Jean Breton ou la Poésie pour vivre

Collection Les HSE


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Jean Breton ou la Poésie pour vivre

Christophe DAUPHIN
Jean BRETON

Essai

ISBN : 9782243040555
164 pages - 14.5 x 20.5 cm
15 €

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Ses actions complémentaires d’éditeur (Saint-Germain-des-Prés, le cherche midi), d’animateur (Les Hommes ans Épaules, Poésie 1), de critique, alliées à sa propre création, font des Jean Breton l’un des principaux chefs de file de la poésie contemporaine de la seconde moitié du XXe siècle. Et, par conséquent, l’un des phares incontournables pour les jeunes poètes du début de ce nouveau millénaire. Conçu comme une lettre aux poètes, Poésie pour vivre, le manifeste de l’homme ordinaire, son célèbre manifeste, est avant tout un art de vivre et de penser en poésie. Le poète y apparait à la fois comme un soleil et une fraternité en exil, au milieu de ses semblables. L’amour et la révolte fusionnent chez lui, à travers les chemins de l’introspection individuelle. Chez Jean Breton, le poème n’est jamais pirouette linguistique ou verbalisme outrancier. Se méfiant du cynisme comme du décoratif culturel, le poème colle au plus près de la réalité, du vécu de l’homme ordinaire, statut que le poète a toujours réclamé pour lui-même. Chez lui, le « Je » n’est individualiste que pour mieux rejoindre le collectif, et tendre vers une aspiration idéale à propos de laquelle le poète demeure en partie sceptique, mais qu’il appelle de tous ses vœux. Cet essai analyse une œuvre qui, absorbée par la vie, guidée par l’instinct, intègre dans son lyrisme souvent décapant l’homme, le langage, la sensation, l’émotion et la présence immédiate du quotidien en état d’insurrection : le tout au service d’une lucidité déchirée.

 

JEAN BRETON OU LA POESIE POUR VIVRE

(Extrait)

 

"... Jean Breton est le reflet d’un engagement sans faille. Il a une conception bien précise de la poésie, comme du rôle du poète au sein de la société. Partisan de « la poésie à hauteur d’homme », celle de « l’homme ordinaire », il s’insurge contre les poètes de laboratoire : « Nous n’écrivons pas pour le divertissement des oisifs et des érudits ni pour être jugés à tout prix – compliments hyperboliques ou lèvres pincées – par nos confrères. Nous nous sentons aussi éloignés de la prétention raffinée des mandarins que d’un populisme de pacotille qui ne nous a jamais fascinés... Si je ne trouve pas dans une œuvre quelques pulsations de l’homme ordinaire, elle me paraît sans légitimité », peut-on lire dans Poésie pour vivre, le manifeste de l’homme ordinaire, (le texte théorique le plus important en poésie, depuis les deux manifestes surréalistes d’André Breton) qui, co-écrit avec Serge Brindeau, et publié en 1964, fit couler beaucoup d’encre. Les poètes, comme la critique, se divisant en deux camps : les défenseurs de l’homme ordinaire et les gardiens d’un laboratoire verbal réservé à une élite.

Que propose Poésie pour vivre ? Une nouvelle école, une nouvelle idéologie, une morale, une chapelle ? Non, loin de là. Mais plutôt une invitation à venir partager des valeurs communes, une certaine idée du bonheur et de la justice, inséparable – selon Breton et Brindeau – de l’expérience poétique. Une vérité pratique essentielle ; celle d’ouvrir les yeux des jeunes poètes non contaminés par le « microbe du verbalisme ». Le Manifeste dénonce l’abrutissement des consciences, l’hermétisme plat et stérile en poésie : « Nous ne supportons plus ces « remémorations » pédantesques. Cet aspect sorbonnard et prémédité (comme un mauvais coup) du poème nous ennuie. Que nos poètes sachent donc retrouver la valeur initiale, initiatrice si l’on veut, du choc sensoriel, le libre élan de l’imagination ! ». Il énonce ses réserves sur la poésie engagée : « Ce n’est pas en mettant en vers de mirliton l’adresse du siège du parti, en composant des odes découpées dans des motions de congrès, que le poète fera progresser le brûlot de la Révolution. Celle-ci n’a de sens que si elle permet l’épanouissement total de l’homme. Ne nous battons pas pour le simple plaisir de la lutte mais pour que le bonheur ne soit plus un mythe ou un privilège. » Il dénonce la « poésie à cheveux blancs » : « Ceux qui affûtent leurs rimes régulièrement façonnent des « objets » poétiques inanimés, vieillots, qui prêtent à la risée », mais aussi, le décorum officiel et superficiel des chapelles, des cénacles, des prix : « A vrai dire, Poésie pour vivre entend avant tout entreprendre une campagne de démystification : le poète n’est pas
    un être à part,
    ni un être au-dessus.
    Il n’est pas et n’a jamais été un être élu.
    Il s’exprime vaille que vaille, coincé entre les pierres et la lumière. Il considère sa profession toujours banale, retenu par la couleur des murs, appelé par le temps qui passe.
Simplement il essaie de vivre, dans sa peau, dans ses rêves, de faire face à ses obligations, à ses amours. À tâtons, il avance vers le vrai, l’utile pour tous ».
Le surréalisme (admiré, mais de façon critique), le langage, dieu, la religion, l’humour, le rêve, l’amour, la nature, la science, l’objet, tout est passé au crible : « Si le poète ne peut vivre qu’en mettant le feu au langage, nous nous chaufferons à son brasier... "

 

Christophe DAUPHIN

(Extrait de Jean Breton ou la poésie pour vivre, Librairie-Galerie Racine, Les Hommes sans Epaules, 2003).

