Laure MISSIR
LAURE MISSIR OU LE LENT INCENDIE DU MERVEILLEUX AUX PAUPIÈRES DE CENDRE
par Christophe Dauphin
Bientôt l’aniline
Mes goudrons de houille
Me couvriront de cendre
Et tes mains se refermeront sur
L’absente.
Laure Missir
Poète, collagiste, éditrice, Laure Missir, née, à Rennes, en 1972, est la fille d’un couple d’enseignants bretons, également éditeurs de livres d’artistes à l’enseigne des éditions Carré d’Encre. Après avoir emprunté, avec succès, la filière scientifique, elle bifurque vers la filière littéraire, et devient agrégée de lettres modernes et licenciée en histoire des arts. Son mémoire de maîtrise, en 1994, et son diplôme d’études approfondies (DEA), en 1995, sont consacrés - c’est déjà tout un programme ! - à la « poétique de la violence » et au « surréalisme frénétique de Joyce Mansour ». Laure Missir enseigne par la suite à Rennes, en région parisienne, à Abidjan (Côte d’Ivoire) et, en qualité d’enseignante formatrice de Lettres, au Lycée français de Tananarive (Madagascar).
Membre du comité de rédaction de la revue surréaliste Supérieur Inconnu, fondée et dirigée par Sarane Alexandrian, de 1995 à 2009, Laure Missir a publié onze livres de poèmes et un essai de référence qui fait date, consacré à Joyce Mansour, une étrange demoiselle. Outre, cet essai capital, Laure Missir a donné plusieurs articles sur Joyce Mansour, et publié un pur joyau : Joyce Mansour, Spirales vagabondes (Jean-Michel Place 2018), des inédits remarquables, qui augmentent à peu près de moitié l’œuvre éditée de Joyce Mansour. Elle a également publié de nombreux articles et études en revues (notamment sur Marcel Lannoy, Gaston Chaissac, Jean Benoît ou Pierre Molinier), dans Supérieur Inconnu, ainsi que deux importants dossiers : « Joyce Mansour, tubéreuse enfant du conte oriental » (in Les Hommes sans Épaules n°19, 2005), et « Jorge Camacho chercheur d’or » (in Les Hommes sans Épaules n°23/24, 2007).
Ses premiers poèmes publiés, en revue, l’ont été, en 2007 et, surtout, en 2008, dans Les Hommes sans Épaules, année où elle a fondé, à Rennes, les éditions des Deux Corps, dédiées à la poésie contemporaine et notamment au surréalisme et à ses alentours. Parallèlement, Laure Missir a développé une œuvre de plasticienne, notamment de collagiste, illustrant une bonne dizaine de livres et de revues, et exposant dans de nombreuses galeries, à Paris comme en Bretagne. Relais ou prolongement de sa poésie, ses collages sont des métaphores continues qui éclairent le fonctionnement de la langue, quand elle cherche au-delà de la dénotation pragmatique à exprimer les nuances de la pensée et de la sensibilité, et de nombreuses voies d’échange, qui mènent de l’image plastique aux images, comme autant de mots collés ensemble.
Aspect du surréel : Marie-Laure et le Supérieur Inconnu
Marie-Laure Missir est tôt, durant ses études, attirée ou plutôt aimantée par le surréalisme. La rencontre, en 1999, de l’écrivain surréaliste Sarane Alexandrian, est capitale. Ce dernier, né en 1927 à Bagdad, s’était liée d’amitié avec André Breton, en 1947, avait rejoint le groupe surréaliste la même année pour en devenir l’un des théoriciens et des porte-paroles. André Breton lui confia la direction du secrétariat de Cause, avec Georges Henein et Henri Pastoureau, pour répondre à l’afflux des jeunes candidats venus du monde entier, dans le groupe surréaliste. En 1948, il fonda avec l’assentiment d’André Breton, avec Victor Brauner, Jindrich Heisler, Véra Hérold, Stanislas Rodanski et Claude Tarnaud l’importante et audacieuse revue surréaliste Néon. Depuis lors, l’originalité de la création de Sarane Alexandrian, comme l’importance de sa pensée – qui s’étendent à des domaines aussi vastes que la fiction, la critique d’art, la politique, l’histoire, la magie sexuelle et la pensée magique –, n’ont pas tant reposé sur son activité au sein du groupe surréaliste, que sur sa démarche de continuité et de dépassement de ce mouvement.
Écrivain révolutionnaire, Sarane Alexandrian a toujours travaillé à l’éveil comme à la libération de l’homme, puisant ses sources et ses inspirations dans la poésie vécue : c’est-à-dire la vie entière, ce à quoi, il invita ces jeunes amis et collaborateurs, dont je suis ainsi que Marie-Laure et d’autres, et non pas de faire des plats-réchauffés du surréalisme historique. Car, pour Alexandrian, dès l’après-guerre, être surréaliste revint à intégrer un collectif ayant pour but la quête de la « beauté convulsive », et dont les membres s’aimaient fraternellement, en se contestant parfois âprement au nom des plus hautes exigences de perfection. Et c’est précisément cet état d’esprit et d’ouverture, que Sarane insuffla au sein de la revue Supérieur Inconnu.
Après avoir tôt trouvé son antipère en la personne d’André Breton (c’est-à-dire l’initiateur d’un art de vivre opposé à celui du père), Sarane Alexandrian l’est devenu à son tour (un antipère), pour Marie-Laure comme pour moi-même, car il a toujours manifesté passionnément, comme son aîné, sa croyance au génie de la jeunesse, adjurant sans cesse ses jeunes collaborateurs, de ne pas « se laisser déposséder de leur faculté de révolte et d’enthousiasme », les exhortant, bien au contraire, à emprunter les sentiers du non-conformisme avec la plus haute tenue et la plus haute exigence. Autre aspect qui séduit Marie-Laure : la revue Supérieur Inconnu se revendique du « non-conformisme intégral » dans les domaines abordés (littérature, art, sciences). Qu’est-ce à dire ? Sarane répond : « Un non-conformiste authentique, peut être complètement indifférent au monde social, comme le furent les sceptiques grecs, les taoïstes chinois, et tant d’esprits supérieurs de la France, de Fontenelle à Marcel Duchamp. Quand on est révolté, on ne se conduit pas en chien aboyant ou en sectaire borné, mais en homme rejetant les formules stéréotypées, pour juger de tout d’après ses réflexions libres. »
Supérieur Inconnu est le titre qu’André Breton avait choisi, en novembre 1947, pour nommer la publication qu'il envisageait de fonder, et qui devait conjuguer les deux courants du surréalisme : les conservateurs (attachés aux principes du Second manifeste) et les novateurs, regroupés autour de Victor Brauner, de Sarane Alexandrian, le porte-parole et chef de file, de Claude Tarnaud, d’Alain Jouffroy, de Madeleine Novarina, de Jean-Dominique Rey ou de Stanislas Rodanski, voulant aller plus loin. Cette revue devait être éditée par Gallimard, sur les conseils de Jean Paulhan, mais un désaccord initial annula le projet. Sarane Alexandrian, qui fut, en 1947, le chef de file des novateurs, reprit le titre quarante-huit ans plus tard, afin, comme il l’écrit dans le premier numéro de la revue : « de combattre la médiocrité intellectuelle de notre fin de siècle, et pour exprimer nos idées et convier nos sympathisants à faire entendre leurs voix. » Pour André Breton comme pour Sarane Alexandrian, le « supérieur inconnu » désigne l’objectif idéal de la recherche poétique de l’avenir. Supérieur Inconnu, publiée entre 1995 et 2011, compte trois séries et totalise 30 numéros, dont le dernier a été conçu et édité par la revue sœur qu’est Les Hommes sans Épaules.
Sarane accueille d’emblée Marie-Laure Missir, au sein de notre groupe, où elle ne tarde pas à rayonner par sa simplicité, sa joie de vivre, et son sens fraternel de l’amitié. Marie-Laure devient notre soleil breton. Un soleil forcément changeant et plein de mystères, aussi. C’est au sein de Supérieur Inconnu, que s’illustre Marie-Laure Missir, en intégrant également, assez vite, le comité de rédaction. Responsable de la rubrique « Aspect du surréel », alors que j’avais en charge « La révolution de la poésie », Marie-Laure donne son premier article, en 1999 : il est consacré à Joyce Mansour, cette poète qui étoile et accompagne toute sa vie : « Joyce Mansour, reine pharaonique de notre temps », (SI n°9, 1ère série, janvier 1999).
