.
S’insère aussi une autre catégorie de poèmes, ceux de la nostalgie motrice, telle l’aile paradoxale, conductrice, majeure et évolutive de l’indépassable, de l’infranchissable douleur, de ces chants qui étouffent le cœur. Auxquels se rajoutent les poèmes philosophiques – aux chutes poignantes et énigmatiques – prospectifs, rétrogrades, ceux coupés dans le vif de l’espoir, ceux de l’acceptation, ceux en lévitation, en haut, en bas, des poèmes à étages, à tiroirs, au faîte du ciel, du détaché, du détachement, la liste se renouvelle sans fin, se complexifie et prend conscience à mesure de ses avancées.
Il y a la présence, la contingence sublimée de la pluie à qui il est beaucoup demandé comme à une madone, entre atomes et simulacre, dissimulée entre les éléments. Ô pluie, seras-tu la charitable ? La forme liquide, tangible, évanescente de l’espérance, la dernière vivante, Allons, prends patience. / Demain, la pluie remuera bien encore un peu, avec son pouvoir réparateur de tout impressionner.
La pluie est la plus subtile de la famille de l’eau, composée aussi des nuages, des courants, des orages, des fontaines, des neiges, des rivières, mais qui n’ont pas comme elle la passion ou l’innocence de croire que tout sur son passage peut s’apaiser, se refaire ou se transfigurer.
Chez Alain Breton l’effeuillement du nu, l’effeuillement en une seule fois de toutes ses nudités l’assimile à la pluie, c’est pourquoi si vous approchez l’ombre, la feuille, la terre, le scarabée, vous y verrez ce que son âme liquide, à force de noblesse et de spiritualité, y a fraternellement déposé.
Le style de ce recueil est si agile qu’on dirait qu’Alain Breton a retiré l’inutile des mots et même l’inutile des lettres. Avec un stylet fantôme « il écrit à » et décrit la transparence immédiate des choses et l’évanescence / souvenance des ombres et des formes dans la nature. Car c’est avec cette dernière qu’il traite d’évidence, de fidélité, d’identité et d’allégeance, plaçant en elle son unique et droite certitude, lui qui, par vision, révélation latente et supériorité atavique, n’en a aucune, donnant lieu à ses assises mêlées d’air, d’eau, de terre, de ciel, de vie et de mort, maximes lyriques, sentences oniriques, long, doux inépuisable homomorphisme empirique.
De cette nature il sera dit tant en des pages hors des tombes et hors des froids vestiges, jusqu’à nous transformer en feuillage, jusqu’à nous offrir ces lieux boisés, ces lieux du ciel, ces lieux liquides comme consolation et augures !
Du reste Pourquoi s’inquiéter ? quand nous vivons au milieu de choses, de naissance et d’essence, elles-mêmes consolées ; et bruissant parmi elles tant que nous vivons, échangeant avec le vent, les fleurs, les chemins, les étoiles ce que nous connaissons, puis faisant la nuit sur notre savoir. Est-ce pour cela que les poèmes ont raccourci ? A travers chacun d’eux Alain nous élève avec la brièveté, la fulgurance tranquille d’un baiser. Pourquoi s’inquiéter ? puisque celle qui ne sera pas nommée fait son aire éternelle dans L’inventaire des herbes / la chorégraphie des murs écroulés et quelle valeur a la mort dans l’eau d’une rivière ? Celle qui ne sera pas nommée mais qui faisait déjà son nid ultime dans la neige.
Enfin c’est aussi la démarche d’un poète qui cherche et trouve le bonheur dans le respect et la frugalité de son rapport à l’être. Ce n’est pas en six jours pour lui que se crée le monde, mais dans l’inachevé des jours, du temps, en des milliards de fragments visuels, auditifs, rabattant tous les critères des outrances et des débordements dans une jubilation aussi modeste que permanente de l’existence. Lumière et nous n’avons rien dit.
Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules).