 

 

NON AU MENSONGE EN POESIE


Mon désir de viol dans le métro
où mes doigts dessinent des caresses
que je n’accomplirai jamais
par lâcheté et par respect d’autrui

Des seins rempliraient d’été ma bouche
et je me meurs de n’être pas un athlète
à qui l’exploit serait facile : étirer l’orgasme,
me dresser supermâle de deux jouissances démesurées

Soyons franc : ce rêve d’être beau
comme Pierre ou Gilles, tu le berces une minute
avant de t’incliner devant une fatalité
même pas injuste
qui t’a laissé, à toi, au moins le don de gonfler les images
et d’avoir ta palette au bout de la langue
comme ambulant bagage

Ces femmes défendues, regarde-les, ô douleur sans tige !
fragiles, après tout, identiques,
deux œillets sous le corsage,
tes propres fesses sous les hanches
(l’ambiguïté du désir dresse un simple miroir devant le sexe)
mais l’une d’elles, peut-être, ne s’est pas
lavée ce matin ? Alors, honnête homme, ton frisson
de dégoût m’est un signe : retourne herser l’argile et
mets ton nez dans le fumier des origines...

Tu n’es pas taillé pour la luxure
Fais-t’en une raison !
Te voilà trop cérébral, timide encore, filiforme,
peu sûr de tes attraits ni de ta vue,
incapable de livrer de rudes assauts

Mais je te fais confiance, mon petit :
ta mémoire n’a pas retenu la leçon des ancêtres,
tu n’as pas d’orgueil, tu méprises la propriété
comme l’héritage, tu es partisan d’un avenir de partage
et tu n’acceptes pour personne aucune chaîne

Bien sûr, tu n’as pas assez de patience :
tu te lamentes parce que la Bonté
est rongée par l’acide, aussi rêves-tu de disparaître
d’une minute à l’autre, sans souffrir si
possible : mais tu as déjà souffert comme une bête

Au fond, tu n’as eu ni père ni mère
et ton propre amour (femme et fils) te désoriente :
tu es une fin de race, tu t’en doutes,
et ta puissance de travail ne sert qu’à t’engourdir

Tu te sens plein de devoirs et démuni de droits :
tu as de l’instruction, c’est déjà trop
– voilà un remords dont tu ne guériras point –
aussi je te pardonne de vivre comme une algue

Ta musique est nouvelle et les badauds la croient
littérature : ils furent tous des enfants au sang
poissonneux
(le tien, tu le crus trop longtemps corrompu)
Ils négligent le plomb qui leste le cadre des apparences,
mais toi tu devinais sans avoir besoin de connaître

Tu me plais parce que tu luttes contre un maudissement
au nom du peuple, ton seul juge
Tu me plais parce que je n’ai pas le choix.

 

Jean BRETON

(Poème extrait de Jean Breton ou la poésie pour vivre, Librairie-Galerie Racine, Les Hommes sans Epaules, 2003).


Dans la revue Autre Sud

"Jean Breton occupe une place particulière dans le panorama de la poésie française contemporaine depuis la publication de son manifeste (en collaboration avec Serge Brindeau), Poésie pour vivre, en 1964. Il y développait des idées proches de celles qu’exposera  plus tard Guy Chambelland, à savoir que la poésie ne doit pas se couper de l’homme ordinaire. Il proposait don un art de vivre et de penser en poésie dont la publication causa quelques remous. L’essai que Christophe Dauphin consacre à Jean Breton insiste évidemment sur ce point essentiel. Mais il ne s’y limite pas. Son propos est de suivre l’itinéraire du poète depuis ses premières armes à Avignon, sa ville natale, avec une part importante accordée à la période parisienne. C’est en effet le moment où sont fondées les éditions Saint-Germain-des-Prés et le cherche midi éditeur, celui où il crée, après Les Hommes sans Épaules, la revue Poésie 1, sur une idée originale promise à un succès étonnant. Les analyses sont entrecoupées d’entretiens de Jean Breton avec l’auteur qui donnent un regard rétrospectif et confirment les tendances les plus caractéristiques de son ouvre. Christophe Dauphin souligne le souci d’authenticité, la volonté d’établir entre la vie et l’œuvre un accord parfait… L’essai se termine par une partie anthologique de vers et proses, et d’une bibliographie précieuse pour qui veut découvrir Jean Breton."

Jean-Max Tixier (Autre Sud n°22, 2003).