Marie-Laure écrit, comme en guise de manifeste : « Pour les chroniqueurs, le mouvement surréaliste est mort ou à l’agonie. Il se serait épuisé en « affaires », en « règlements de compte ». Les articles nécrologiques à son sujet se multiplient. Seule la présence d’André Breton diffère le moment de son exécution définitive. Ce jugement repose sur une erreur de perspective : le surréalisme n’est pas une « école littéraire. Il omet par ailleurs de prendre en compte l’activité surréaliste de ces années, activité dont témoignent des revues telles que Néon, Médium, Le Surréalisme, même, et La Brèche. Si la « période héroïque » est révolue, le mouvement surréaliste n’a pas perdu de sa vitalité. Mais la mort d’André Breton, en 1966, et les luttes d’influence qui l’ont suivie, ont discrédité les dernières tentatives collectives. Pourtant les œuvres individuelles demeurent ; Joyce Mansour publie jusqu’en 1986, année de sa mort. Ne pouvant être lue à l’aulne d’aucune théorie littéraire d’une part, le surréalisme étant occulté d’autre part, ces écrits déconcertent. Ainsi s’élabore, à propos de Joyce Mansour, le mythe de « l’étrange demoiselle ». Ce mythe est l’expression de la fascination qu’exercent cette « œuvre au noir » et son auteur douée d’une merveilleuse beauté orientale. Il est encore le signe d’une démission de la critique, l’arbre qui masque la forêt d’écriture. »
Marie-Laure et les maîtres du vertige : la poésie de la marge
Marie-Laure n’est pas aussi prolifique que nous pouvons l’être, certains, au comité. Elle est méthodique, fait des recherches, reprend sans cesse l’ouvrage, le processus est long, mais le résultat est toujours au rendez-vous. Des articles de Marie-Laure, au sein de Supérieur Inconnu, signalons par exemple : Les instantanés surréalistes de Marcel Lannoy (in SI n°13, 1ère série, janvier 1999), Gaston Chaissac, un homme couleur d’audace (in SI n°4, 2ème série, juillet 2006), ou Jean Benoît, l’homme de l’écart absolu (in SI n°2, 2ème série, juillet 2005). Cet article-étude est à part, car Marie-Laure est liée d’une très grande amitié et admiration avec le plasticien surréaliste québécois Jean Benoît, et son épouse la peintre Mimi Parent. Jean Benoît est notamment connu au sein du mouvement surréaliste, pour avoir, le 2 décembre 1959 - en marge de l’exposition internationale du Surréalisme dédiée à Éros -, dans l’appartement de Joyce Mansour, présenté son « Exécution du testament du marquis de Sade », devant un public confidentiel, dont André Breton et Matta. Au terme de cette présentation, il s’appliqua sur la poitrine un fer rougi portant les quatre lettres SADE. Matta fit de même. Le journal Arts accorda une page complète à l’exposition et une demi-page au cérémonial. Alain Jouffroy rapporte : : « L’acte lui-même, qui consiste à se brûler aux lettres de Sade, dans un monde aussi bavard et aussi peu enclin aux gestes que l’est celui où nous vivons en ce moment à Paris, est, à mon sens un défi. Défi aux conformismes, défi aux paresses, défi au sommeil, défi à toutes les formes d’inertie, dans la vie comme dans la pensée. »
Marie-Laure est fascinée par Jean Benoît, cet anticonformiste intégral, qui, à l’âge de 77 ans, n’a rien perdu de sa capacité de révolte et de vivant. Je l’ai souvent rencontré, dans l’appartement parisien qu’occupe Marie-Laure (celui de son très cher ami Raoul Dubois, un fin connaisseur de la Commune de Paris de 1871, aime-t-elle rappeler !), lorsqu’elle monte de Rennes à Paris. Pour attachant et talentueux qu’il est, Jean est sacrément insaisissable et ingérable, il faut le dire. Avec lui, tout dérape à un moment donné, et pas seulement la réalité. Quel immense provocateur ! Il est maître dans cet art. Marie-Laure lui passe toutes ses outrances, et, bien sûr, Jean en abuse, ne cessant de cultiver la démesure. Sa participation au mouvement surréaliste, dit Marie-Laure, « c’est la vie, c’est la vie même ! Jean est l’homme de l’écart absolu ! » Jean, je le revois avec son bouledogue de Maldoror, constitué de trente-six paires de gants de jeunes-filles et d’un gant d’homme hérissé de tessons de verre. Ou encore, dans son costume de « nécrophile », fait de peaux retournées qui montrent l’homme de l’intérieur, exhibant le caché, savamment masqué par les voiles de pudeur et d’hypocrisie tissées par la morale chrétienne qu’il abhorre. En fait, conclut Marie-Laure : « Jean joue sur toutes les gammes du sensible pour piéger et mettre en déroute les idées si volontiers reçues. »
Marie-Laure n’écrit pas en vain : « Le principe d’identité ne peut s’appliquer aux êtres qui ont choisi de tailler leurs propres mesures dans la démesure. C’est pourquoi les surréalistes inventèrent la carte d’analogie permettant le déchiffrement de « certaines énigmes, cachées sous le voile de la personnalité ». Sans nul doute, Jean Benoît est l’un de ces êtres qui échappent à toute définition (et tant mieux !) mais que l’on peut espérer rattraper par ce jeu d’analogies : « Lieu de naissance, Jean ? - une faille sous-marine et tout son tremblement. – Activités ? – à toute heure, volcan et éruption du désir. – Signes particuliers ? – amour, humour, la fascination pour les gouffres et les catastrophes » dont des images couvraient déjà les murs de sa chambre d’enfant. Vous êtes prévenus, ma tâche n’est pas simple. »
Je garde un souvenir ému et nostalgique de ces soirées chaleureuses, animées et arrosées, que Marie-Laure organisait à Paris, et qui rassemblaient des membres du groupe de Supérieur Inconnu, et d’autres aussi, poètes, peintres, ou non, à l’instar de Rozenn, une amie bretonne de Marie-Laure. Son mari François, était parfois présent, et leurs enfants, Louis et Alice, mon fils Tristan, aussi. Entre la fumée des cigarettes et les effluves d’alcool, la poésie coulait abondamment toute la nuit durant, ponctuée des excentricités et du rire énorme de Jean Benoît. C’est l’époque où je suis en contact régulier avec Marie-Laure. La vie de groupe est vivante et exaltante, et Sarane s’en réjouit. Marie-Laure est accueillante, pétillante, curieuse, attentive, joyeuse, passionnée. Ici, on exalte les quatre valeurs suprêmes de l’Homme : le rêve, astre du ciel intérieur ; l’amour, feu vital de l’esprit ; la connaissance, clé des secrets ; et la révolution, grande roue du destin.
Marie-Laure écrit encore, par la suite, sur Pierre Molinier et l’Éros surréaliste (SI °1, janvier 2005). Et, pourquoi sur Molinier ? Ce dernier est surtout connu pour ses tableaux érotiques et pour ses photomontages, des mises en scène de son propre corps et pour ses autoportraits travestis, où s’expriment son culte de l’androgynie et son fétichisme des jambes. Ce n’est pas ma « tasse de thé », Molinier. André Breton lui-même ne lui a-t-il pas écrit, tout en ambiguïté, je trouve, en 1955 : « Vous êtes aujourd’hui le maître du vertige, d’un de ces vertiges que Rimbaud s’était donné à tâche de fixer, et peut-être du pire » ?
Mais, Marie-Laure, elle aime cela, parce que justement, comme Jean Benoît, mais dans un autre registre, Molinier est un provocateur inclassable. Pour elle, le peintre et photographe Molinier savait « qu’avoir le courage d’être soi-même est terrible – même périlleux dans une société où tout est classé, certifié, mais tout discours normatif lui répugne. Pierre Molinier a une conscience aiguë de ses moyens et de sa singularité. Il définit l’originalité de sa peinture avec la plus grande justesse : elle est « magique ». Saturée de sa propre présence, elle est « le rayonnement matérialisé ». Aussi, le tableau devient chose humaine, la magie intervient. Le peintre a définitivement quitté les chemins battus de l’académisme et des lieux communs pour engager son œuvre sur la voie périlleuse d’un absolu égocentrisme. »
J’ajoute que, comme en convient Marie-Laure, elle-même : « Tous les surréalistes n’ont pas reconnu en Pierre Molinier l’un des leurs, et la réciproque est vraie. » Molinier a lui-même écrit à Lo Duca, en 1959 : « Je ne crois pas dépasser tous les peintres surréalistes, mais être très différent d’eux. Me traiter de surréaliste est bien risqué et je comprends votre embarras. » Les surréalistes ont fini par s’éloigner de Molinier et de son érotisme scabreux, fétichiste à travers son propre corps, alors que c’est sans doute ce qui fascine Marie-Laure, toujours plus portée vers les artistes de la marge, y compris et surtout du surréalisme.
Ainsi notre Marie-Laure, au parcours, sur le papier, et à l’apparence de « sage demoiselle, épouse et mère de famille, universitaire diplômée, au parcours irréprochable », cultive, en fait, davantage que nous, la marge, en la repoussant sans cesse. Pas si sage et si fille modèle que cela, notre Marie-Laure ! Et plus la marge est loin, et plus cela l’attire, la fascine, Marie-Laure. Elle aime ainsi, en Gaston Chaissac, « le cordonnier sans clientèle qui a su faire naître d’infinies combinaisons d’images aux couleurs vives… des objets arrachés à la vie quotidienne pour être peints, réinventés… l’épopée d’un anti-héros à contre-courant de son temps. » Chez, elle, cette attraction est davantage envisagée comme une manière de vivre, au risque de s’y brûler les ailes. Et cela, a fini par lui arriver, hélas, par la suite.
Marie-Laure Missir & Joyce Mansour, ou la rencontre de deux étranges demoiselles
Après lui avoir consacré son DEA, en 1995, et une étude dans la revue Supérieur Inconnu en 1999, Marie-Laure n’a jamais cessé de lire et de travailler sur Joyce Mansour, poète à laquelle, André Breton avait écrit, en 1961 : « La poésie surréaliste, c’est vous ! » En préambule à la thèse qu’elle consacre en 2014, à sa belle-mère, Le Surréalisme à travers Joyce Mansour. Peinture et Poésie, le miroir du désir, Marie-Francine Mansour ne remercie pas Marie-Laure en vain, écrivant : « Je remercie Marie-Laure Missir qui a classé pendant plus de deux ans les quelques milliers de documents accumulés dans les boîtes à cigares de Joyce Mansour. Sans elle, je n’aurais peut-être pas lu la correspondance d’André Breton qui s’étale sur plus de dix ans, de 1955 à 1966, et qui m’a ouvert les portes du surréalisme dans sa dernière période. » Marie-Laure avait un grand-œuvre à donner et ce dernier concernait Joyce Mansour. Il a paru neuf avant la thèse soutenue par Marie-Francine, aux éditions Jean-Michel Place : Joyce Mansour, une étrange demoiselle, qui est conjointement une biographie et un essai hors-norme sur l’œuvre, avec une belle et riche iconographie inédite, issue des archives familiales : un travail sans équivalent, qui fait, et qui continuera à faire date.
Le poète Pierre Peuchmaud écrit : « Où faut-il la voir d’abord, Joyce Mansour ? Peut-être « Là dans le parc où je rampais enfant / Timide comme une limace mais cambrée de ruse / Et heureuse quelquefois ». Là, et dans le beau livre de Marie-Laure Missir, Joyce Mansour, une étrange demoiselle, premier monument érigé à l’auteur des Gisants satisfaits, et qui vient de paraître aux éditions Jean-Michel Place. À tous ceux qui ne l’ont pas connue, mais qui, un jour ou l’autre, ont été happés par sa poésie – l’une des plus incroyables et des plus crédibles du surréalisme – l’étude biographique de Marie-Laure Missir, exemplaire d’information et de discrétion, ne donnant à voir que ce qui vous regarde, offre enfin l’occasion de prendre la mesure du personnage, de sa place et de son rôle dans l’histoire du surréalisme, et de la richesse de son prisme. C’est justice, car, Joyce Mansour, on la voyait mal, toutes ses images étaient brouillées. Rumeurs, approximations, jalousies peut-être, j’ai pu constater à une époque (le début des années 70) qu’elle n’était pas portée dans tous les cœurs. J’étais jeune, de telles choses m’étonnaient. Qu’on soupçonnât la liberté m’étonnait. Car ce que je comprends de Joyce Mansour, si j’en comprends quelque chose, c’est la liberté, la liberté folle et sanglante du jeune renard qui vient de s’arracher à un piège dont il n’a pas perçu la nature et qui, depuis, marche sur trois pattes. »
En 1986, écrit Marie-Laure, « son obsession de la maladie se concrétise » : Joyce Mansour meurt d’un cancer du sein, le 27 août. Elle a alors cinquante-huit ans. D’où vient cette obsession dont Marie-Laure nous parle ? Du fait que Mansour a perdu sa mère, Nelly Adia Adès, en 1944, des suites d’un cancer. La mort traverse la vie de la poète pour la première fois et ne la quittera plus, en effet, jusqu’à l’obsession. Trois ans plus tard, Joyce Adès rencontre Henri Naggar, qu’elle épouse en mai 1947. Son premier jeune mari est foudroyé par un cancer, en octobre 1947. C’est à cette époque qu’elle naît à la poésie, pour exprimer et contrer sa douleur. Marie-Laure poursuit : « Si les tentatives de Joyce Mansour, pour redonner au surréalisme une dimension collective ont échoué, il n’en demeure pas moins que dans ses œuvres il n’a jamais cessé d’y briller de l’orient le plus noir. Par-delà la mort, comme celui des astres qui se sont dissous mais dont la lumière nous parvient encore, l’éclat de sa voix poétique et quotidienne n’a cessé d’illuminer les contrées où vivent la poésie et ceux qui ne peuvent vivre sans l’effleurer chaque jour du bout de l’âme. Car Joyce Mansour a su nous montrer que, sous le signe de l’intensité, la vie et la poésie sont une seule et même chose. »
Défi lancé à la raison, l’itinéraire de Joyce Mansour retrace la recherche d’une parole entre rêve et réel et d’un univers propre, entre mort et vie, Occident et Orient : Déplace ton regard – Dépouille mon bas-ventre de sa bête ô désespoir – Ta langue divise mon cœur – Tel le serpent le rocher. Mansour intériorise l’univers surréaliste et le fait sien pour ensuite crier la blessure d’un monde intérieur ravagé par l’angoisse, le tourment et la mort, comme en témoigne les titres de ses premiers livres : Cris (1954), Déchirures (1955) ou Rapaces (1960) : L’œil bascule dans la nuit au moment du trépas – Ô la blanche fulgurante folie des ailes qu’on ne connaît pas. Déchirée entre l’amour et la mort, l’œuvre de Joyce Mansour est une éruption volcanique du langage même : Il n’est pas de bonheur plus voluptueux - Qu’en cette pénétration de soi - Par tous les orifices de l’imaginaire - De l’anus grignotant - À la petite bouche de cire - L’homme qui s’est fait femme dans le charnier de son œuvre.
La rencontre de Joyce Mansour, pour Marie-Laure, c’est l’histoire d’un coup de foudre pour une femme et son œuvre, qui sont inséparables de sa vie. Dans la dédicace que Marie-Laure appose à mon attention sur un exemplaire de son livre, elle écrit, entre autres : « Parce que j’aime autant l’entendre dans l’amitié que de la lire. » Jean Benoît m’a également dédicacé le livre, mais forcément de manière peu commune : il a dessiné un phallus et écrit : « À Christophe, de tout cœur, son ami Jean ». Sacré Jean !
De sa relation à Joyce, Marie-Laure nous dit : « Trop jeune, je n’ai jamais rencontré Joyce Mansour. Mais au fur et à mesure de mes recherches, sa présence m’apparaissait plus nette, plus évidente. Mon intention initiale n’était pas d’écrire ce livre : il s’est peu à peu imposé. Il est le résultat d’une rencontre au carrefour de multiples échanges. Ce fut d’abord celle d’écrits aussi déconcertants qu’exigeants, des écrits qui, une fois les premières résistances vaincues, ne laissent aucun répit à leur lecteur. On ne se penche pas impunément sur cette œuvre. Lire Joyce Mansour, c’est d’abord renoncer à suivre les voies traditionnelles, les chemins battus de la critique. Ses contes et poèmes « pour hommes faits » mettent le lecteur à la question. Ils s’ouvrent sur le champ des interrogations qui nous poursuivent, sans jamais se refermer sur celui des mots. Ici, aucun formalisme, aucun souci d’esthétisme, mais la parole proférée à vif, une poésie vécue. Cette œuvre, qui ressasse l’obsession, devient obsession pour le lecteur. Une autre rencontre fut celle de Samir Mansour, qui accepta de témoigner, puis de m’ouvrir ses archives. Cyrille et Philippe Mansour, à leur tour, m’ont fait confiance. » Il est beau, il est magnifique et unique, sans équivalent, ton livre, ma chère Marie-Laure !
De la femme du Supérieur Inconnu à la Femme sans Épaules
L’année même de la parution de son essai, j’ai confié à Marie-Laure la rédaction du dossier central de la revue Les Hommes sans Épaules n°19 (2005). Marie-Laure connaît et fréquente notre équipe, qui apprécie beaucoup sa simplicité et son engagement en faveur de la poésie vécue. Tout en continuant à être présente au sein de Supérieur Inconnu, mais de moins en moins. Marie-Laure se rapproche davantage de la revue Les Hommes sans Épaules, dont je dirige la troisième série, active depuis 1997. Elle en aime l’atmosphère, et particulièrement le fait de pouvoir connaître et échanger avec Alain Breton, à propos de la poésie. Car, la poésie la travaille et la préoccupe de plus en plus, sans pour autant qu’elle ose nous dire qu’elle en écrit. Cela nous l’apprendrons deux ans plus tard : Marie-Laure est mystérieuse !
Le titre du dossier en question est : « Joyce Mansour, tubéreuse enfant du conte oriental ». Il comprend un riche choix de poèmes et de textes inédits de Mansour, avec des documents inédits, des extraits de correspondances d’André Breton, Gaston Bachelard, Gherasim Luca, Alain Jouffroy, Alain Joubert, Carlos Fuentes, Jorge Camacho, Georges Henein ou Hans Bellmer. Marie-Laure écrit : « Ce que l’on ne sait pas, ou pas assez, c’est qu’elle ne se contenta pas de côtoyer les surréalistes sur les bancs du café ou lors des dîners mondains qu’elle donnait au milieu de ses prodigieuses collections d’objets et de tableaux : Joyce Mansour fut l’une des plus grandes voix de la poésie surréaliste. Son œuvre a choqué, choque encore ceux qui la réduisent à sa composante érotique (la feuille de vigne qui masque la forêt ?)… Les pèlerins des belles lettres renvoyaient ainsi l’œuvre et son auteur visiter l’enfer et après le 27 août 1986, le purgatoire. La messe était dite. Heureusement, les amis veillaient… Joyce Mansour portait en elle des dieux terriblement ambigus. En effet, l’œuvre de cette « industrieuse Isis de souffrance orientale » a moins la saveur du loukoum que la rugosité des pierres et du sable. Loin des mollesses d’un Orient fantasmé, ses textes brûlent le lecteur comme le sol surchauffé du désert. Ils conjuguent le rire, l’horreur, le rêve, l’érotisme (oui !) et la mort. Merveilleux outrages, ses poèmes arrachent à la langue des pierres vivantes. Joyce Mansour est aussi douée d’un véritable « pouvoir d’extraction » qui nous mène au-delà du déjà-vu. De fil d’Ariane en aiguillon de la curiosité et par besoin d’une poésie vraie qui se tienne à mille miles du tricotage-tripotage linguistique, le désir d’en savoir plus, d’en lire plus m’a conduite à frapper à la porte de Samir Mansour. Il m’a ouvert les archives de la poète… Cette quête a donc abouti à une biographie de Joyce Mansour qui vient de paraître et à un recueil de ses textes inédits dont la publication ne saurait tarder. »
J’ajoute que, conjointement à la parution du numéro des Hommes sans Épaules, nous avons pu, avec Marie Laure, Alain Breton, et l’accord de Cyrille Mansour, organiser, à Paris, une magnifique exposition, « Joyce Mansour, photographies, livres, livres-objets et objets méchants », à la Librairie-Galerie Racine, du 23 avril au 7 mai 2005.
Qu’est-ce que les Objets Méchants ? Chez Joyce Mansour, nous dit Marie-Laure, la grande poète surréaliste se doublait d’une redoutable bricoleuse du dimanche. Elle achetait par kilos toutes sortes de clous dont elle hérissait des balles en polystyrène. Ainsi naissait une floraison étrange et agressive, les « objets méchants ». Des boules simples évoquent d’inquiétants oiseaux piqués de clous de tapissier, d’autres des grenades, petites bombes inoffensives. Lorsqu’elle fichait ces boules sur de longues tiges en fer, Joyce Mansour composait des bouquets de voluptueuses mais dangereuses orchidées. Elle réalisait encore des boîtes qui sont autant de pièges ou de tombeaux. Ces objets se font l’écho de sa poésie. Entre l’humour et l’angoisse, ils donnent forme aux obsessions. Quelques-unes de ces œuvres ont fait partie d’expositions collectives. Joyce Mansour avait même envisagé de les présenter seules. Elles ne figurent néanmoins dans aucun catalogue. Ces « objets méchants » existent toujours chez des amis de la poétesse et pour l’essentiel chez ses fils qui nous ont permis de les photographier. De ces photographies sont nés des textes puis des gravures et enfin le désir de rassembler le tout.
Quant au volume d’inédits de Joyce Mansour, auquel fait allusion, plus haut, Marie-Laure, il paraît en fait, bien plus tard, constitué entièrement par elle-même et c’est un pur joyau : Joyce Mansour, Spirales vagabondes (Jean-Michel Place 2018). Joyce Mansour (1928-1986) a publié seize livres, une pièce de théâtre et des contes. Ses œuvres (pas si) complètes ont paru chez Actes Sud, en 1992, puis, épuisées, ont été rééditées aux éditions Michel De Maule, en 2015. Les poèmes et les textes réunis par Marie-Laure, augmentent à peu près de moitié l’œuvre éditée de Joyce Mansour : plus des trois quarts sont totalement inédits, certains sont des variantes d’écrits déjà parus, d’autres encore ont été publiés dans des revues mais oubliés lors de l’édition de ses œuvres complètes. « Si, bien sûr, un tel volume de « nouveautés », précise Marie-Laure, peut être considéré comme un événement éditorial dans une société droguée à l’inflation et constamment en quête de complétude, l’enjeu et l’intérêt de cette édition sont ailleurs… D’une actualité et d’une urgence criantes, cette écriture est capable de transformer la haine de notre siècle, née du délire identitaire, en l’amour de la singularité grâce auquel femmes et hommes dévoileront cet impensable, parce qu’indicible, « champ d’incandescence » où se consolent et s’embrassent les contraires : l’extase où le moi périt et où la vue ressuscite ; cette volupté parfaite de l’éros où tous les sentiments contradictoires de la vie utile - amour-colère, joie-douleur, triomphe-angoisse - se trouvent réunis en un tout mêlé qui offre au moi une extension aux limites du monde et libère de l’emprise du concept, de l’esprit qui sépare espace et temps, âme et corps, sens et image. Une mystique immanente. »
Deux ans plus tard, Marie-Laure est de retour chez Les Hommes sans Épaules, avec la rédaction d’un nouveau dossier : « Jorge Camacho chercheur d’or » (in Les Hommes sans Épaules n°23/24, 2007), qui est ponctué de nombreux poèmes, souvent inédits, de Jorge Camacho lui-même, mêlés à ceux de Roberto Matta, Joyce Mansour, Vincent Bounoure, Guy Cabanel, François-René Simon, Reinaldo Arenas. C’est également au sein de ce numéro que sont publiés les deux premiers poèmes de Marie-Laure : « Ventres mous et thuriféraires » et « La mort s’offre ». Deux poèmes, qu’elle a intercalé elle-même, sans nous prévenir (mystérieuse et énigmatique Marie-Laure !) dans le dossier. C’est ainsi, en lisant le dossier Camacho, que nous apprîmes qu’elle écrivait des poèmes.
Au sein de ce dossier consacré au grand peintre et poète surréaliste cubain Jorge Camacho (1934-2011), Marie-Laure qui fut son amie et celle de sa femme Margarita, nous dit : « Les œuvres de Jorge Camacho empruntent des chemins de violence et de sève. Sur ses toiles, les formes explosent, saturent l’horizon de fumée et de cendre ou bruissent d’une vie secrète, cachée, celle des lentes germinations dans un paysage surchauffé de soleil. Affirmations verticales, troncs noueux contrariés par des greffes d’ossements et de serres, des totems s’élèvent qui ne sont ni tout à fait organiques, ni tout à fait désarticulés. Ils traversent des flamboiements de brasier. « À l’ordre de la nuit, au désordre du jour », le pinceau de Jorge Camacho parle d’or… »
Marie-Laure, la poète-collagiste du lent incendie d’elle-même
Si Marie-Laure s’est enfin déclarée poète, c’est que son premier livre s’apprête à paraître, un tirage hors-commerce et limité, aux éditions Carré d’Encre, fondées et dirigées depuis 2003, à Rennes, par ses parents : son père Camille et sa mère Marie France, plasticienne. Trente-trois livres en tout - illustrés et tirés par Marie-France, en comptant les éditions de tête et les éditions courantes - sortent de l’atelier des éditions. Ce premier opus poétique de Marie-Laure est un livre d’artiste, sur papier vélin d’Arches 250 g. Ses poèmes sont illustrés par sa mère, Marie-France, autour de la thématique du « lent incendie », soit de l’autodestruction des livres sous l’effet l’acidité du papier et de l’effacement des encres. Le rendu est superbe. Marie-Laure écrit : Cocon recroquevillé – Petite forme maladroite – La fièvre se nourrit de mes encres – Dessiccation des fibres dit-on – Je balbutie encore – Quelques lettres m’échappent – Plus un mot – Coquille vide – Le sable remplit – Ma bouche.
S’agit-il de la première publication de ses poèmes, après les deux premiers qui ont parus dans la revue Les Hommes sans Épaules n°23/24, en 2007 ? Pas du tout, en fait, puisque j’apprendrai que les éditions Carré d’Encre, on fait paraître d’elle, toujours en livre d’artiste : Objets méchants (2003), Mémoire fragile (2005), La tristesse nue (2005), Mémoire végétale (2006), La roue de l’ombre (2006), et Mémoire fragile (2006). Mystérieuse et énigmatique Marie-Laure, on ne le dira jamais assez.
Poète, Marie-Laure s’adonne aussi abondamment au collage, avec beaucoup de réussite, pour illustrer ses livres et ceux d’autres poètes, ainsi les Nouvelles rubriques lubriques pour petites bringues, de Joyce Mansour (Les loups sont fâchés, 2006), La leçon mélancolie, d’Anne-Marie Beeckman (Carré d’encre, 2008) ou la revue Dissonances n°32, en 2017. Ses collages sont exposés et présentés aux côtés d’œuvres de Jorge Camacho, Le Maréchal, Jacques Lacomblez, aux expositions l’Envers du réel I et II, à la galerie Nuit d’encre, à La Halle Saint-Pierre, à Paris, en 2007, à l’Atelier de la gare, à Locminé, en 2010, exposition « Anatomie comparée », une exposition qui est présentée ainsi : « Des ciseaux, voire même un ou deux scalpels, de la colle PH neutre, des papiers plutôt anciens. Pourquoi ces papiers-là ? Pour le plaisir, voyons, d’un toucher moins glacé, d’une encre qui ne se répand pas et peut-être aussi pour dépayser le regard, pour l’étrangeté familière que le temps a ajouté, la patine. Peut-être encore parce que le quotidien brouille le regard et qu’avec un peu de recul on y voit mieux. Les motifs, femmes, arbres, machines et insectes, mélangeront leurs anatomies. La boîte prolonge l’espace plus commun, bidimensionnel du collage papier. Mais elle demeure une variation du collage. » Puis, Laure expose à la galerie Les Yeux fertiles, à Paris, en 2010, et ailleurs encore.
Devant la prolifération d’images néo artistiques ou pseudo informatives, il est également dit que les collages de Marie-Laure Missir s’inscrivent dans la tradition poétique de rencontres entre images a priori inconciliables. Ils n’ont pas vocation à servir d’anti-slogans, ni même, ou rarement, à raconter une histoire. L’usage quotidien d’instruments chirurgicaux pour saisir et couper, conforte, qui a vu la genèse de ses images dans le sentiment qu’il s’agit plutôt ici d’un lent travail médical et obsessionnel de réparation d’un monde malade - sans exclure l’humour noir du savant fou - aux seules fins de créer de l’harmonie. Poète et collagiste, Marie-Laure nous rappelle que l’histoire du collage est celle de la modernité, du cubisme à aujourd’hui. Il a été magnifiquement contestataire avec le cubisme, dada ou le surréalisme. On pense à l’engagement politique de John Heartfield, à l’imagination féroce et iconoclaste de Jacques Prévert. Il a été somptueusement narratif avec Max Ernst, onirique avec Matisse. C’est dans cette veine, mais avec un apport tout personnel, que s’inscrit notre amie : dans l’ordre du désir, de la colère ou du jeu pour comprendre comment nous parlent les images. Créer à partir de ce qui l’est déjà pour trouver son propre langage.
Dans ses collages comme dans ses poèmes, Marie-Laure entend « faire dérailler le déjà vu, entrouvrir les volets des possibles, désynchroniser les sensations et proposer un lieu où respirer dans la fragile immobilité retrouvée. Le collage est une fenêtre d’évasion aventureuse. Il récupère les vestiges, parfois juste des éclats des milliers d’images qui nous sont données. Mais il ne se contente pas d’être le constat de ces bribes éphémères. Le collage fait naître un certain désordre, léger, sourd ou brutal. Il se présente comme une menace pleine de promesses parfois. Il rassure et dérange. Il s’arme des tranquilles habitudes, des apparences les plus traditionnelles pour les retourner contre elles-mêmes. Perturbation : le courant chaud des papiers colorés rencontre l’air froid d’une figure gravée, l’ortie, la chair d’une toute jeune fille. Nous sommes dans le monde des lentes perturbations. Par de fines déchirures, des écartèlements de motifs, des dissociations abusives, chaque collage tente de capter l’instabilité des images toutes faites pour la ranimer. Le collage tranche dans l’unité rassurante et déploie loin des filets de la logique des hypothèses peut-être contagieuses, des questions dont vous détenez certainement les réponses. »
En 2008, Marie-Laure fonde, à Rennes, sa propre maison : les éditions des Deux Corps, dédiées au livre d’artiste à tirage limité. La poésie, le surréalisme et ses alentours, sont des sources de prédilection. Sa référence éditoriale ? Elle la puise assurément dans l’expérience d’un éditeur qu’elle admire, et auquel elle a consacré un très bel article-hommage : Lumières du Soleil Noir : François Di Dio éditeur engagé (in SI n°3, janvier 2006). Marie-Laure rend ici un magistral et très salvateur hommage à l’une des plus belles et courageuses aventures éditoriales de son temps, et qui marque encore certains : « Chacune des publications du Soleil Noir est une aventure collective qui se court entre 1964 et 1982 sur près de soixante titres. L’enthousiasme de l’éditeur est l’ordonnateur de ces forces dispersés… Chaque titre est à lui seul un livre ouvert qui demanderait à être écrit : rencontres, discussions, liens qui se tissent et aboutissent à un objet où la poésie vibre de tous les harmoniques nés de la collision des matières, des formes, des mots, à ce « livre total » projetant la poésie hors de ses gonds, objectivant « l’objet virtuel ». Son catalogue manifeste par ailleurs la fidélité de François Di Dio au surréalisme… Plus qu’une maison d’édition, le Soleil Noir fut un laboratoire du livre. Là, le dialogue permanent entre poésie et peinture n’a jamais cessé d’ouvrir des brèches dans les chemins traditionnels de l’édition. À ce titre et selon l’expression si juste de Miro, François Di Dio fut un véritable poète du livre. »
2008, c’est une année charnière, qui ne recèle pas que des bonnes nouvelles, puisque c’est l’année durant laquelle Sarane Alexandrian tombe gravement malade. Le diagnostic tombe : une leucémie, un cancer du sang, comme celui qui a emporté sa femme, la peintre Madeleine Novarina, en 1991, à 67 ans. Ils n’ont pas eu d’enfants. Alors, les enfants, ce furent leurs œuvres et l’aventure collective, c’est-à-dire nous, les jeunes de l’équipe et la revue Supérieur Inconnu. La situation et l’état de Sarane demande de l’attention et de la présence. Nous l’entourons de notre mieux, à tour de rôle. Il vit seul. Mais voilà, Laure n’est pas là, prise par ailleurs. Elle me dit qu’elle va l’appeler et venir le voir, mais elle tarde toujours. Aussi, lorsque son coup de téléphone retentit enfin chez Sarane, ce dernier s’emporte furieusement contre elle, lui reproche son silence, son absence et son indifférence : c’est la rupture ! Malgré tous mes efforts, rien n’y fera, entre ces deux forts caractères et têtes de cochon, il faut bien le dire. Ce qu’il aurait pu pardonner à d’autres, Sarane ne le pardonne pas à Marie-Laure. Il l’adorait et l’estimait trop, de son point de vue, pour passer outre, ce qu’il ressentait comme un abandon et une trahison. Marie-Laure, de son côté, avait été heurtée par les propos de Sarane. Elle en prit acte et en tira les conséquences, à la « manière missirienne », c’est-à-dire, en se rétractant sur elle-même, « s’enterrant » avec ses problèmes. Je ne découvrais pas cette manière de faire, mais j’étais encore loin de me douter le désastre que cela pouvait produire dans la vie de Marie-Laure, par la suite.
Sarane décède à l’hôpital d’Ivry-sur-Seine, où il était entré au service des soins palliatifs, le 11 septembre 2009, à l’âge de 82 ans. Il fallut assumer la suite : les obsèques, le vidage de l’appartement, les archives, les tableaux, les meubles, etc. Une période très douloureuse, en sus du deuil de notre ami, pour chacun d’entre nous au sein de Supérieur Inconnu. Mais il a fallu « faire le travail » et cela a été fait. L’autre question qui se posait avait attrait à la revue : fallait-il ou non poursuivre la parution de Supérieur Inconnu ? Certain(e)s ami(e)s du comité pensaient que oui. Moi, je pensais l’inverse. Supérieur Inconnu, c’était nous, certes, mais avant tout Sarane. Sa présence était trop forte, une empreinte indélébile, pour que la revue puisse continuer sans lui. Alors, nous avons décidé collégialement d’au moins faire paraître un ultime numéro de Supérieur Inconnu, en septembre 2011 : un « numéro spécial Sarane Alexandrian », édité par Les Hommes sans Épaules. À cette occasion, j’ai bien sûr demandé à Marie-Laure une participation, sachant que Sarane avait ultérieurement évoqué avec moi cette hypothèse, et m’avait dit : si vous faites quelque chose, donne la parole à tout le monde. Mais Marie-Laure refuse, avec entêtement, bien sûr, me disant, ce qui n’est pas vrai, que la page est tournée pour elle. Ce numéro qui fait date, a donc paru sans sa contribution, et je l’ai regretté.
Parallèlement, les éditions des Deux Corps, dirigée par Marie-Laure, font paraîtres des livres illustrés d’Anne-Marie Beeckman, Joyce Mansour, Pierre Peuchmaurd, Pierre Rojanski, Jacques Lacomblez, Nadine Ribault et Hervé Delabarre, grand poète surréaliste de mes plus proches amis, que j’ai présenté à Marie-Laure. Hervé, né en 1938, à Saint-Malo, est l’un des trois grands poètes qui incarnent quelques-unes des plus hautes cimes de la poésie surréaliste et en ayant eu un recours constant à l’écriture automatique, avec ses amis Benjamin Péret et Jehan Mayoux. Hervé est d’ailleurs, à l’heure où j’écris, le dernier poète surréaliste historique vivant, depuis la disparition de notre cher Guy Cabanel, en 2025, à quatre mois de son centenaire. Hervé est conquis par Marie-Laure, par son talent comme par sa personnalité si attachante. Puis, Marie-Laure décide de changer de prénom : Marie-Laure n’est plus et cède la place à Laure. Et elle y tient, il faut absolument bannir « Marie » de son prénom. C’est une obsession chez elle, et malheur à celui qui ne suit pas. Pour ma part, l’appelant Marie-Laure depuis dix ans, cela fut très compliqué pour moi, et mes bévues furent nombreuses, désapprouvées par Laure.
C’est par Hervé Delabarre, le surréaliste malouin, que j’ai désormais le plus souvent des nouvelles de Laure, rétractée sur Rennes, les éditions des Deux corps, ses livres et ses collages : des nouvelles de moins en moins bonnes. J’apprends ainsi, sa séparation d’avec François, son mari très apprécié, ce qui laisse tout le monde pantois et dubitatif, puis ses nouvelles rencontres pour le moins malheureuses, pour ne pas dire plus, destructrice. Le goût de la marge ne relève pas toujours du Merveilleux, mais parfois aussi du cauchemar. Laure, ma très chère amie, qu’es-tu allée faire dans cette galère, qui te détruit sûrement à petit-feu, et tu ne dis rien, et tu ne saisis aucune main qui veut te secourir. Tu ne supportes même pas, me dit Hervé, que les « sujets qui fâchent » soient abordés, alors que nous sommes inquiets pour toi, alors que tu t’enfonces. Non, à la « missir », tu t’enterres ! À Rennes, au pays des galettes-saucisses, on est têtus ! Mais pas que, il y a toujours eu chez toi, de la discrétion, de l’effacement, de la pudeur, même. Quel gâchis, quel énorme et immense gâchis !
Je crois et pressens que la vie comme les projets de Laure voguent à la dérive. La confirmation ne tarde pas à venir, lorsque subitement, elle décide de tout arrêter : la maison d’édition, les poèmes, les collages, tout ! Laure plaque tout et coupe contact avec tout le monde. Car, elle est comme ça, Laure, je l’ai dit : elle ne se plaint jamais, elle se confie encore moins, elle ne saisit pas les mains tendues : elle se rétracte et elle part, elle largue les amarres pour éviter le naufrage total et pour sauver sa peau. Parlons, pour faire court d’un très violent burn-out. Laure quitte la France et s’expatrie en Côte d’Ivoire, où elle exerce en qualité d’enseignante formatrice de Lettres à Abidjan, puis, à compter de 2021, au Lycée français de Tananarive, à Madagascar. Cette « fuite » n’est pas une solution, mais c’est la seule qu’elle ait trouvée, et qui lui permet, petit à petit, de reprendre le dessus, de l’aider à s’oublier et à se reconstruire. Désormais, son métier d’enseignante prend l’ascendant. Laure est très appréciée, tant sur le plan de la pédagogie que sur le plan humain, en Côte d’Ivoire comme à Madagascar par son investissement auprès des élèves : elle ne fait jamais rien à moitié. L’Afrique la marque fortement, ce qui n’a rien de surprenant. C’est alors, qu’en 2022, je crois - alors que je n’ai plus aucune nouvelle d’elle, ne sachant même pas si elle est encore en vie -, que je la vois soudainement surgir sur le stand des Hommes sans Épaules, que je tiens au Salon de la revue, à Paris. Elle se dresse devant moi comme une fleur, et me dit avec un grand sourire : « C’est moi ! C’est Laure ! » Intérieurement, ma première réaction est d’être furieux après elle, mais je me maîtrise et le plaisir de la voir en forme, prend le dessus. Elle me dit que nous gardons contact. Il n’en sera rien. Laure s’est de nouveau et pour toujours, volatilisée.
Puis, à 16 h 38, samedi 27 mars 2028, je reçois un email de Camille, le père de Laure, qui m’informe du décès de fille, mon amie, survenu dans la nuit du samedi 7 mars 2026, à l’âge de 53 ans. « C’est pendant cette période à l’étranger, m’apprend Camille, que l’on a découvert que Laure avait des problèmes cardiaques et elle était traitée avec des bêtabloquants. Elle avait déjà fait plusieurs crises. Ce soir-là, elle avait passé la soirée avec des amis à Tananarive et dans la nuit, un ami qui était resté à son appartement a dû appeler les urgences car elle était manifestement en insuffisance cardiaque. À l’hôpital, elle y a fait plusieurs arrêts cardiaques et les médecins en fin de nuit n’ont plu réussi à relancer son cœur. »
Je lis et je relis le message de Camille et je n’y crois pas. Alors j’ai écrit ce long texte, parce que cela m’occupe et que je ne veux pas que l’on oublie mon amie Marie-Laure, pas plus que Laure ou Joyce. Pour que survivent son souvenir et sa mémoire, ses poèmes et ses collages, son sourire et sa présence, son entêtement aussi. Je vous veux à nulle autre pareille, nous dit, un des derniers livres de Laure, et, en effet, tu étais à nulle autre pareille.
Fallait-il ma belle, que tu sois encore la première ? Que tu battes tous les records, y compris celui de partir à un âge plus jeune encore que Joyce Mansour, tes 53 ans contre ses 58 ans ? Comme tu me manques, comme tu nous manques déjà. Nous étions habitués à ton absence, mais pas au fait que ton cœur ait cessé de battre. Pas au fait que tu ne respires plus. Pas au fait, que plus jamais, je ne te verrais surgir devant moi, au Salon de la revue, à Paris, en me disant, dressée comme une fleur, avec un grand sourire : « C’est moi ! C’est Laure ! » Plus jamais… Je ne veux pas que l’on t’oublie !
Je relis la première ligne du Joyce Mansour, une étrange demoiselle, écrite par Marie-Laure. Je relis cette ligne et je me dis qu’elle est, avec le recul, assez autobiographique : « Joyce Mansour, femme d’une grande pudeur, ne se confiait jamais, éludait les questions personnelles… Avec humour et désinvolture, Joyce Mansour se dérobe au moment même où elle semble se livrer. Elle dissimule ou invente, liquide les apparences pour ne laisser d’elle qu’une représentation stylisée. Elle a ainsi contribué à la naissance de sa propre légende et comme toute légende, celle de « l’étrange demoiselle » a fini par masquer tout à fait son objet. Épuré, le portrait qui demeure est celui d’une femme d’une troublante beauté, parée des joyaux du rire et de la fantaisie verbale. Elle refuse ce qu’elle assimile à une exhibition impudique. Aussi, dans le domaine public, elle fait figure de femme élégante et mondaine, en même temps qu’elle est, nous dit-on, la dernière « égérie » du surréalisme. Joyce Mansour nous laisse une œuvre dont l’auteur n’est plus qu’une instance. La femme se dissimule et disparaît derrière quelques clichés. »
Christophe DAUPHIN
(Revue Les Hommes sans Épaules).
À lire : Objets méchants, gravures de Marie-France Missir, photographies de Bernard Mallet et Objets méchants de Joyce Mansour (Éditions Carré d’Encre, 2003), Mémoire fragile (Toute encore bue), sérigraphies de Marie-France Missir (Éditions Carré d’Encre, 2005), La tristesse nue, sérigraphie de Marie-France Missir (Éditions Carré d’Encre, 2005), Joyce Mansour, Une étrange demoiselle, essai (Jean-Michel Place, 2005), Mémoire végétale, sérigraphie de Marie-France Missir, (Éditions Carré d’Encre, 2006), La roue de l’ombre, peinture et sérigraphie de Marie-France Missir, (Éditions Carré d’Encre, 2006), Mémoire fragile, peintures de Marie-France Missir, (Éditions Carré d’Encre, 2006), Le Lent Incendie, illustrations de Marie-France Missir, (Éditions Carré d’Encre, 2007), Outrages de Dames, collages de Marie-Laure Missir (Éditions Carré d’Encre, 2008), La Lumière change de robe, illustrations de Jacques Lacomblez (éd. des Deux corps, 2011), Je vous veux à nulle autre pareille, Collages de Laure Missir (éd. des Deux Corps, 2013), Les Corsets invisibles, Collages de Laure Missir (éd. des Deux Corps, 2016).
JE VOUS VEUX À NULLE AUTRE PAREILLE & AUTRES POÈMES DE LAURE MISSIR
Ventres mous et thuriféraires
Dans quelles mains sanglantes se jouera la bataille
Balcon épiscopal où se dandine l’honneur
Quels hérauts pour quelle plate grenouille
Fumante abandonnée
Là-bas dans l’entonnoir
Du massacre
Il reste l’écharpe floue
Du feu
La langue du caméléon qui crève l’œil
De l’homme sans tête
Et les braises où l’on jette
Les derniers confettis de la fête
*
La mort s’offre
Un voyage de fer
Sur deux roues
La mort
Ouvre une boîte la porte son veston
S’invite
Chez vous
La fosse ouvre le ciel au fou
(in Les Hommes sans Épaules n°23/24, en 2007).
Lettre
Je vous veux à nulle autre pareille
Barbouillée de salive
Déplumée
Débattue, abattue, battue, tuée
Ouverte aux loutres
Passementée de morsures
Parsemée de délire
Cousue de fil blanc
À ma main
(in Les Hommes sans Épaules n°26, en 2008. Poème repris in Je vous veux à nulle autre pareille, éd. des Deux Corps, 2013).
Autres lieux
Des taxis de femmes
Traînent leurs fumées vides
Sur le boulevard des regards
Une glu
Rejette en arrière leurs cheveux d’absinthe et de paille
Leurs seins se figent sous la pluie battante
Je ne fais rien là que dormir contre la langue râpeuse
D’un très vieux cauchemar
Complaisances
Une lourde parure de femmes
S’agite sur ta poitrine
Beautés enchaînées à ton désir d’homme
Des rires rose bonbon fusent
Un double rang de biches et de faux cils
Brille de coquetterie
Je hais les créatures serviles qui s’accrochent
À tes poils
Tes gestes d’homme riche
Que faire quand le rire s’émiette sur vos lèvres
À qui donner ses peurs
Joli paquet frisotté
Ficelé dans mes perles
Lié par des rubans dorés
Prisonnière de mes coquets atours
De poupée trop sucrée
Me ruer dans ton corps
De bel animal
Saborder les entraves du désir de plaire
T’assoiffer
De haine
Je ne connais pas la patience
Des femmes en arabesques d’or
Et moiteurs tropicales
Des femmes bariolées de jasmin et d’hermine
Qui se gorgent de sucre
Et de vinaigre
Mais je connais la rage limpide
L’odeur du saccage
Les cris des corps qui s’abîment au large de toute autre rumeur
Les sourires barbelés
La solitude
La vie
Dont seule la mort repose
(in Les Hommes sans Épaules n°26, en 2008).
La sonate solitude
Le territoire de l’oiseleur tient entre deux cuisses, l’une longue et un peu maigre et puis l’autre. Aux rivages de pièges succèdent les champs d’inadvertance. Les reliefs modèlent l’espace creux des désirs et parfois rien de plus. Il y a des pierres dit-on solitaires qui affleurent en chaos ou est-ce l’inverse ? Est-ce l’averse insensée qui retourne la terre à ses pieds nus ? Son image s’est perdue. C’est pourquoi elle explore en spirale les ressorts géographiques de cette terre ancienne. Elle foule seule les parapluies du sol. Elle seule pare le sol d’une foule de pluie. Elle respire à grand coup l’odeur échevelée de ses pas humides. Il n’y a plus rien à pas, à part toi, là dans le sol, rien, aucun appât et l’oiseleur est là si seul, pas si seul. Sa proie est au sol.
L’esprit épars
Dans les herbes creusées par la folie de l’air, pointent des langues rosées ou même, autrement surprenantes, des corolles d’en dessous, blanches, mauves, à ravir. Le vertige croît à mesure que le croiseur curieux toujours moins au large restreint ses distances et irrite les frêles créatures qu’il frôle. Affolantes, ouvertes et déjà grandes, les jeunes pousses offrent au vent leurs pudiques étamines et pendulent sur les crêtes des vagues vertes. Ondulations, attractions, il faut couler à pic. Le vertige est le vestibule des vestiges. Maintenant, sur le champ courroucé tombent doucement des flocons de sperme.
L’esprit s’égare
Ma carte de l’autre côté du monde est ta paume offerte, tes doigts indicateurs. Bardée de tes stries, serrée dans tes articulations, je me tiens à l’écart de tout ce qui t’ignore. Je mêle ma bouche à tes égarements tandis que sans égards pour mes sens de lait et mes essaims de miel tu t’emmêles à mes reins. J’arpente tes lignes d’inconduite. À ton insu, je mène l’exploration de tes songes sans issue. Il n’est pas si certain que soit lié dans ce mouchoir de poche le bout du chemin avec la clé du monastère.
Premier pas
Le corps s’exprime en point et définit l’épaisseur nécessaire pour supporter toute la lettre, hampe et jambage compris. Premier pas sa stature de fer et ses membres d’oubli, il est le siège de toute ma folie. Aussi, certaines règles doivent être observées en ce qui concerne l’emplacement de la coupure inévitable, l’évidement nécessaire des viscères. Le coup vite placé dans mes guipures d’angle vide l’encens indécent de mes écoulements.
Dix emplacements de courte durée
Les stations périmées défilent sous le regard assis. L’effort du périnée pour maintenir la tension édifie la raison et parfois amplifie la fonction démesurée qui consiste à se tenir raide mort au milieu de la foule, position commune dite du missionnaire. En m’attendant, tu défies des situations onctueuses, tu délies mes défilés de louve follement amoureuse comme on arrime l’idée de tuer à un corps désiré.
Dix attouchements de longue date ajournés
La bouche a une fonction muette. Elle trie sur le volet l’ivresse enfin délivrée des caresses dénouées de leurs coques de soie. On s’y livre au lit, aux limites d’un mythe d’ermites amoureux d’amour. Les jours ouvrables, les livrées s’envolent : défroquage massif des nonnes aux lèvres de lynx.
Sujet de réflexion actuel
Des heures de désordre dans l’escalier pour retrouver le pli de ma robe et la voisine calée sur le palier. Son rire mal tourné dans un escarpin d’ordure, suivait mes mains inquiètes le long des lattes. Ses regards de désir troué d’absence grattaient mes impatiences. Délogé entre deux marches disjointes, le lit de mon amour devint un pli amer au coin d’une bouche avide… Je ne voudrais pas te perdre !
Errata sur un papillon joint
La savoureuse pulsation de sa langue imite à s’y méprendre l’amour. Étreinte ? étau ? il est trop tard pour le dire. Alors aux alentours, louvoyez, en ondes concentriques, évitez ses regards. Plusieurs se sont pendus aux gestes des faux cols. Mais l’étang intime et lent de son visage gagne els rivages las de vos corsages et noie vos soubassements de salive salée. Faut-il saluer l’amour lorsqu’il s’invite ainsi dans vos trous d’eau ?
(in Les Hommes sans Épaules n°26, en 2008. Poèmes repris in Outrages de Dames, Éditions Carré d’Encre, 2008).
*
Le passé au fil de
la mémoire
Tire un trait une révérence
la langue
La trame du mot jadis
s’effiloche
Quel fil se déroule puis se
rompt sans retour ?
Quel souvenir me ronge ?
*
Le corps se courbe page à page, de mains en mains se froisse. Le vent parcourt à peine les feuilles. Chuchotement engourdi, une lettre se détache et tombe quelque part dans l’oubli. La trame se déchire, cendres. Le lent incendie ronge les voiles du papier, trace dessillons dorés et des ombres de sable sur sa fine peau végétale, brûle ses parfums fanés, fumée diluée. L’encre rouille et goutte à goutte lave les phrases. Toujours plus pâle, rouge, noyée dans le blanc, elle dit un mot transparent puis s’éteint, disparaît. Point sans ligne où tout se fond. La page esquissée retombe en poussière.
*
Une mince pellicule de glace s’éprend
de ma peau
Et même la lumière m’ignore
Les fourrures du soleil s’abstiennent
De tout commentaire
C’est le silence régnant
Sur la pâleur solitude.
*
Boire de sourds dialogues
Jusqu’à la lie
Ferrer vos gestes
Dans une petite main d’acier
Graver vos pas
Vous retenir
Sur la corde raide
Prête à se rompre
J’aime vos signes
Qui se brouillent
Vos hésitations
Votre trouble.
*
Ligaturer sans soleil un paquet
dans la galée
S’astreindre aux signes de plomb
Ecraser ses lèvres sur la feuille nue
L’envers de la parole se lit du bout
des doigts
Ordonner l’infini des combinaisons
sans que s’éparpille
Le vif du sujet
À la pointe d’une plume
Jouer jour encore
Tout à la main
Des paradoxes du plomb
*
Tes mains parcourent
Ma peau mes constellations
Fouillent mes bois de campêche
Là règnent mes cochenilles
Déjà le sépia m’envahit
Et puis le jeune indien
Mes larmes coulent et sèchent
Bientôt l’aniline
Mes goudrons de houille
Me couvriront de cendre
Et tes mains se refermeront sur
L’absente.
(in Le Lent Incendie, Éditions Carré d’Encre, 2007).
*
La belle funambule
S’explique avec le hasard
Ses doigts dénudent
Ce qu’il faut
De gaine électrique
Le fil
Est le chemin
Vers le passé inconnu
Que peuvent-ils contre un cœur
Serré dans une petite main d’enfance
*
La fillette passe-muraille
Est le cœur unijambiste
De la cible
Encore faut-il l’atteindre
Sans langage elle se presse
Écrase ses paupières closes
Goûte l’écume tendre et rose
Enserre lacère de l’intérieur
Dangereusement
L’étroit goulet
La vis serrée du viscéral
*
Les enfants font la ronde
Ardeur de la répétition
Je suis l’ombre d’une ombre
Elle est la proie
Et le chasseur
Sans nombre
*
Je bâtis des tours en ruine
À traits de poule et écartèlements de chèvre
En bégayant joyeusement
Tirant à quatre épingles la fibre pour qu’elle
devienne
L’arbre noué dans le vent.
Je remue les décombres doucement
Et plante des taquets d’os
J’empaille et j’emplume les jouets cassés
Reliant la poussière et la salive
*
Le ferrailleur est aussi
Marchand de souvenirs
Faut-il tirer un trait
Sur le vertige
Du danseur
De corde
Raide
Comme la mort ?
(in Je vous veux à nulle autre pareille, éd. des Deux Corps, 2013).
Laure MISSIR
(Revue les Hommes sans Épaules).
QUELQUES COLLAGES DE LAURE MISSIR
Laure Missir : Collage (2010). Tous droits réservés.
Laure Missir : Cycliste (2017). Tous droits réservés.
Laure Missir : Collage. Tous droits réservés.
Laure Missir : Rêve d’entomologiste (2017). Tous droits réservés.
Laure Missir : Réverbère (2017). Tous droits réservés.
Laure Missir : Saut de l’Ange (2017). Tous droits réservés.
Laure Missir : Lecture (2017). Tous droits réservés.
Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules
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